Culture

Luise Rainer, star centenaire, météorique et rebelle

Antoine Sire, mis à jour le 31.12.2014 à 7 h 35

Disparue à Londres à 104 ans, la doyenne des actrices de l'âge d'or hollywoodien aura connu une carrière aussi extraordinaire que brève, qui la vit remporter deux Oscar consécutifs et manifester son indépendance d'esprit vis-à-vis des studios.

Luise Rainer dans une photo publicitaire de 1936.

Luise Rainer dans une photo publicitaire de 1936.

En 1938, Louis B. Mayer, le tout-puissant patron de la MGM, avait lancé à Luise Rainer: «Nous vous avons faite et nous allons vous détruire.» De fait, la carrière de Luise Rainer, disparue le 30 décembre à Londres, aura été aussi extraordinaire que brève. Première lauréate de deux Oscar consécutifs (1936 et 1937), elle fut une actrice véritablement douée et attachante, à une époque où les studios hollywoodiens fabriquaient parfois de fausses valeurs.

Elle eut tout le loisir de se souvenir de sa gloire météorique, puisque lorsqu'elle tourna son dernier film pour la MGM en 1938, il lui restait... 76 ans à vivre. Doyenne des actrices de l'âge d'or d'Hollywood, elle aurait eu 105 ans le 12 janvier prochain. Hélas! Un destin ironique comme le cinéma a voulu qu'elle s'éteigne quelques jours avant un anniversaire que, dans le monde entier, des admirateurs se faisaient une fête de lui souhaiter.

Découverte à Vienne dans la troupe théâtrale de Max Reinhardt par un chasseur de talents de la MGM, l'actrice allemande fut appelée à Hollywood en 1935 pour être une possible remplaçante de Greta Garbo, le studio espérant que son arrivée rabattrait l’arrogance de la star suédoise.

Créature d'Irving Thalberg

Luise Rainer au début des années 30 (via Wikimédia Commons).

Dans les années 1930, la puissante Metro-Goldwyn-Mayer était un panier de crabes. Le patron, Louis B. Mayer, était jaloux de son talentueux directeur des productions, Irving Thalberg, que tout Hollywood admirait. L'un et l'autre en appelaient fréquemment à leur maison-mère, la Loew's, basée à New York, pour arbitrer leurs différends. Luise Rainer était une «créature» de Thalberg, qui avait vu en ce visage plein d'intelligence et de douceur une relève pour les stars établies de la MGM. Logiquement, Mayer la prit en grippe.

Il faut dire que Luise Rainer ne respectait pas les codes de la capitale du cinéma. Contrairement aux autres stars qui s’habillaient pour chacune de leurs sorties privées comme si elles partaient tourner une scène d’amour avec Clark Gable, elle circulait en ville en tenue décontractée, sans chaussures à talons. Lorsque ses employeurs lui faisaient des reproches, elle les envoyait au diable. En outre, elle eut l’effronterie d’épouser en 1937 le dramaturge de gauche (et même d’extrême gauche sur l’échiquier américain) Clifford Odets.

Thalberg meurt en 1937, alors que Luise Rainer commence à se sentir à l’étroit dans les films formatés de la MGM. Enfant du théâtre, elle rêve de jouer Ibsen au cinéma. Lorsqu’elle demande à Mayer de l’autoriser à s’arrêter quelque temps pour «reconstituer ses réserves intérieures», celui-ci lui répond: «Qu’avez-vous besoin de réserves? N’avez-vous pas des metteurs en scène?»

En 1938, Luise Rainer est mécontente de ses rôles et les incidents avec Louis B. Mayer se multiplient. Il qualifie son mari de «communiste pouilleux». Elle quitte la MGM en claquant la porte, après seulement huit films, qui lui ont donné l’occasion de démontrer son charme très particulier, combinant de manière originale une délicate beauté et une évidente force intérieure. Elle ne tournera que dans deux films après l’âge de 28 ans, dont un seul à Hollywood, Hostages (1943), qui se déroule pendant la guerre en Tchécoslovaquie. «Si Thalberg n’était pas mort, a dit un jour Luise Rainer, je serais restée plus longtemps dans le cinéma.» Elle l’aurait mérité. 

Clifford Odets (via Wikimédia Commons).

Devenue américaine, elle ne goûtera pas longtemps son bonheur avec Clifford Odets, qui est un des membres fondateurs du Group Theatre, mouvement de théâtre d'avant-garde d'où sortiront quantité de talents d'Hollywood, à commencer par Elia Kazan. Ce dernier racontait que Luise Rainer, habituée à être dorlotée par les armées de maquilleurs et d'attachés de presse de la MGM, ne se sentait pas très à l'aise dans le petit monde autogéré du Group Theatre. En outre, Clifford Odets s’est entiché d’une autre actrice, Frances Farmer. Dès 1939, Luise Rainer se réfugie au théâtre à Londres, qui deviendra plus tard sa ville d’adoption. 

Pendant les années d’après-guerre, elle apparaît fréquemment sur scène et à la télévision. Elle est redécouverte par les cinéphiles alors que, âgée de plus de 80 ans, elle fait déjà partie des dernières survivantes du cinéma d’avant-guerre. La gentillesse qui perce de ses interviews laisse penser que sa réputation d’actrice caractérielle avait été fabriquée par la MGM. Tout de même: sa dernière proposition pour le cinéma lui fut faite par Fellini, qui la voulait dans La dolce vita. Il y renonça quand elle soumit son accord à la possibilité d’écrire elle-même la scène où elle apparaissait…

Plus accessible que Garbo

Les huit films tournés par Luise Rainer pour la MGM sont un peu oubliés aujourd'hui. C’est dommage, car elle s'y montre une actrice pétillante, élégante et foncièrement attendrissante. Elle parle doucement, d'une voix caressante et sans solennité. Contrairement à Garbo, elle ne dresse autour d’elle aucune barrière. La seule chose qui peut intimider, c’est son évidente force de caractère.

Le grand Ziegfeld, de Robert Z. Leonard (1936), est un long biopic consacré au célèbre créateur de revues dansantes, incarné par William Powell. Luise Rainer incarne sa première épouse. Après leur divorce, elle lui téléphone pour avoir de ses nouvelles. Apprenant qu’il vole de succès en succès et qu’il ne regrette rien, elle l’encourage chaleureusement mais elle est en larmes. C’est sans doute cette prestation d’actrice où elle dit une chose en en pensant une autre qui lui vaut son premier Oscar. Parmi les actrices qu’elle devance figure la propre épouse de Thalberg, Norma Shearer, nommée pour Roméo et Juliette.

Paul Muni et Luise Rainer dans La Terre chinoise (1937)

Luise Rainer remporte à nouveau l’Oscar l'année suivante pour La terre chinoise (également connu sous le titre Visages d’Orient) de Sidney Franklin, que son générique présente comme la dernière réussite posthume d’Irving Thalberg. L’actrice allemande empêche Greta Garbo d’obtenir la statuette pour un de ses meilleurs rôles, Le roman de Marguerite Gautier, autre projet cher à Thalberg.

La Terre chinoise, adapté d’un roman de Pearl Buck, raconte sur plusieurs décennies la vie de deux paysans chinois soumis aux aléas de la nature et interprétés par Paul Muni et Luise Rainer. La distribution compte aussi Tilly Losch, soit trois acteurs germaniques dans un film dont tous les personnages sont chinois. Magie du maquillage! Interrogé sur son choix d’acteurs pour ce film, Thalberg avait répondu: «C’est mon métier de créer l’illusion.»

Le rôle de Luise Rainer n’est pas bavard. «J'attends un enfant» sont les premiers mots qu'elle dit à son mari, stupéfait de cette inhabituelle loquacité. Pendant tout le film, elle plie silencieusement sous le poids des traditions et des circonstances adverses. Soumise et stoïque devant les épreuves de la vie, elle est le véritable moteur de la fortune de son mari, qui pourtant n'hésitera pas à faire venir auprès de lui une seconde épouse, aussi jolie qu'inconstante.

La Grande Ville de Frank Borzage (1937) est un film inégal. Comme dans La loi du plus fort, avec Jean Harlow, Spencer Tracy est chargé d’apporter une touche sociale à l’univers dépolitisé de la MGM: il incarne un chauffeur de taxi indépendant à New York, confronté à la concurrence d’une compagnie scélérate. Mais la partie la plus réussie du film est celle où la caméra de Frank Borzage se pose sur Luise Rainer, qui incarne l’épouse de Tracy, immigrée d’Europe de l’est. Borzage saisit toute la fragilité de l’actrice, puis sa détresse lorsqu’elle est menacée d’expulsion du territoire américain.

La première scène du film est extraordinaire. Arpentant les rues de New York au volant de son taxi, Spencer Tracy drague une jeune femme (Luise Rainer). Il descend de voiture et commence à lui poser la main sur l’épaule. La femme se défend, un policier arrive. Elle saute alors dans les bras de l’homme et explique au policer interloqué qu‘ils sont mariés. Puis Luise Rainer monte dans le taxi, raconte sa journée et avoue à Tracy qu’elle a un deuxième mari dans le Bronx. Il répond qu’elle a bien fait de dire la vérité, car il ne supporte pas les menteuses. Il l’invite à monter chez lui, en la guidant par la main comme si elle était de passage. Finalement, ces échanges grivois ne sont qu’une charmante plaisanterie entre deux époux parfaitement complices qui regagnent leur foyer. Le public, après avoir cru que la scène serait coquine, se satisfait de constater qu’elle est attendrissante. Également touchante et visuellement très réussie, la scène de l’anniversaire de la jeune femme, où son visage est mis en valeur par la lueur des bougies. A la fin du film, elle vient d’accoucher et porte un châle de madone qui lui va à ravir…

«Je ne porte jamais de bijoux»

Dans Le secret des chandeliers, aimable fantaisie historique de George Fitzmaurice, Luise Rainer est une espionne russe chargée de démasquer l’agent polonais Wolensky (William Powell). Elle est délicieusement vénéneuse lorsque de sa petite voix caressante, elle annonce son plan d’action, puis conclut «Pauvre baron Wolensky» dans un sourire enjôleur…

Frou Frou (1938), de Richard Thorpe, débute avec la même légèreté, mais s’achève en mélodrame. Luise Rainer y joue une femme-enfant d’une frivolité maladive, mariée à Melvyn Douglas et également aimée par Robert Young. Luise Rainer, qui avait su jusque là se garder de l’emphase propre à Garbo, en fait cette fois vraiment beaucoup, en particulier lorsqu’elle se meurt dans les bras de Melvyn Douglas…

Toute la ville danse (1938) de Julien Duvivier est présenté par les publicités de la MGM comme un «Grand Ziegfeld au temps de la valse». Luise Rainer y joue l’épouse délaissée de Johann Strauss (Fernand Gravet) et le rôle convient bien à la tristesse qui se dégage de son visage, chaque fois qu’elle ne l'éclaire pas de son sourire ravageur.

Ultime film de Luise Rainer pour la MGM, Coup de théâtre (1938) de Robert B. Sinclair la voit jouer aux côtés de deux autres stars, Paulette Goddard et Lana Turner. Elle incarne l'élève douée d'un cours d'art dramatique, obligée de gagner sa vie comme ouvrière, traitée avec mépris par les élèves plus riches mais dépourvues de son talent. «Je ne porte jamais de bijoux», déclare t-elle dans ce film qui signe ses adieux à l'usine à rêves qui lui avait offert la gloire, mais dont elle ne supportait pas l'emprise sur sa vie privée.

Antoine Sire
Antoine Sire (12 articles)
Associé-rédacteur du site parisfaitsoncinéma.com, animateur d'une chronique consacrée au cinéma classique sur seanceradio.com et auteur de «Hollywood, la cité des femmes» (Lumières/ Actes Sud, octobre 2016).
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