Monde

Ted, le Kennedy qui a le plus changé l'Amérique

Timothy Noah, mis à jour le 19.07.2010 à 15 h 30

Le sénateur, décédé dans la nuit de mardi à mercredi, frère de deux influents président et candidat démocrates, s'est fortement impliqué dans de nombreuses lois sociales.

Ted Kennedy devant un poster de son frère John F. Kennedy,REUTERS/Brian Snyder BS/MR

Ted Kennedy devant un poster de son frère John F. Kennedy,REUTERS/Brian Snyder BS/MR

«Cette première victoire pour Edward Kennedy dégrade la dignité du Sénat et le fonctionnement démocratique».

- éditorial du New York Times, "Le petit frère gagne," 19 septembre 1962.

 

Des débuts de mauvais augure, pour dire le moins. A l'âge tendre de 30 ans, le frère cadet du Président John F. Kennedy et de l'Attorney General (Ministre de la Justice) Robert F. Kennedy semblait complètement disqualifié pour entrer au Sénat américain. Teddy était le vilain petit canard de la portée Kennedy. Suspendu de Harvard pour avoir fait passer un examen d'espagnol, pour son compte, par un coéquipier de son équipe de football, Ted a ensuite évité de servir dans la guerre de Corée, grâce à son père, servant plutôt dans la garde d'honneur de l'OTAN à Paris, tout en n'allant jamais plus loin que le grade de «soldat de première classe».

«Nous avons essayé de traiter tout le monde plus au moins pareil», a dit Rose Kennedy, un peu contrite, évoquant la manière dont Ted a été élevé, «mais on se demande si la mère et le père n'étaient pas un peu fatigués quand le neuvième enfant est né. Il fallait faire plus d'effort pour lui lire des histoires avant de le coucher et s'intéresser à ses compétitions de natation. Il y avait un écart de 17 ans entre mon enfant aîné et le cadet, et cela faisait vingt ans que je lisais des histoires au coucher».

Lion du Sénat

A sa mort, à 77 ans, Ted Kennedy n'était plus du tout la même personne. Il était devenu «le lion du Sénat» - un maître de l'art politique qui a changé la vie américaine plus profondément que n'importe quel autre membre de son illustre famille. John F. Kennedy est devenu Président et a inspiré une génération avec son appel au service public. Robert F. Kennedy est presque devenu Président et a exercé plus de magistère moral que n'importe quel autre candidat présidentiel depuis. Ted Kennedy n'a jamais été proche du poste du Président - sa tentative en 1980 dans les primaires contre le président titulaire Jimmy Carter fut un fiasco - et le magistère moral n'a jamais été son point fort.  Mais au cours des 47 dernières années, il a été à l'origine de plus de changement social que n'importe quel autre homme politique américain de son temps.

En 1965, Kennedy a piloté un projet de loi sur l'immigration au Sénat qui a mis fin à quatre décennies de préférences en faveur des Nord Européens au détriment des Asiatiques et d'autres groupes et certains considèrent qu'il a ouvert la voie à la victoire de Barack Obama à la présidentielle. En 1972, Kennedy a aidé Title IX à voir le jour, une loi qui a interdit la discrimination sexuelle dans l'éducation et a favorisé le développement des programmes sportifs pour les femmes dans les lycées et les universités américains. En 1974, Kennedy a parrainé les «amendements post-Watergate» aux lois qui géraient le financement des campagnes électoraux, limitant le montant et les sources des contributions privées aux candidats et créant un système de financement public aux élections présidentielles.

En 1986, Kennedy a proposé des amendements clés au Consolidated Omnibus Budget Reconciliation Act, qui ont garanti la continuation de la couverture santé aux ouvriers s'ils perdaient leurs emplois. En 1990, Kennedy a porté le projet de loi qui a conduit à l'Americans With Disabilities Act, qui protège les droits fondamentaux des handicapés. En 1997, il a promu le State Children's Health Insurance Program, qui a donné de la couverture médicale aux familles avec enfants qui n'étaient pas éligibles à Medicaid.  Chacune de ces lois a amélioré de manière tangible la vie des américains.

Plus à gauche que ses frères

Kennedy est plus connu comme le gardien du temple de la mémoire familiale, mais même dans ce rôle il a été beaucoup moins passif qu'on ne le suppose. En entretenant la mémoire publique de ses deux frères assassinés, Ted, qui était beaucoup plus à gauche que ses frères, a minimisé leur froid réalisme lors de la Guerre Froide et leurs caractères parfois impitoyables au profit de la mise en avant de leur compassion pour les défavorisés et de leur solidarité avec la classe ouvrière. Cette version de l'héritage Kennedy n'était pas inexacte, mais elle a quand même donné aux frères aînés un air plus «libéral des années 1970» qu'ils n'étaient et a permis à Ted de présenter son propre travail comme étant beaucoup plus comme la continuation du leur. Pour comprendre la vérité, essayez la chose suivante: imaginez le calme et cérébral Sénateur John F. Kennedy en train de torpiller la nomination de Robert Bork à la Cour Suprême, comme Ted l'a fait en 1987. C'est impossible.

En général, la différence entre Ted et ses frères aînés reposait sur leur tempérament. La convivialité démonstrative qui fait partie de la comédie électorale lui venait beaucoup plus naturellement qu'à Bobby ou à Jack, qui étaient beaucoup plus réservés, voire froids - résultat, peut-être, du fait que le frère cadet a été plus proche de son grand-père maternel, John Francis "Honey Fitz" Fitzgerald, maire de Boston et politicien à l'ancienne qui dansait des gigues irlandaises et chantait "Sweet Adeline" lors des campagnes électorales.

Le côté noir de son manque d'inhibition a été le comportement criminellement négligent dont Ted a fait montre en quittant le lieu de l'accident de voiture où Mary Jo Kopechne est mort en 1969, ainsi que sa réputation d'ivrogne et de coureur de jupons qui fut la sienne avant son remariage avec Victoria Reggie en 1992.

A part sa tendance aux hurlements partisans, sa philosophie politique était beaucoup moins prévisible qu'on ne le pense. On ne se souvient pas, par exemple, que Kennedy a été un des responsables de la dérégulation des industries du transport (aérien et poids lourds) à la fin des années 1970 - et que certains membres de la gauche l'en ont blâmé. Kennedy a aussi travaillé avec le Président George W. Bush pour voter la loi de 2002 No Child Left Behind, qui continue à être le fléau des syndicats d'enseignants (pour quelques bonnes raisons et aussi pour beaucoup de mauvaises), et sur des projets de lois variés avec son improbable partenaire mormon, le Sénateur Orrin Hatch, républicain de l'Utah.

Le plus grand engagement de Ted n'a toutefois pas été réalisé: la couverture médicale universelle. Jusqu'à la fin de sa vie, Kennedy a travaillé autant qu'il pouvait dans les coulisses pour forger le projet de loi actuel afin de réformer le système de santé, surtout pour le meilleur, parfois pour le pire. C'était, a dit Kennedy, "la mission de sa vie". Dans le magazine Newsweek du 18 juillet, Kennedy a écrit, «des mesures marginales ne suffisent plus». On pourrait répondre que les mesures marginales sont les seules que connaît le Congrès. La vie de Ted Kennedy démontre le contraire.

Timothy Noah

Traduit par Holly Pouquet.

Image de une: Ted Kennedy devant un poster de son frère John F. Kennedy,REUTERS/Brian Snyder BS/MR

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