Monde

Espagne: hommes au bord de la crise de nerfs

Marc Fernandez, mis à jour le 31.08.2009 à 15 h 51

La crise a un effet inattendu sur les immigrés latino-américains. Ce sont les femmes, moins touchées par le chômage, qui font vivre leur famille pendant que leurs maris restent à la maison. La fin du macho a-t-elle enfin sonné?

Madrid, un début de soirée du mois d'août en plein centre ville, non loin de la Puerta del Sol. La chaleur est encore étouffante, 36 degrés à l'ombre à 20 heures passées. Dans les squares ou sur les places ombragées, de nombreux enfants s'amusent. La plupart des gens qui cherchent un peu le frais sont des immigrés, très nombreux dans les quartiers qui bordent le centre de la capitale espagnole (Tetuán ou Lavapiés). Des Colombiens, des Equatoriens, des Dominicains, des Péruviens. Ce qui me frappe, c'est que ce sont les hommes qui s'occupent des enfants, qui sont derrière les poussettes et qui surveillent d'un œil attentif les plus grands sur leurs vélos ou leurs trotinettes. Mais où sont les femmes? La réponse? Au travail.

Changement de rôles. En à peine un an, la crise économique qui a durement frappé l'Espagne peut-être plus que tout autre pays européen, a une conséquence sociale qu'aucun expert en économie ou spécialiste en matière d'immigration n'avait prévu sur les familles latino-américaines. Ce sont les femmes qui font bouillir la marmite car elles sont moins touchées que les hommes par le chômage: 18 % contre 30 % selon les derniers chiffres rendus publics par l'INE, l'Institut national des statistiques, l'équivalent de l'Insee.

Ces chiffres officiels ne tiennent compte que des femmes sous contrat, mais elles sont encore plus nombreuses à travailler sans être déclarées, femmes de ménage ou serveuses par exemple, creusant encore plus l'écart avec les hommes inactifs, dont une bonne part travaillait dans le bâtiment.

Les femmes partent donc tous les jours au boulot pendant que leurs maris découvrent la vie d'hommes au foyer, comme le rapporte le quotidien Público. Daniel a cinq enfants et une épouse qui termine son travail à dix heures du soir. «Je m'occupe de la maison, de nos enfants, je fais le dîner. C'est elle qui ramène l'argent en ce moment, donc je trouve normal d'aider comme je peux», explique-t-il. Mais tous les maris ne réagissent pas de la sorte. L'homme latino américain a perdu de sa superbe avec la crise, le mâle latin, souvent un peu macho, supporte en général mal ce genre de situation. «Nous assistons en ce moment à une véritable crise au sein du cercle familial, affirme Vladimir Pascual, président de l'association Rumiñahui, qui rassemblent des immigrés équatoriens. Les hommes sont passés à un second plan, ce qui peut provoquer une dépression et une augmentation de leur agressivité.»

Et donc des problèmes de violences contre les femmes. Une certitude que ne partage pas tout le monde, à l'image de la Fédération des femmes progressistes. Pour Covadonga Naredo, experte de ces questions au sein de cette institution, «cette situation d'homme au chômage et de femme qui travaille ne provoque pas plus de violence machiste, mais elle aggrave celle qui existait déjà sans aucun doute.»

Pour d'autres, la question ne se pose même pas. Certes, l'Amérique latine est un continent qui abrite des sociétés plus machistes qu'en Europe, mais «les hommes latinos se sont adaptés, ils ont compris que leur rôle avait changé, ils ont appris à cuisiner, à s'occuper des enfants. Ils n'avaient pas le choix de toutes façons», annonce sans sourciller Álvaro Zuleta, président de l'association des immigrés colombiens Aculco.

Il n'en demeure pas moins que la crise semble loin d'être terminée. Et certains commencent à trouver le temps long, notamment ceux qui vivent seuls, qui sont venus travailler sans leur famille. Beaucoup se posent même la question de faire venir leur femme en Espagne car, comme le dit fièrement l'équatorien Starling, 26 ans, arrivé il y a trois ans, la cigarette dans une main, le téléphone portable dans l'autre: «Mon épouse, je suis sûr qu'elle trouverait du travail ici très rapidement. Il n'y en a que pour elles de toute manière, donc ce serait bien qu'elle vienne.»

Marc Fernandez

Image de une: Session anti-stress avant les fêtes de Castejon, dans le nord de l'Espagne, en juin 2008. Vincent West/REUTERS

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