Monde

L'Europe ne doit pas avoir peur de Syriza

Daniel Vernet, mis à jour le 26.01.2015 à 7 h 27

Si les craintes des responsables européens sont compréhensibles, elles ne doivent pas faire oublier que Syriza n'est ni anti-européen ni anti-euro et que, même s'il arrivait en tête, il serait forcé d'adoucir son programme.

Le leader de Syriza Alexis Tsipras lors des élections européennes de mai 2014. REUTERS/Alkis Konstantinidis.

Le leader de Syriza Alexis Tsipras lors des élections européennes de mai 2014. REUTERS/Alkis Konstantinidis.

Le parti de gauche radicale Syriza est arrivé en tête des élections législatives en Grèce, dimanche 25 janvier, avec 36% des voix et 149 sièges sur 300, selon des résultats quasi-définitifs. Nous republions à cette occasion une analyse du scrutin publiée le 1er janvier.

On pourrait commencer en paraphrasant Marx et le Manifeste du parti communiste: «Un spectre hante l’Europe, le spectre de Syriza.» Alors que les sondages donnent une légère avance à la gauche radicale aux élections anticipées annoncées pour le 25 janvier en Grèce, les mises en garde se multiplient dans le reste de l’Europe. La Commission de Bruxelles et les dirigeants allemands soutiennent ouvertement le gouvernement sortant du conservateur Antonis Samaras, comme si le sort de l’Union européenne était en jeu à Athènes. Les marchés financiers ont réagi plus calmement, comme si les péripéties politiques grecques n’étaient qu’un épiphénomène par rapport aux véritables enjeux. Tous les regards sont tournés vers la France et l’Italie mais jusqu’à présent, les marchés font confiance à ces deux pays pour rembourser leur dette, malgré le retard des réformes.

Faut-il donc avoir peur de Syriza? Plusieurs raisons militent pour une réponse négative.

Le parti de la gauche radicale, conglomérat d’anciens gauchistes, d’eurocommunistes et d’écologistes, a le vent en poupe grâce à un chef charismatique, Alexis Tsipras, un avocat de 40 ans, et à ses campagnes contre l’austérité imposée par les institutions internationales à une Grèce exsangue. Les sondages le placent en tête des formations politiques grecques, trois à six points devant la Nouvelle démocratie (ND) d'Antonis Samaras. Aux élections européennes de mai 2014, Syriza était déjà devenu le premier parti du pays avec 26,46% des suffrages.

Toutefois, la victoire de Tsipras et de ses amis, le 25 janvier, est loin d’être acquise. En 2012 déjà, Syriza était au coude à coude dans les intentions de vote avec ND et celle-ci l’avait finalement emporté. Au moment de mettre un bulletin dans l’urne, les électeurs avaient préféré les dures certitudes de la rigueur aux risques de l’inconnu. Il avait fallu, il est vrai, deux scrutins à quelques semaines d’intervalle pour qu’Antonis Samaras soit en mesure de former un gouvernement de coalition avec les restes du Pasok (socialistes) laminé après l’expérience malheureuse du dernier représentant de la dynastie Papandréou.

Comme Papandréou en 1981?

Comme en 2012, Samaras parie sur la peur du chaos. Dans les sondages, les Grecs expriment ouvertement leur mécontentement par rapport à la dégradation de leur situation: la richesse nationale a diminué d’un quart depuis 2010; le taux de chômage dépasse 25%, et même 50% chez les jeunes; 30% des Grecs vivent au-dessous du seuil de pauvreté… Spontanément, ils voudraient se débarrasser des hommes politiques qu’ils tiennent pour responsables, directement ou indirectement quand ils agissent sous les ordres de Bruxelles ou du FMI. Mais quand ils seront concrètement confrontés au choix de faire table rase ou de sauver encore ce qui peut l’être, ils se prononceront en faveur de la sécurité et de la stabilité: tel est le raisonnement d’Antonis Samaras.

Il met en avant les quelques progrès macroéconomiques: une croissance de 3% prévue en 2015, un budget primaire (hors service de la dette) en équilibre pour la première fois depuis des années, l’expérience de son équipe dans la négociation avec les autorités européennes comparée à l’inexpérience de ses adversaires et, par dessus tout, le désastre d’une Grèce privée du soutien de ses partenaires et livrée à elle-même.

Le Premier ministre a accéléré le calendrier pour jouer son va-tout. Il a organisé l’élection présidentielle dès ce mois de décembre alors que le mandat de Karol Papoulias ne s’achevait qu’en mars prochain. Il a proposé un membre de Nouvelle Démocratie, l’ancien commissaire Stavros Dimas, certes respecté au-delà de son parti, sachant qu’il n’avait pas la majorité qualifiée des députés indispensable pour être élu et qu’une dissolution de la Voulia avec élections anticipées était inévitable.

Le scrutin présidentiel a été une sorte de galop d’essai pour la véritable bataille que sont les législatives. La coalition droite-centre gauche a tenu; quelques indépendants se sont ralliés mais en nombre insuffisant; Syriza a misé sur de nouvelles élections en essayant d’entraîner avec lui des petites formations de gauche.

Rien n’est donc joué. Syriza peut gagner ou perdre, de peu. Dans le premier cas, il n’aura sans doute pas la majorité absolue des députés malgré le bonus de 50 sièges (sur 300) accordé par la loi électorale au parti arrivé en tête. Alexis Tsipras devra se trouver des alliés et, pour les convaincre, adoucir son programme. Il rappelle un peu l’Andréas Papandréou de 1981. Le fondateur du Pasok avait gagné les élections en faisant campagne contre l’Europe tout en négociant en sous-main le maintien de la Grèce dans la Communauté. Tsipras vitupère contre la «troïka» (Commission de Bruxelles, Banque centrale européenne et FMI) mais il prépare ses arguments pour la négociation et les compromis.

Un économiste sérieux et modéré

Contrairement à d’autres mouvements populistes, Syriza n’est ni anti-européen ni anti-euro, même si certains de ses membres sont hostiles à la monnaie unique. Le conseiller de Tsipras, Stavros Sithakis, passe pour un économiste sérieux et modéré. Il ne veut pas couper les ponts avec les créanciers mais échelonner le remboursement de la dette (12 milliards d’euros en 2015 au lieu des 24 milliards prévus) et renégocier l’ensemble de celle-ci (175% du PIB). Il veut honorer les engagements d’Athènes auprès du FMI mais trouver des arrangements avec la BCE, le Mécanisme européen de stabilité et les Etats européens créanciers.

Alors que l’antigermanisme est virulent en Grèce, alimenté par l’idée que Berlin dicte sa loi à l’Europe, les experts de Syriza ont habilement déterré la conférence de Londres de 1953 qui avait réduit de moitié la dette de l’Allemagne, coup de pouce essentiel au «miracle économique allemand». Pourquoi ce qui a été considéré jadis comme possible sinon «vertueux» pour l’Allemagne ne le serait-il pas pour la Grèce?

Baisse des impôts, création de 300.000 emplois subventionnés, aide aux plus démunis, abrogation des lois «austéritaires» votées depuis 2010… Des pans entiers du programme de Syriza ont de quoi inquiéter les partenaires européens. Mais un éventuel gouvernement de gauche pourrait compenser ce relâchement dans l’effort de rigueur par une véritable réforme de l’Etat que la coalition au pouvoir depuis 2012 a annoncé sans jamais la faire. Des rapports d’experts ont été rédigés, des textes ont été votés pour rationaliser les services publics mais le même ministre qui présentait sa loi au Parlement donnait  consigne à ses collaborateur de ne pas l’appliquer. La Nouvelle Démocratie comme le Pasok ont un lourd passif dans le système clientéliste que n’a pas (encore?) Syriza.

Après avoir crié au loup, les responsables européens commencent à comprendre que les mises en garde contre la possible arrivée au pouvoir de la gauche radicale en Grèce pourraient être contreproductives. Leurs craintes sont compréhensibles: ce serait en effet la première fois dans l’Union européenne que les électeurs désigneraient un gouvernement ouvertement hostile à la politique économique et budgétaire menée depuis le début de la crise. Et un mauvais signal. Mais il n’est peut-être pas très habile d’exagérer l’importance du cas grec, à un moment où beaucoup d’experts pensent que la Grèce ne représente plus un risque systémique pour l’ensemble de la zone euro. Et surtout quand la menace d’un défaut grec serait le principal atout d’Alexis Tsipras dans une éventuelle négociation avec l’Union européenne.

Daniel Vernet
Daniel Vernet (439 articles)
Journaliste
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