Culture

Après avoir soufflé ses trente bougies, Def Jam a-t-il encore quelque chose à dire?

Maxime Delcourt, mis à jour le 30.12.2014 à 14 h 01

Créé en 1984, le label qui a fait partie de ceux qui ont défini le son hip-hop pendant deux décennies est passé du statut de précurseur à celui de suiveur.

Axwell /\ Ingrosso en concert (Def Jam Recordings).

Axwell /\ Ingrosso en concert (Def Jam Recordings).

En 2014, le label Def Jam a fêté ses trente ans avec notamment la sortie d'une compilation et un grand concert à New York. Si, officieusement, It’s Yours de T La Rock, sorti le 28 février 1984, est la première référence du label créé par Rick Rubin et Russell Simmons après leur rencontre, un soir de 1983, à la Danceteria de New York, c’est le single I Need A Beat de LL Cool J, sorti la même année, qui a signé l’entrée officielle du label dans le rap game et permis à Simmons de décrocher un contrat de distribution avec Columbia. C’était le premier pas de Def Jam vers le mainstream –ce ne sera pas le dernier.


A l’heure de fêter son cinquième anniversaire à la fin des années 80, la maison de disques de Rubin et Simmons compte déjà dans son catalogue une belle poignée de classiques, parmi lesquels Walk This Way de Run-D.M.C. et Aerosmith, Licensed To Ill des Beastie Boys, It Takes a Nation of Millions to Hold Us Back de Public Enemy ou encore Straight From The Basement Of Kooley Hight! d’Original Concept. De fait, en ce temps-là, Def Jam bénéficiait d’une réputation en or: on disait le label sérieux, familial, audacieux et surtout hyper bankable. Malgré les départs successifs de Rick Rubin et des Beastie Boys, cette notoriété ne va faire que s’accentuer au cours des années 90: en une décennie, Def Jam va en effet signer Redman, Warren G, Method Man, Foxy Brown, DMX, Ja Rule et Jay-Z. Ces trois derniers étaient d’ailleurs fièrement mis en avant sur la couverture du magazine XXL en juin 1999, l’idée d’un supergroupe étant même régulièrement évoquée. DMX et Jay-Z ne pouvant pas s’encadrer, ce projet est néanmoins resté mort-né.

Reste que ces trois nouvelles têtes d’affiche ont été une bénédiction pour le label, qui voyait en elles une parfaite définition de son esthétique 90s: d’un côté, le rap cru et violent de DMX, de l’autre, celui foncièrement orienté vers le R&B de Ja Rule, et au milieu, le rap exigeant et néanmoins grand public de Jay-Z.

Les années 2000, un déclin progressif?

L’arrivée de ce dernier à la tête du label le 3 janvier 2005 va pourtant tout changer. Car s’il ramène dans ses bagages tout le catalogue de Roc-A-Fella (où sont signés Kanye West, Jadakiss ou encore Rihanna), il va aussi offrir à Def Jam ses premiers bides. A l’image d’Utada Hikaru, dont les premiers pas en terres américaines en 2005 sont un fiasco.

Malgré plus de 52 millions d’albums vendus jusqu’alors (dont 38 millions rien qu’au Japon), le premier album de la star japonaise pour Def Jam, Exodus, pourtant produit par les Neptunes et Foxy Brown, ne s’écoulera qu’à 55.000 exemplaires aux Etats-Unis… D’autres flops viendront alimenter le catalogue de Def Jam, comme le Against All Odds des britanniques N-Dubz en 2009 ou le dernier album (Me. I Am Mariah… The Elusive Chanteuse) de la diva Mariah Carey, vendu à moins de 100.000 exemplaires avant l’été 2014.


Le problème de la politique menée par Jay-Z, qui touche alors plus de 8 millions de dollars par an pour faire son job, c’est qu’il fait surgir un adjectif que l’on n’aurait jamais imaginé utiliser pour qualifier des productions estampillées Def Jam: mainstream. Aux classiques d’Onyx (All We Got Iz Us), d’Erik Sermon (Double Or Nothing) ou de DMX (It’s Dark And Hell Is Hot et Grand Champ) succèdent ainsi des productions bien trop calculées pour le grand public, comme Because Of You de Ne-Yo ou Collision Course de Jay-Z et Linkin Park.

C’est là tout le mystère de l’évolution de ce label: comment a-t-il pu passer du rang d’avant-coureur à celui de suiveur? A-t-il définitivement égaré son mojo de trouble-fête pour se mettre en retrait de son époque, sans craindre désormais de se fondre dans le décor? Comment expliquer ce déclin (esthétique, et non financier) progressif? On pourrait certes évoquer ici une succession de mauvais choix, de nombreux changements de directeur artistique ou encore dire que Def Jam est une victime de son époque, un banal miroir des années 2010 où l'underground semble plus que jamais flirter avec le mainstream. Mais la vraie raison de cette perte d’identité est ailleurs. Def Jam n’a désormais que deux objectifs: être rentable et limiter les prises de risques.

Dès lors, le label s’est enfermé dans un cycle dont il n’est toujours pas sorti. Là où les productions des années 90, voire du début des années 2000, cimentaient une voie transversale, envisageaient des chemins de traverse, celles d’aujourd’hui semblent au contraire s’inscrire majoritairement dans des schémas prédéfinis: que l’on pense à la signature de Jennifer Lopez en 2008 ou à celle de Justin Bieber en 2010, toutes tranchent sévèrement avec les idéaux du début. Hormis Channel Orange de Frank Ocean en 2012, l’avant-gardisme mainstream de Kanye West, les dernières productions de The Roots et quelques albums de Rick Ross, l’état actuel des productions de Def Jam incite d’ailleurs à une grande modération. La principale attraction de cette année-anniversaire n’était d’ailleurs pas l’album d’un nouvel artiste, mais bien la réédition de It Takes a Nation of Millions to Hold us Back, le chef-d’œuvre presque indépassable de Public Enemy…

Appât du gain

Pire, le label semble être devenu une multinationale dont le business-model ne repose que sur deux éléments: les produits dérivés et les filiales. Outre les jeux vidéo mettant en opposition les différents artistes du label dans des combats de rues sanglants, Def Jam entretient principalement sa flamme créative grâce aux productions publiées sur les labels avec lesquels il collabore: Disturbing Tha Peace (Ludacris), Maybach Music (Rick Ross), Young Money, Cash Money (Drake) ou encore les disques de Def Jam France, où sont réunis Disiz, Joke, Kaaris et, depuis peu, Akhenaton. Ce dernier, qui vivait à New York dans les années 80 et dont le nouvel album (Je suis en vie) vient de paraître, enchaîne:

«L’arrivée de Def Jam est bien la preuve que les Américains ne dorment pas et savent très bien que la France représente un marché hip-hop énorme. Historiquement, le label a bien entendu toujours eu un regard sur la France, mais je pense qu’ils ont enfin pris conscience que l’on avait une vraie scène ici, aussi variée qu’aux Etats-Unis.»

Si ce n’est certainement pas l’élément déclencheur, cette réorientation esthétique a également peu à peu provoqué la fuite de ses meilleurs cerveaux. Qu’ils aient mis leur carrière en stand-by (Ja Rule, Scarface) ou qu’ils soient partis vers de nouveaux horizons (DMX, Swizz Beatz, Fat Joe, Ghostface Killah, EPMD…), tous ont choisi de tourner le dos à la structure qui avait fait leur réputation. Au point que, en cette fin d'année anniversaire, une terrible question s’impose: que reste-t-il, en 2014, du Def Jam originel?

La réponse est aussi frappante qu’accablante: en dehors des tubes de Rihanna, des productions de Nas (plus vraiment aussi tranchantes) ou des 2,6 millions d'exemplaires vendus du Watch The Throne de Jay-Z  & Kanye West, les raisons de s’emballer sont assez maigres. D’autant que 2015 ne s’annonce guère mieux, à l’image d’Axwell /\ Ingrosso, dont le premier album, prévu pour janvier 2015, surfe sur une vague house aussi douteuse que pompière…

«Le côté originel tend à disparaître, conclut Akhenaton. Les dirigeants auraient pourtant tout intérêt à signer de nouveaux rappeurs plus orthodoxes. Bien sûr, beaucoup de labels ont pris un virage pop ces dernières années, ça répond à une demande des radios, qui répond quant à elle à des exigences publicitaires. Mais Def Jam, c’est une marque de prestige, c’est un label qui retrace l’historique du rap. Et il ne faudrait pas qu’il devienne suiveur plutôt qu’avant-gardiste.»

Maxime Delcourt
Maxime Delcourt (36 articles)
Journaliste et auteur
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