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Non, le monde n'est pas en train de sombrer dans le chaos

Des colombes au-dessus d'Amman, en septembre 2013. REUTERS/Muhammad Hamed.

Des colombes au-dessus d'Amman, en septembre 2013. REUTERS/Muhammad Hamed.

Oubliez ce que disent les journaux, nous n'avons jamais vécu de temps aussi paisibles. Pour appréhender cette réalité, il suffit d'utiliser la seule technique véritablement pertinente: compter.

C'est un bon moment pour être pessimiste. L’organisation État islamique, la Crimée, Donetsk, Gaza, la Birmanie, le virus Ebola, les fusillades dans les écoles, les viols à l'université, les sportifs qui frappent leur femme, les policiers tueurs –qui peut résister au sentiment que «tout se disloque, le centre ne peut tenir»?[1]

L'an dernier, lors d'une audience devant une commission du Sénat américain, Martin Dempsey, chef d'état-major des armées des États-Unis, avait ainsi déclaré que le monde n'avait «jamais été aussi dangereux qu'aujourd'hui». Cet automne, Michael Ignatieff parlait des «plaques tectoniques d'un ordre mondial se disloquant sous la pression volcanique de la violence et de la haine». Et il y a deux mois, l'éditorialiste du New York Times Roger Cohen exprimait sa désolation:

«La plupart des gens à qui je parle, et pas uniquement dans des dîners, n'ont jamais été aussi préoccupés par l'état du monde. […] Les recherches sont lancées pour trouver quelqu'un capable de dissiper de telles appréhensions et d'incarner, à nouveau, les espérances du monde.»

Certes, les actualités récentes sont perturbantes, mais ces requiems méritent qu'on les examine de plus près. Difficile de croire que nous courons aujourd'hui un plus grand danger qu'au cours des deux guerres mondiales, de la Guerre Froide et de ses périodiques menaces de confrontation nucléaire, des divers conflits en Afrique et en Asie responsables à chaque fois de millions de morts, voire des huit années de guerre entre l'Iran et l'Irak, pendant lesquelles les flux pétroliers passant par le Golfe Persique et toute l'économie mondiale avaient été mis en péril. 

Comment évaluer de manière beaucoup moins dramatique l'état du monde? Certainement pas en se tournant vers la presse quotidienne. Les actualités parlent de choses qui se produisent, pas de celles qui ne se produisent pas. On ne verra jamais de journaliste tenir son micro et dire devant sa caméra «Nous voici en direct d'un pays où une guerre n'a pas eu lieu» –ou d'une ville qui n'a pas été bombardée, d'une école où personne ne s'est fait tirer dessus. Tant que la violence n'aura pas disparu du monde, il y aura toujours suffisamment d'événements violents pour remplir le journal télévisé. Et vu que l'esprit humain estime la probabilité d'un événement en fonction de sa facilité à se remémorer des cas similaires, les lecteurs de journaux auront toujours l'impression de vivre une époque dangereuse. D'autant plus quand des milliards de smartphones transforment le cinquième de la population mondiale en journalistes spécialisés en affaires criminelles ou en correspondants de guerre .

Il ne faut pas non plus se laisser berner par l'aléatoire. Cohen déplore les «annexions, décapitations [et les] épidémies» qu'a connues l'année écoulée, mais il est évident qu'une telle collection de fléaux ne relève que d'une coïncidence. L'entropie, les pathogènes et la folie humaine sont un arrière-plan de la vie et il est statistiquement certain que ces différents périls ne vont pas se répartir uniformément au cours du temps, mais qu'ils vont, au contraire, se chevaucher plus souvent qu'à leur tour. Voir une signification dans de tels conglomérats équivaut à succomber à une pensée primitive, un monde fait de mauvais œil et de complots cosmiques.

Pour finir, nous devons faire attention aux ordres de grandeur. Certains types de violence, comme les fusillades ou les attentats terroristes, sont des drames impressionnants, mais qui (hors des zones de conflit) tuent relativement peu de gens.

Pour appréhender l'état du monde, compter demeure la seule technique véritablement pertinente. Combien d'actes de violence se sont déroulés dans le monde, comparé au nombre d'occasions de commettre de tels actes? Et ce chiffre va-t-il en montant ou en descendant? Comme Bill Clinton aimait à le dire: «Suivez les courbes, pas les gros titres». Nous allons voir que ces tendances statistiques sont bien plus encourageantes que ne pourrait l'imaginer un drogué des médias. 

A l'évidence, faire la somme des cadavres et confronter différents bilans humains en différents lieux et à différentes époques pourrait sembler froid et insensible, comme si on cherchait à minimiser les tragédies des victimes de temps et d'endroits moins violents. Mais, en réalité, une perspective quantitative est la plus moralement élevée. Elle considère chaque vie humaine comme possédant une valeur équivalente, au lieu de privilégier les individus qui sont le plus proches de nous ou les plus photogéniques. Et elle porte aussi l'espoir sous-jacent d'une identification des causes de la violence, afin de pouvoir mettre en œuvre les mesures les plus adéquates pour la diminuer. Examinons maintenant les principales catégories en présence.

1.Homicides

Les taux d'homicide aux Etats-Unis, en Angleterre et dans le monde.

Dans le monde, les homicides courants tuent entre cinq et dix fois plus de personnes que les guerres. Et, dans la plupart des pays, leurs chiffres sont en chute libre.

Aux États-Unis, le grand déclin criminel des années 1990, qui a pu se ralentir au début du XXIe siècle, a repris son cours en 2006 et, malgré l'idée reçue voulant que les difficultés économiques accroissent la violence, la tendance s'est confirmée durant toute la récession de 2008 et est toujours d'actualité.

La Grande-Bretagne, le Canada et la plupart des autres pays industrialisés ont aussi vu leur nombre d’homicides sombrer ces dix dernières années. Parmi les 88 pays possédant des statistiques fiables, 67 ont connu un déclin ces quinze dernières années. Même si les chiffres mondiaux n'existent que depuis l'an 2000 et que, pour certains pays véritables déserts de données, on a affaire à d'homériques déductions logiques, la tendance planétaire semble aussi à la baisse, avec 7,1 homicides pour 100.000 personnes en 2003, contre 6,2 en 2012. 

Bien sûr, cette moyenne générale camoufle de nombreuses régions où le taux d'homicides est terrifiant, notamment en Amérique latine et en Afrique subsaharienne. Mais même dans de telles zones rouges, les journaux ont tôt fait de donner une image erronée de la situation. Par exemple, les sordides tueries liées au trafic de drogue que connaissent certaines régions du Mexique peuvent donner l'impression d'un pays tout entier plongé dans une anarchie hobbesienne. Mais les statistiques la font mentir de deux façons.

L'évolution du taux d'homicide au Mexique.

La première, c'est que le pic du XXIe siècle n'a pas annulé la réduction massive des homicides qu'a connue le Mexique depuis 1940, une baisse comparable à celles observées en Europe et aux États-Unis lors des siècles précédents. L'autre, c'est que ce qui monte en vient souvent à redescendre. Ces deux dernières années, le taux d'homicide mexicain a diminué (dont une baisse de quasiment 90% à Juárez entre 2010 et 2012), ce qui s'applique aussi à d'autres régions du  monde tristement célèbres pour leur dangerosité –c'est le cas de Bogotá (une baisse multipliée par cinq en deux décennies) et de Medellín, en Colombie (moins 85% en deux décennies), São Paolo (moins 70% en dix ans), les favelas de Rio de Janeiro (une réduction frôlant les deux tiers en quatre ans), la Russie (moins 46% en six ans) et l'Afrique du Sud (des chiffres divisés par deux entre 1995 et 2011). Pour beaucoup de criminologues, une réduction de 50% de la violence mondiale d'ici trente ans est un objectif atteignable pour les prochains Objectifs du millénaire pour le développement.

2.Violences envers les femmes

L'emballement de la presse pour des histoires de sportifs célèbres ayant agressé leur femme ou leur petite amie et pour des viols survenus sur des campus universitaires américain aura poussé plusieurs experts à faire croire à une flambée de violence envers les femmes aux Etats-Unis. Mais les enquêtes de victimation du bureau américain des statistiques judiciaires (qui permettent de contourner le problème du sous-signalement à la police) montrent le contraire: les viols ou les agressions sexuelles contre des partenaires intimes sont en baisse depuis des décennies, et leur nombre équivaut désormais à moins du quart de ce qu'il pouvait être par le passé.

L'évolution des faits de violence conjugale, de viol et d'agression sexuelle aux Etats-Unis.

Ces crimes odieux sont encore trop fréquents, mais nous devrions voir un motif d'encouragement dans le fait que l'indignation croissante et générale que suscite la violence contre les femmes ne relève pas d'un processus aussi moralisateur que futile, mais engendre au contraire des progrès mesurables –et que, dès lors, insister dans cette voie pourrait être synonyme de progrès encore plus considérables.

Peu de pays possèdent des données similaires, mais on peut envisager que des tendances comparables se retrouvent à l'extérieur des États-Unis. Dans le temps, la plupart des indicateurs mesurant les violences interpersonnelles sont corrélés. Le déclin mondial des homicides laisse donc entendre que la violence non-létale à l'encontre des femmes pourrait, elle aussi, diminuer selon une trajectoire parallèle, bien que de manière fortement inégale selon les régions.

En 1993, l'Assemblée générale des Nations unies a adopté une Déclaration sur l'élimination de la violence à l'égard des femmes et plusieurs enquêtes montrent que la question des droits des femmes progresse dans le monde, même dans des pays aux coutumes les plus obscurantistes. Plusieurs pays ont adopté des lois et mis en œuvre des campagnes de sensibilisation visant à réduire les viols, les mariages forcés, les mutilations génitales, les crimes d'honneur, la violence domestique et les atrocités qui peuvent accompagner les guerres.

Si certaines de ces mesures demeurent inoffensives, et que l'efficacité des autres reste à démontrer, il y a des raisons d'être optimiste sur le long terme. Des mouvements d'indignation planétaires, même s'ils ont pu sembler au départ parfaitement utopiques, ont déjà généré par le passé la diminution, si ce n'est la disparition, de plusieurs odieuses pratiques, au rang desquelles l'esclavage, le duel, la pêche à la baleine, le bandage des pieds, la piraterie, la guerre de course, la guerre chimique, l'apartheid et les essais nucléaires atmosphériques. 

3.Violences envers les enfants

L'évolution des faits de harcèlement scolaire, de violences physiques et d'abus sexuels envers les enfants aux Etats-Unis.

Concernant les enfants, on peut raconter une histoire similaire. A être remplis de tueries en milieu scolaire, d'enlèvements, de harcèlement, de cyber-harcèlement, de sexting, de viols commis pendant un rendez-vous amoureux, de maltraitances physiques et d'abus sexuels, les médias nous donnent l'impression que les menaces pesant sur les enfants n'ont jamais été aussi pernicieuses. Mais les données nous disent le contraire: les enfants sont indubitablement plus en sécurité aujourd'hui qu'ils ne l'étaient par le passé. Dans une étude de synthèse publiée cette année et portant sur la violence envers les enfants aux États-Unis, le sociologue David Finkelhor et ses collègues observaient que «sur les 50 courbes d'exposition examinées ici, on note 27 baisses significatives et aucune hausse significative entre 2003 et 2011. Les baisses étant les plus considérables pour les agressions, le harcèlement scolaire et les violences sexuelles».

Des tendances comparables s'observent dans d'autres pays industrialisés et des déclarations internationales ont fait de la réduction de la violence envers les enfants un sujet de préoccupation planétaire.

4.Démocratisation

En 1975, Daniel Patrick Moynihan déplorait que «la démocratie libérale, dans son modèle américain, s'approche de plus en plus de ce qu'était la monarchie au XIXe siècle: une forme vestigiale de gouvernement, persistant ici ou là en des lieux spécifiques ou isolés […] mais qui n'est simplement d'aucune pertinence pour l'avenir». Moynihan était un sociologue et son pessimisme s'appuyait sur les chiffres de son époque: un grand nombre de pays étaient devenus des dictatures communistes, fascistes, militaires ou autocratiques. Mais son pessimisme allait s'avérer prématuré et se voir démentir par une vague de démocratisation qui devait débuter peu de temps après que l'encre de son oraison funèbre fut sèche.

Evolution du total des scores des pays démocratiques et autocratiques.

Les pessimistes d'aujourd'hui, pour qui le futur appartient au capitalisme autoritaire de pays comme la Russie ou la Chine, ne peuvent se targuer de tels calculs. Des données issues du rapport Polity IV, mesurant le degré de démocratie et d'autocratie dans le monde, prouvent que l'engouement pour la démocratie s'est ralenti ces dernières années, sans pour autant montrer le moindre signe de rétropédalage.

La démocratie s'est révélée bien plus robuste que ne l'imaginaient ses nécrologues. Aujourd'hui, la majorité des pays du monde sont démocratiques, constat qui ne se limite pas aux riches pays d'Europe, d'Amérique du Nord et d'Asie occidentale. Des gouvernements penchant davantage vers la démocratie (dont l’indice Polity est de 6 ou plus, sur échelle allant de -10 à 10) sont implantés (et ce même si leurs fluctuations politiques ont de quoi porter sur les nerfs) dans la grande majorité de l'Amérique latine, dans le foisonnement multiethnique de l'Inde, dans la Turquie musulmane, en Malaisie, en Indonésie et dans 14 pays d'Afrique subsaharienne. Même les autocraties russe et chinoise, qui ne semblent pas vraiment vouloir se libéraliser à court terme, sont incomparablement bien moins répressives que ne l'étaient les régimes de Staline, Brejnev ou Mao.

5.Génocides et massacres de civils

Les récentes atrocités perpétrées par l’organisation État islamique à l'encontre de minorités non-musulmanes, parallèlement aux tueries toujours d'actualité en Syrie, en Irak et Afrique centrale, noircissent le tableau d'un monde qui n'aurait rien appris de l'Holocauste et où les génocides se poursuivraient en toute impunité. Mais même le plus horrible des massacres contemporains doit être mis dans une perspective historique, ne serait-ce que pour identifier et éliminer les forces à l’œuvre dans les meurtres de masse.

Si la signification du terme génocide est trop ambiguë pour permettre une analyse objective, tous les génocides relèvent d'une catégorie plus inclusive qu'est la «violence unilatérale» ou le «massacre de civils non-combattants», une catégorie qui a vu ses trajectoires temporelles analysées par un grand nombre d'historiens et de chercheurs en sciences sociales. Les chiffres sont imprécis et souvent contestés, mais reste que les tendances générales sont manifestes et cohérentes entre divers ensembles de données.

Evolution du taux de tueries de masse.

A tous les niveaux, le monde n'aura jamais été aussi génocidaire que lors du pic des années 1940, quand les massacres commis par les nazis, les soviétiques et les Japonais, associés aux tueries de civils perpétrées par tous les belligérants de la Seconde Guerre mondiale, faisaient frôler au taux annuel de mortalité civile la barre des 350 pour 100.000. Jusqu'au début des années 1960, Staline et Mao allaient faire osciller ce taux mondial entre 75 et 150, des chiffres qui n'ont cessé de décliner depuis, même si l'on note des pics ponctuels pendant les conflits du Biafra (1966-1970, 200.000 morts), du Soudan (1983-2002, 1 million de morts), de l'Afghanistan (1978-2002, 1 million de morts), de l'Indonésie (1965-1966, 500.000 morts), de l'Angola (1975-2002, 1 million de morts), du Rwanda (1994, 500.000 morts) et de la Bosnie (1992-1995, 200.000 morts). (Toutes ces estimations proviennent du Center for Systemic Peace).

Ces chiffres sont à garder en tête quand nous voyons les atrocités commises actuellement en Irak (2003-2014, 150.000 morts) et en Syrie (2011-2014, 150.000 morts) et que nous les interprétons comme une résurgence des heures les plus sombres de notre histoire. De même, les décapitations et les crucifixions perpétrées par l’organisation État islamique n'ont rien d'historiquement inhabituel. La plupart des génocides après-guerre se sont accompagnés d’épouvantables flambées tortionnaires et mutilatrices. La seule différence, c'est qu'elles n'ont pas été diffusées sur les réseaux sociaux.

Heureusement, les courbes des génocides et autres meurtres de civils pointent résolument vers le bas. Après une croissance régulière durant toute la Guerre Froide et jusqu'en 1992, la proportion de pays commettant ou permettant des massacres de civils a été en chute libre, exception faite d'un récent rebond que nous allons examiner sans plus attendre.

Evolution du taux de mortalité due aux génocides et aux tueries de masse.

Le nombre de civils tués dans de tels massacres a lui aussi baissé. Des données fiables, issues du Programme de collecte de données sur les conflits d'Uppsala (UCDP), n'existent que pour les 25 dernières années, et cette période est tellement dominée par le génocide rwandais qu'une courbe anodine ressemblera à un bâton caché sous un tapis fripé. Mais quand nous trifouillons le graphique à l'aide d'une échelle logarithmique, nous voyons qu'en 2013, le taux de massacres de civils a baissé d'un cran depuis le milieu des années 1990, et de deux crans depuis le Rwanda.

Si comparer ces statistiques avec les données bien moins précises des décennies antérieures demeure une entreprise chancelante, les chiffres dont nous disposons laissent entendre que les massacres de civils ont reculé d'environ trois crans depuis la décennie suivant la Seconde Guerre mondiale et de quatre crans depuis la guerre. En d'autres termes, les risques de génocide que courent les civils d'aujourd'hui sont plusieurs milliers de fois inférieurs à ceux que couraient leurs homologues d'il y a 70 ans.

6.Guerres

Les chercheurs qui pistent la guerre et la paix font la distinction entre les «conflits armés», qui tuent a minima 25 soldats et civils par an, et les «guerres», qui en tuent plus d'un millier. Ils distinguent aussi les conflits «interétatiques», où s'opposent les forces armées d'au moins deux pays, des conflits «intraétatiques» ou «civils», qui concernent un pays opposé à une force insurrectionnelle ou séparatiste, parfois avec l'intervention armée d'un pays extérieur. (Les conflits où les forces armées d'un pays ne sont pas directement impliquées, à l'instar des violences unilatérales perpétrées par une milice à l'encontre de non-combattants et des violences entre milices, sont comptabilisés séparément).

Dans ce qui relève d'une évolution historique sans aucun précédent, le nombre de guerres interétatiques s'est effondré depuis 1945, et la catégorie la plus destructrice, où la guerre oppose des grandes puissances ou des pays développés, a tout simplement disparu. (La dernière étant la Guerre de Corée). De nos jours, le monde assiste rarement à une grande bataille navale ou à un amas de blindés et autres équipements d'artillerie lourde se pilonnant les uns les autres au travers d'un champ de bataille. Dans le graphique ci-dessous (issu de l'UCDP), la courbe verte montre combien les guerres d'envergure ont été dynamitées après-guerre.

Evolution du nombre de conflits armés, de guerres et de guerres interétatiques.

La fin de la Guerre Froide a aussi vu une réduction drastique des conflits armés de toutes sortes, y compris les guerres civiles. La courbe bleue montre combien les conflits récents n'ont pas inversé cette tendance. En 2013, on dénombrait 33 conflits armés de base étatique dans le monde, un nombre correspondant parfaitement à l'ordre de grandeur de ces douze dernières années (entre 31 et 38) et bien en deçà du maximum de 52, situé peu après la fin de la Guerre Froide. L'UCDP remarque aussi que 2013 aura vu la signature de six accords de paix, soit deux de plus que l'année précédente.

Mais sur le graphique, la courbe rouge fait observer une évolution récente bien moins anodine: le nombre de guerres a bondi de quatre en 2010 –soit le total le plus bas depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale– à sept en 2013. Ces guerres concernent l'Afghanistan, la République Démocratique du Congo, l'Irak, le Nigeria, le Pakistan, le Sud Soudan et la Syrie.

Les données de 2014 ne seront pas disponibles avant l'an prochain, mais nous savons d'ores et déjà que quatre nouvelles guerres ont éclaté ces douze derniers mois, ce qui nous mène à un total de 11. La poussée de 2010 à 2014, la plus sévère depuis la fin de la Guerre Froide, nous a menés au nombre de guerres le plus élevé depuis 2000. Le taux mondial de morts au combat (disponible jusqu'en 2013) a aussi bondi depuis son minimum de 2005, principalement à cause de la guerre civile syrienne.

Taux de mortalité due à des conflits armés.

Mais si la récente augmentation des guerres civiles et des morts au combat est préoccupante, il faut là aussi la mettre en perspective. Elle a annulé les progrès de ces douze dernières années, mais les chiffres des violences sont bien en deçà de ceux des années 1990 et n'ont absolument rien de comparable avec ceux des années 1940, 1950, 1960, 1970 ou 1980.

La poussée de 2010-2014 peut aussi se circonscrire d'une autre façon. Dans les sept des onze guerres qui se sont déclarées sur la période, des groupes islamistes radicaux font partie des belligérants: en Afghanistan, au Pakistan, dans le conflit Israël/Gaza, en Irak, au Nigeria, en Syrie et au Yémen. (De fait, si on enlève les conflits islamistes, il n'y aurait eu aucune augmentation des guerres ces dernières années, avec seulement deux en 2013 et trois en 2014). Ce qui reflète une tendance bien plus générale.

En janvier 2014, le Pew Research Center rapportait que le nombre de pays en proie à des taux élevés ou très élevés d'«hostilités religieuses» avait augmenté de plus de 40% (de 14 à 20) entre 2011 et 2012. Dans tous ces pays sauf deux (les pays listés ci-dessus et le Bangladesh, l’Égypte, l'Inde, l'Indonésie, le Kenya, le Liban, les territoires palestiniens, la Russie, la Somalie, le Soudan et la Thaïlande), ces hostilités étaient associées à des groupes islamistes extrémistes. En tendance, de tels groupes gagnent le plus de terrain dans des pays où les gouvernements sont discriminatoires, incompétents ou répressifs, ou dans des zones dénuées de tout gouvernement, à l'instar de régions frontalières depuis longtemps anarchiques, et des régions d'Irak et de Syrie qui le sont devenues aux lendemains de l'invasion américaine et du Printemps arabe. 

Parce que les groupes islamiques radicaux ont des objectifs maximalistes et rejettent tout compromis, les principaux mécanismes à l’œuvre dans la baisse du nombre des guerres observée lors des décennies précédentes –la négociation d'accords et les programmes de maintien et de consolidation de la paix– ne vont probablement pas contribuer à mettre fin à ces conflits. En outre, l'intensification de la violence est leur objectif sur un plan international. L'arrivée de combattants étrangers et l’approvisionnement croissant en armes font accroître le bilan humain et la durée des combats. Pour toutes ces raisons, l'inversion rapide de cette récente poussée n'est pas à prévoir.   

Pour autant, on peut raisonnablement croire qu'elle ne s'étalera pas non plus sur un avenir interminable, ni qu'elle dégénérera en guerre mondiale. Examinons les trois conflits les plus préoccupants.

Irak et Syrie. L’organisation État islamique ne s'étendra pas en califat pan-islamique, et ne va probablement pas survivre sur le long-terme. Son idéologie et sa politique sont abhorrées dans quasiment tout le monde musulman; même al-Qaida a excommunié ce mouvement du fait de son extrémisme. Dès lors, le groupe manque du soutien populaire nécessaire pour mener les «guerres du peuple» qui ont pu être victorieuses en Chine ou au Vietnam. 

En outre, l’organisation est dépourvue des capacités militaires conventionnelles nécessaires pour renverser une capitale aussi lourdement défendue que Bagdad. L'ampleur de ses forces blindées est minimale, comme l'est celle de son artillerie à longue portée, de ses roquettes sophistiquées et de sa puissance aérienne, et ses défenses aériennes sont des plus rudimentaires. Durant l'été 2014, la remarquable percée des islamistes dans le nord de l'Irak n'a globalement été possible que parce que de malheureux soldats irakiens, abandonnés par des officiers sans aucune loyauté envers le régime chiite, ont choisi de baisser les armes. 

Aujourd'hui, l’organisation État islamique est écartelée et sa fragilité ne cessera de s'accentuer à mesure qu'elle cherchera à devenir un pays normal. Si, par rapport aux normes en vigueur dans le terrorisme, le groupe est effectivement riche, son revenu –estimé à 2 millions de dollars par jour– est bien insuffisant pour pallier aux dépenses de fonctionnement et de gouvernement d'un État. Il est d'ores et déjà sous le coup du même régime de sanctions que connaît al-Qaida et est isolé des principaux centres marchands, industriels et commerciaux de la région. Et à mesure qu'il voit baisser ses capacités d'extraction, de raffinage et de vente du pétrole, sa source principale de revenus baisse elle aussi.

L'organisation ne possède aucun accès maritime, aucun soutien international d'envergure et la plupart de ses voisins sont ses ennemis. Dernier point, et non des moindres, les États-Unis et leurs alliés, aux côtés de l'armée irakienne, prévoient pour le printemps une contre-offensive qui s'annonce encore plus implacable que toutes les opérations militaires menées jusqu'ici contre elle.

Ukraine. La réabsorption de la Crimée dans la Russie par Vladimir Poutine, et son soutien à peine déguisé apporté aux mouvements sécessionnistes ukrainiens, sont des réalités préoccupantes, non seulement parce que les combats qui en ont résulté ont tué plus de 4.000 personnes, mais aussi parce qu'elles défient la grande-paternité des frontières régionales et le quasi-tabou posé sur la notion de conquête qui aura contribué au maintien de la paix mondiale depuis 1945.

Pour autant, les comparaisons avec le monde d'il y a un siècle –où le militarisme romantique était omniprésent, les institutions internationales pratiquement inexistantes et les dirigeants ignorants du coût d'un conflit dégénérant en guerre entre grandes puissances– sont à l'évidence exagérées. Pour le moment, la Russie a seulement fait passer des «petits bonshommes verts» à travers la frontière, pas des divisions blindées, et même les plus va-t-en-guerre des faucons américains n'ont pas envisagé de représailles militaires.

Parallèlement, la témérité de Poutine s'est révélée extrêmement coûteuse pour la Russie. Les sévères sanctions européennes, concomitantes à la chute des cours pétroliers, pousseront la Russie vers la récession en 2015. Le rouble voit sa valeur dégringoler, les prix des denrées alimentaires bondissent et les banques russes ont de plus en plus de mal à emprunter des capitaux étrangers. Autant d'éléments laissant entendre que les tensions en Ukraine vont probablement plutôt se terminer en eau de boudin, comme en Géorgie et en Moldavie avec la rognure de micro-états séparatistes et pro-russes, que sur une redite de la Première Guerre mondiale.

Israël et la Palestine. Les récurrentes flambées de violence opposant Israël et Palestiniens, y compris les incursions à Gaza qui, l'été dernier, ont tué 2.000 personnes, ont camouflé deux faits qui ne se font voir que dans une perspective historique et quantitative.

Premièrement, le conflit israélo-palestinien était autrefois un conflit Israël/monde arabe bien plus dangereux. En 25 ans, Israël aura combattu les armées égyptienne, syrienne et jordanienne à cinq reprises, avec un bilan de plus de 100.000 morts au combat et, en 1973, Israël et les États-Unis allaient connaître leur plus haut niveau d'alerte nucléaire en réaction à de telles menaces. Ces 41 dernières années n'ont vu aucune guerre comparable, et ni l’Égypte ni d'autres régimes arabes ne semblent avoir la moindre intention d'en déclencher une.  

Le monde a beau être obsédé par le conflit israélo-palestinien, il n'a été responsable que d'une toute petite proportion du coût humain total imputable à la guerre: environ 22.000 morts en six décennies, ce qui le met à la 96e place des conflits armés répertoriés par le Center for Systemic Peace depuis 1946 et à la 14e place des conflits armés actuels. Les pires conflits se sont terminés, et parmi eux des conflits impliquant Israël, et l’éventualité d'un règlement pacifique de ce conflit ne devrait pas être rejetée dans les limbes de l'utopie.

* * *

Le monde ne court pas à sa perte. Les violences qui menacent la plupart des gens –les homicides, les viols, les coups, les sévices infantiles– sont en déclin constant dans presque tout le monde entier. L'autocratie laisse la place à la démocratie. Les guerres opposant des États –de loin le type de conflit le plus ravageur– sont tout simplement obsolètes. L'augmentation du nombre et de la mortalité des guerres civiles depuis 2010 est circonscrite, bien chétive par rapport au déclin qui l'aura précédée, et ne va probablement pas dégénérer.

La fin prochaine des temps nous a déjà été annoncée par le passé: une invasion soviétique de l'Europe occidentale, un effet domino en Asie du sud-est, une Allemagne réunifiée et revancharde, un soleil qui se relève au Japon, des villes mises à feu et à sang par de super-prédateurs adolescents, une anarchie latente précipitant les principaux États-nations vers leur ruine, sans oublier des attentats hebdomadaires de l'ampleur de ceux du 11-Septembre et achevant la notion même de civilisation.

Pourquoi le monde semble-t-il toujours plus dangereux qu'il ne l'a jamais été –et ce même si un nombre toujours plus grand de vies humaines se déroulent en paix et se terminent à un âge canonique?

Concernant l'état du monde, une trop grande partie de nos impressions viennent d'un récit journalistique fallacieux. Les journalistes ouvrent en grand leurs colonnes aux salves de mitrailleuse, aux explosions et aux vidéos virales, sans mesurer la représentativité réelle de tels événements et en ignorant visiblement qu'ils ont été conçus, au départ, pour justement les leurrer. Vient ensuite l'habillage sonore des «experts» qui ont tout intérêt à maximiser l'impression générale de chaos: les généraux, les politiciens, les responsables des forces de l'ordre, les militants de la morale. Les têtes parlantes des chaînes d'info font dans le remplissage télévisuel et chassent désespérément les temps morts. Les éditorialistes des journaux disent à leurs lecteurs quelles émotions ressentir.

Mais il existe un meilleur moyen de comprendre le monde. Les divers commentateurs peuvent réviser leur histoire –et pas simplement en se ruant dans un dictionnaire de citations pour trouver un bon mot de Clausewitz, mais en se rappelant combien les événements du passé récent peuvent mettre ceux du présent dans une perspective intelligible. Et, pour cela, des analyses de données quantitatives sur la violence sont à leur disposition à portée de clic.

Une évaluation factuelle de l'état du monde pourrait être bénéfique à bien des égards. Elle pourrait permettre de calibrer nos réactions nationales et internationales aux dangers qui nous menacent en fonction de leur ampleur réelle. Elle pourrait limiter le pouvoir d'influence des terroristes, des snipers d'écoles primaires, des cinéastes de décapitations et autres imprésarios de la violence. Et elle pourrait même dissiper les peurs et incarner, à nouveau, les espérances du monde.

1 — Référence au poème The Second Coming de W.B. Yeats (1919) – traduction «La Seconde venue» par Yves Bonnefoy, in Anthologie bilingue de la poésie anglaise, La Pléiade, 2005. Retourner à l'article

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