Monde

La citadelle d’Erbil, le joyau Unesco qui symbolise les rêves kurdes

Delphine Darmency et Constance Desloire, mis à jour le 06.01.2015 à 7 h 36

Entre fierté identitaire, bouleversement des modes de vie et quête de visibilité internationale, cette massive cité de 6.000 ans cristallise les enjeux que connaît le Kurdistan irakien.

La citadelle d'Erbil. Photos: Delphine Darmency et Constance Desloire.

La citadelle d'Erbil. Photos: Delphine Darmency et Constance Desloire.

Erbil (Irak)

Blanche et poussiéreuse, la rue principale a des allures de décor de western. Il n’y a personne, ce jour caniculaire d’août, pour grimper à pied la rampe de 32 mètres et visiter la citadelle d’Erbil. Le mot «visiter» est d’ailleurs bien audacieux. Les travaux ont commencé en 2010, et seule la grande artère est accessible.

Au croisement central de la rue, un garde moustachu essaie de tuer le temps au pied de l’immense drapeau kurde flottant à 20 mètres de haut. C’est aussi la seule arrivée d’eau publique, et l’homme arrose régulièrement tout autant la canalisation que son propre torse, qui brûlent tous deux sous 45°C . La citadelle a pourtant revendiqué 37.000 touristes en 2013, étrangers et Irakiens, mais en des saisons plus clémentes. Elle est le futur joyau touristique de la capitale régionale du Kurdistan, qui se développe à toute vitesse et compte se doter d’un centre historique revalorisé et attractif.


Belle joueuse, la Ligue arabe avait choisi, en 2014, comme Capitale arabe du tourisme la capitale du Kurdistan irakien –une région autonome où la population est pourtant très majoritairement kurde. Ce statut devait à l'origine lui attirer 3 millions de touristes, même si le programme des festivités et des travaux semblait léger. La petite maisonnette du comité «Capitale arabe du tourisme», dans le chic «English village» sécurisé, était d‘ailleurs bien close au mois d’août.

Mais de toute façon, le groupe Etat islamique a plongé dès le mois de juin la ville dans l’incertitude. Résultat: pas de touristes, mais un flot de réfugiés. Qu’à cela ne tienne! Erbil possède aujourd’hui une nouvelle carte dans son jeu, un cadeau de l’Unesco qui tombe à pic. Le 21 juin dernier, dix jours après la chute de Mossoul, l’organisation de l’Onu dédiée à la culture a inscrit la citadelle sur la liste du Patrimoine mondial de l’humanité. Si c'est le quatrième site dans ce cas pour l’ensemble de la République d’Irak, c'est une première pour cette zone de l’extrême nord du pays.

Rare cité à avoir été continuellement habitée depuis 6.000 ans, la citadelle (ou qalaat comme on dit là-bas) règne sur la ville du haut de son tell, une colline entièrement constituée de couches archéologiques. Ce sont des restes de différents bâtis qui renferment encore les trésors des civilisations successives qui s’y sont superposées, Sumériens, Acadiens, Babyloniens, Assyriens, Perses, Grecs, ou Ottomans. Il y a là-dessous des secrets qui n’ont pas encore été tous révélés puisque, pendant sa présidence (1979-2003), Saddam Hussein a interdit toute fouille dans la région du Kurdistan, craignant de trouver des éléments n’allant pas dans le sens de la vision de l’Histoire qu’il aimait promouvoir –un panarabisme obtus s’appuyant sur la négation et le massacre des Kurdes.

Aujourd’hui, des excavations permettraient donc au gouvernement régional de faire un premier pas vers la reconstruction scientifique du passé. Les archéologues kurdes et étrangers espèrent trouver notamment le temple de la déesse assyrienne Ishtar, qui abritait une école de scribes, un observatoire astronomique, une caserne et des lieux de cultes pour les prêtresses. Pourtant, les garanties sur la valeur archéologique du tell étaient insuffisantes aux yeux de l’International Council on Monuments and Sites (Icomos).

Cette organisation, expert consultatif auprès de l’Unesco, avait rendu en 2013 un avis défavorable à l’inscription de la citadelle sur la liste du Patrimoine mondial, la «valeur universelle exceptionnelle du site» n’ayant pas été suffisamment démontrée à ce jour. Mais l’agence onusienne n’en a pas tenu compte et a plutôt visiblement entendu les plaidoyers appuyés de l’Algérie, du Liban et de la Turquie voisine.

«Prouver l'appartenance à une civilisation la plus ancienne possible»

Le gouvernement régional du Kurdistan s’est engagé à verser au projet 35 millions de dollars. Preuve de l’importance du lieu: la citadelle est le seul site archéologique du Kurdistan qui a obtenu une enveloppe gouvernementale.

Comme le souligne un archéologue européen présent sur place, qui préfère rester anonyme, «tout nouveau "pays" essaie de prouver qu’il appartient à une civilisation la plus ancienne possible». Même si, en l’occurrence, les Kurdes seraient non pas des descendants des Assyriens, mais plutôt des Mèdes, un peuple iranien qui a justement abattu ici la civilisation assyrienne. Mais alors que l’Etat irakien est en déliquescence, les autorités kurdes rêvent de valoriser l’ancienneté de l’histoire de leur région pour affermir leur identité et justifier leur future indépendance.

Sur la brochure de la citadelle à destination des visiteurs, quatre périodes sont d’ailleurs indiquées comme ses «âges d’or» depuis 6.000 ans: la période néo-assyrienne (-1000 à -600), le royaume Adiabène (autour de l’an zéro), le règne de Musaffer el-Din Kokburi (XIIIe siècle) et … l’ère de la «région kurde autonome d’Irak depuis 2005»! «La citadelle est un lieu très politisé, poursuit l’archéologue. Pendant plusieurs années, Erbil et Bagdad [qui porte le projet devant l’Unesco au nom de l’Irak] se sont battues pour savoir qui allait fouiller, car il y a des équipes plus ou moins "nationalistes". Finalement, les fouilles sont coordonnées exclusivement par des Kurdes. Mais une seule petite coupe en profondeur a pour l’instant été réalisée.» Le classement à l’Unesco acquis, certains craignent que ces recherches passent au second plan et que l’accent soit dorénavant mis sur les travaux en surface.

Si, au début du XXe siècle, la cité était encore habitée par trois à quatre mille personnes, 1986 a sonné le début de la décadence. Des déplacés internes kurdes, chassés de leurs villages par l’armée irakienne dans sa campagne de nettoyage ethnique, ont trouvé refuge dans la citadelle. «Ils ont détruit et construit comme ils voulaient et cela a abîmé le site», explique Dara Al-Yaqoobi, directeur de la Commission de revitalisation de la citadelle, créée au milieu des années 2000 et qui a décidé en 2007 d’évacuer les derniers pensionnaires qui y vivent sans électricité. 700 à 800 familles ont alors été délogées contre compensation et aujourd’hui, seules deux vivent encore sur place pour surveiller la vieille cité. Objectif: transformer en quinze ans le site antique et délabré en cœur moderne. L’urgence est d’abord de réhabiliter le patrimoine visible pour ne pas perdre ce qui tient encore debout.

On a réalisé rapidement des travaux de sauvetage pour 180 maisons au bord de l’écroulement, certaines datant du VIe siècle. Une partie des remparts, attaqués au canon en 1743 lors d’un siège des Perses, transformés en façades de maisons suspendues au XIXe siècle, ont été redressés et renforcés. La monumentale statue du penseur Sharaf el-Din el-Erbili (1169-1239) a été transférée au parc du Minaret, à 1km, pour la protéger. A part la grande mosquée Mollah Afandi de 1720, dotée d’un minaret recouvert de céramiques peintes, qui est accessible pour la prière du vendredi, seuls sont ouverts un hammam datant de 1775, inactif depuis les années 1980, et le musée du textile kurde.

A quelques pas, plusieurs superbes anciens palais de réception pour hôtes, les «diwakhanas», toujours propriétés de notables de la ville, sont en cours de réhabilitation, ainsi que leurs bassins au centre des cours intérieures, les poutres en bois taillé ou les peintures murales. L’un d’eux, l’ancienne demeure ottomane de la famille Shihab Chalabi, accueille l’Institut français du Proche-Orient (IFPO) depuis 2012.

«Pour les touristes et pour les habitants»

La première des grandes maisons vraiment rénovées est celle de la célèbre famille Yaqoob Agha, qui accueillera le centre d’interprétation de la citadelle. Les Yacoob Agha, une lignée de la ville à laquelle appartient d’ailleurs le directeur de la Commission de Revitalisation, Dara al-Yaqoobi, nous explique innocemment notre jeune guide... Mais le reste du site, surtout des maisons individuelles, est dans un état si piteux qu’en 2005, l’Icomos avait même parlé de «génocide culturel».

«A terme, nous voulons que la Citadelle devienne le centre de la nouvelle Erbil, d’une Erbil moderne, souligne Dara Al-Yaqoobi. Le site accueillera notamment boutiques-hôtels, musées et restaurants. Ce sera un lieu d’évènements culturels, destinés à tous.» Mais le projet laisse certains citoyens sceptiques, d’autant que le retour des anciens habitants évacués n’est pas prévu. Une trentaine de personnes devraient, dans le futur, y élire résidence, notamment des artistes. On interroge Dara al-Yacoobi:

«N’avez-vous pas peur que la citadelle devienne un lieu pour riches?
–Nous voulons des gens cultivés et curieux de la culture, mais pas forcément riches. Le prix du café ne sera pas plus cher qu’ailleurs. La citadelle sera pour les touristes et pour les habitants.
–L’entrée sera gratuite?
–Oui. Au début. Peut-être dans quelques années faudra-t-il payer, pour limiter le nombre de personnes.»

C’est que la citadelle doit devenir branchée. «Le projet de revitalisation est colossal, évalue l’archéologue européen. Mais pour que les maisons ne se dégradent pas, il faudra y faire vivre du monde durablement. Et certains Kurdes sont mécontents d’une modernisation qui pourrait dénaturer l’identité de la citadelle.» Le rapport de l’Icomos déconseillait d’ailleurs l’implantation du bâtiment au design ultramoderne du futur Musée national du Kurdistan au pied même du tell. La Commission de revitalisation envisage, depuis, des options plus éloignées.

Et ce ne sont pas les autres quartiers qui manquent dans Erbil. La cité, passée en cinquante ans de 10.000 à 1,5 million d’habitants, connaît un développement féroce depuis l’autonomie du Kurdistan –dès 1991 avec le retrait de l’armée irakienne imposé par les Américains, et surtout depuis 2005, avec la nouvelle Constitution fédérale. «Hawler», en kurde, attire désormais de nombreuses entreprises étrangères qui fuient l’insécurité de Bagdad. La ville connaît un boom de l’immobilier spectaculaire, une hausse des prix généralisée, des changements sociétaux accélérés. L’émergence d’un site historique touristique chic et attractif fait partie de la vision des dirigeants kurdes. Et pour cela, on est prêt à transformer des tissus urbains anciens.

Quartiers fantômes

En contrebas de la citadelle et face aux souks, le quartier de Khanaqa est totalement abandonné. Dans ses ruelles fantômes, les portes des maisons entrouvertes laissent voir la précarité et l’insalubrité des bâtis, qui manquent de s’effondrer.

Au détour d’un chemin, Qabil et Massimo apparaissent. Les deux amis reviennent parfois avec émotion dans ce quartier qu’ils ont laissé en 2011. «Nous n’avons pas eu le choix, explique Massimo. En dédommagement, le gouvernement nous a donné un logement gratuit dans la périphérie d’Erbil mais je préférais la vie ici, entouré de nos amis et voisins. Aujourd’hui, nous sommes tous dispersés.» D’après Massimo, le quartier abritait encore 150 familles il y a trois ans. Les deux hommes s’enfoncent dans les dédales de ruines de Khanaqa, jusqu’à arriver dans l’ancienne modeste maison de la famille de Qabil, 29 ans. Dans les décombres, il aperçoit un rasoir, qu’il s’empresse d’embrasser. «Un jour, le plafond m’est tombé sur la tête, se souvient-il. Alors je suis plutôt satisfait d’être parti: ici, les conditions étaient très difficiles.» Massimo et Qabil n’ont jamais eu d’information sur ce qu’il adviendrait de Khanaqa. Toujours dans la «ville basse», l’ancien quartier juif, Taouil, a aussi connu l’évacuation des habitants en 2012.


La place aux fontaines est aujourd’hui le symbole de la ville, un nouvel espace collectif où les familles adorent se promener le soir, tout à côté des souks –refaits il y a peu– et des centres commerciaux. Au pied de la majestueuse grande porte de la citadelle, qui a été retapée, la place offre une perspective de carte postale. Elle jouxte aussi un petit cimetière entouré de grues, auxquelles on ignore combien de temps il pourra résister. Les premières boutiques-souvenirs ont fait leur apparition.

Les autorités parviendront-elles à faire de la citadelle une vitrine de la riche histoire des civilisations de la région, qui sache à la fois maintenir une vie de quartier et attirer les touristes? Au Moyen-Orient, les projets de réhabilitation des «casbah» ou «médina» ont des orientations et des succès différents. Erbil s’inspire-t-elle de certains d’entre eux? «Nous ne suivons l’exemple de personne, répond fermement Dara al-Yacoobi, dans son petit bureau du préfabriqué de la Commission de revitalisation, dans la rue blanche et poussiéreuse. Notre citadelle sera unique.»

Delphine Darmency
Delphine Darmency (3 articles)
Constance Desloire
Constance Desloire (7 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte