Drogue: de l'interdiction de fumer à l'interdiction de penser

Moisés Naím, mis à jour le 28.10.2009 à 10 h 52

Les politiques de lutte contre la drogue ont échoué. Il faut avoir le courage de traiter la question sous l'angle de la santé publique et non de la guerre.

Les élus californiens vont tenir mercredi 28 octobre un débat public sur les conséquences d'une loi légalisant, taxant et régulant la vente de marijuana. C'est une première dans un Etat américain. Le gouverneur républicain de Californie Arnold Schwarzenegger veut un débat «de qualité». Selon les calculs, la légalisation des drogues dites douces pourrait rapporter 1,4 milliard de dollars par an à l'Etat au bord de la faillite. Plusieurs associations militent pour la tenue d'un réferendum sur la question en Californie. Nous republions à cette occasion un article de Moises Naim sur les avantages géopolitiques d'une légalisation des drogues douces.

Aux Etats-Unis, 76% de la population considère que la guerre à la drogue est un échec. Une majorité aussi écrasante pense qu'on ne peut pas changer les politiques qui sous-tendent la guerre à la drogue: interdiction de produire, d'importer et de consommer de la drogue. Cette contradiction n'est pas propre aux Etats-Unis.

Les enquêtes révèlent que ces idées sont partagées par une grande proportion de la population de beaucoup de pays: pauvres ou riches, exportateurs ou importateurs de drogues, démocratiques ou autoritaires, asiatiques, européens ou latino-américains.

Comment expliquer cette irrationalité? Comment peut-on être opposé au changement d'une politique publique dont on sait qu'elle est inefficace? Ma réponse est la suivante: l'interdiction de tout ce qui a trait à la drogue a créé un climat où il est également défendu de réfléchir librement aux alternatives à la prohibition.

Un sénateur américain, sous couvert de l'anonymat, m'a confié: «J'ai beaucoup de collègues qui, comme moi, savent que les efforts mis en œuvre pour combattre le trafic de drogue sont non seulement inutiles, mais également contreproductifs. Mais, politiquement, c'est une prise de position suicidaire. Si je dis cela publiquement, c'est presque sûr que je perdrai les prochaines élections».

Les responsables politiques ne sont pas les seuls à blâmer. En effet, «pourquoi en dépit des efforts déployés la situation en Afghanistan s'est-t-elle autant détériorée? A mon sens, la cause principale réside dans le narcotrafic. Il s'agit incontestablement de la force économique qui favorise la résurgence des talibans... Lorsque j'étais dans le pays en 2006, on ne pouvait même pas mentionner ce sujet. C'était une affaire dont personne ne souhaitait parler». Ce sont les paroles du général James Jones, commandant du Corps des Marines de 1999 à 2003 et commandant suprême de l'OTAN de 2003 à 2006. Il convient de noter qu'il avait fait cette déclaration plusieurs mois avant de savoir qu'il serait nommé Conseiller à la Sécurité nationale par Barack Obama.

L'approche qu'adopte le monde face au problème du trafic et de la consommation de drogues est indéfendable. Tous les analystes un tant soit peu objectifs qui se sont penchés sur la question tirent la même conclusion. Le régime actuel nécessite une réforme urgente et profonde. Hélas, toutes les propositions qui vont dans ce sens sont systématiquement contestées et taxées de naïveté, de complaisance, voire de complicité avec les dealers. Pourtant, la réalité et les chiffres sont éloquents. Malgré les immenses efforts, il n'y a aucun signe indicateur de la baisse de la production ou de la consommation de drogues.

Récemment, le gouvernement britannique a indiqué que la cocaïne abonde tellement en Grande-Bretagne qu'elle coûte moins cher qu'une bière ou qu'un verre de vin. Aux Etats-Unis, un citoyen sur cent est en prison - la majorité pour détention de stupéfiants. (Chaque prisonnier coûte à l'Etat 34.000 dollars [environ 24.000 euros] par an, alors que le coût annuel des soins d'un toxicomane est de 3.400 dollars [quelque 2.400 euros]. La violence qui sévit au Mexique, en Colombie ou dans tous les bidonvilles d'Amérique latine est, dans une large mesure, un effet collatéral de la guerre à la drogue. Cette situation est intenable; il est indispensable d'adopter une nouvelle approche.

C'est l'objet de la proposition de la Commission latino-américaine sur les drogues et la démocratie, un groupe de 17 Latino-Américains dont je fais partie. Présidée par trois ex-présidents très respectés, Fernando Henrique Cardoso (Brésil), César Gaviria (Colombie) et Ernesto Zedillo (Mexique), la commission a livré ses recommandations au terme de près d'un an d'étude. Son travail s'appuie notamment sur l'examen des meilleures preuves disponibles et sur des larges consultations avec des scientifiques, des responsables politiques, des médecins, des militaires, des maires et des spécialistes de la santé publique. Je vous invite fortement à consulter le rapport de la commission, disponible sur le site Internet www.drogasydemocracia.org.

La commission ne croit pas qu'il puisse exister des politiques alternatives à la prohibition exemptes de coûts et de risques. En revanche, elle est convaincue qu'il faut envisager et expérimenter d'autres approches qui traitent le problème de la drogue davantage comme une affaire de santé publique que comme une guerre.

Prôner d'une façon très générale la « légalisation des drogues» est une démarche superficielle et irresponsable dont le seul effet est de banaliser le débat et de le mettre au point mort. Mais interdire le débat rationnel à propos des coûts et avantages d'une dépénalisation de la possession de marijuana pour une consommation personnelle, par exemple, est encore plus irresponsable.

La consommation de drogues est un fléau qu'il faut absolument combattre. Mais il faut le faire efficacement. Or, ce ne sera pas possible tant qu'il sera interdit de penser librement sur ce que signifie le faire efficacement.

Moisés Naím

Traduit par Micha Cziffra

Image de Une:  Dans un coffee shop aux Pays-Bas Michael Kooren / Reuters

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Editorialiste
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