Histoire

1er janvier 1915: «Cette année, il n'y aura pas de jour de l'An, simplement le 151e jour de la guerre»

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 01.01.2015 à 8 h 30

Comment la presse française saluait la nouvelle année il y a un siècle.

Détail de la une du Petit Parisien du 1er janvier 1915.

Détail de la une du Petit Parisien du 1er janvier 1915.

Le 1er janvier 1914, la presse française espérait une belle année, une année de paix. On sait ce qu'il en est advenu. Le 1er janvier 1915, L'Intransigeant «salue» à sa façon l'année qui vient de se terminer:

«Hélas, elle ne s'en va pas "à l'anglaise", comme une personne bien élevée, discrète, accoutumée à ne pas se faire remarquer. Elle part au fracas des bombes et des marmites, aux cris des blessés et des mourants. Dure et pénible année, dont les mois ont été des siècles.»

Quelques lignes plus bas, l'éditorialiste conclut, plein d'espoir, sur la promesse de «l'écrasement définitif de l'ennemi du genre humain»

«Puisque 1915 doit marquer cette heure-là, saluons l'aurore de 1915 comme une grande année, comme la plus belle qu'il nous aura été donné de vivre.»

«Il semble que ce soit un siècle que 1914 a clos»

Ces phrases marquent bien la tonalité générale de la presse ce jour-là. «L'année qui commence dans le deuil et les larmes pour un si grand nombre de familles françaises s'ouvre pour la France dans des conditions qui ne laissent aucun doute sur la délivrance de son sol et la défaite de ses ennemis», écrit Le Petit Journal. A la une du Gaulois, l'écrivain et académicien Frédéric Masson republie un extrait de son carnet de soldat du 1er janvier 1871, lors de la guerre franco-prussienne, et tire de sa description d'alors la conclusion que le Paris de 1915 est «autre, actif, résolu, décidé». «Le bout de l'an 1915 ne doit pas revenir sans que nous ayions rendu à la France ses frontières naturelles», assène Le Siècle.

La presse la plus à droite du pays salue l'union nationale, à l'image de L'Action française, «organe du nationalisme intégral»: «Il semble que ce soit un siècle [que l'an 1914] a clos et que ce ne soit pas seulement une année, mais une ère nouvelle que nous saluons aujourd'hui.» Dans L'Echo de Paris, Maurice Barrès qualifie 1914 «d'année de l'amitié préparant 1915, l'année de la victoire»

«Depuis quatre mois, nous avons constitué entre nous une sorte de mutualité afin de ne pas mourir.»

Evidemment, il y a des nuances. Cinq mois après l'assassinat de Jean Jaurès, L'Humanité n'affiche pas le même jusqu'au-boutisme combatif:

«Quelles morts nouvelles nous réserve demain? Ah! Que du moins 1915 voie se dissiper le cauchemar développé sur le monde par un impérialisme que les peuples n'ont pas su arrêter à temps.»

Organe à l'époque d'un catholicisme beaucoup plus conservateur, La Croix réclame elle «que Dieu garde et préserve à travers le cataclysme présent ceux qui nous sont chers. Qu'il donne aux Alliés la victoire et qu'à la France il donne, par un miracle de sa puissance, le retour au respect de Dieu et de ses droits».

«Bon an à tous, bon an à nos soldats»

Ce jour-là, il n'y a bien sûr pas que des éditoriaux en une des journaux. Des informations aussi, du moins celles qui ont passé le filtre de la censure militaire ou de l'autocensure patriotique. Les communiqués officiels du ministère de la Défense sont reproduits, comme tous les jours, dans leur intégralité. Des articles relatent un conflit entre les Etats-Unis et la Grande-Bretagne sur le droit à commercer des pays neutres, ou, comme dans le très austère Le Temps (ancêtre du Monde) le fait que le le déjeuner de Noël du Kaiser Guillaume II a été troublé par des bombardements.

On y trouve aussi des listes de soldats tombés au front. Le Petit Parisien publie d'ailleurs un article de Nouvel An écrit par son chroniqueur Paul Ginisty quelques jours avant qu'il n'apprenne que son propre fils a été tué:

«Bon an à tous, bon an à nos soldats, à nos admirables soldats, pour lesquels nous n'aurons jamais assez de tendresse, à ceux dont quelques mois de guerre ont fait des vétérans.»

On estime que, du 3 août au 31 décembre 1914, environ 300.000 soldats français ont été tués, soit un quart des pertes françaises de la guerre en seulement cinq mois –chiffre qui suffit à démentir le cliché selon lequel la guerre de tranchées aurait été la plus meurtrière. Dans son éditorial, Le Figaro égrène le décompte des jours:

«Cette année, il n'y aura pas de jour de l'An. Ce 1er janvier 1915 sera simplement le 151e jour de la guerre, et ce sera sa grandeur.»

Il faudra attendre 1.410 jours supplémentaires pour qu'elle prenne fin, le 11 novembre 1918.

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (942 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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