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Global Shakespeare: comment le dramaturge anglais est devenu un auteur mondialisé et numérique

Frédéric Martel, mis à jour le 28.12.2014 à 8 h 11

Du Canada au Texas en passant par Broadway, notre chroniqueur est parti à la recherche de Shakespeare, dont on fêtait le 450e anniversaire de la naissance en 2014.

The Droeshout portrait of William Shakespeare | Montage Slate.fr

The Droeshout portrait of William Shakespeare | Montage Slate.fr

L’hiver, il fait -20°C. Stratford est alors une petite ville, avec moins de 30.000 habitants. Au café Balzac, sur la rue principale, on tente de se réchauffer en mangeant du bison. L’été, en revanche, la ville voit sa population quadrupler et il faut réserver son gite tôt, parmi une centaine de bed & breakfasts. Parfois, tout est déjà complet plusieurs saisons à l’avance, comme cette année, en 2014, à l’occasion du 450e anniversaire de la naissance de Shakespeare.

A une heure trente au sud de Toronto, le Stratford Shakespeare Festival est l’un des événements culturels de l’été au Canada. Il faut dire que la ville était prédestinée par son nom –le même que celle où Shakespeare est né en Angleterre– et que rendre hommage au dramaturge fait partie des traditions. On n’est plus à l’époque élisabéthaine, mais les Canadiens demeurent encore les sujets de sa majesté la Reine Elisabeth II!

«Le théâtre, il ne faut pas le lire, il faut y aller! C’est comme la musique live: c’est un spectacle vivant. Etre ensemble dans un même lieu est une expérience irremplaçable», se réjouit Robert Blacker. Ce dramaturge a déjà mis en scène huit pièces au festival, dont il est l’un des conseillers littéraires. Mais il a aujourd’hui des concurrents: car Shakespeare est en train de basculer sur Internet!

En passant quelques jours à Stratford, j’ai découvert que le web était autant une menace qu’une opportunité pour le théâtre. En fait, le spectacle vivant est même compatible avec le numérique. Voici Shakespeare 2.0.

Smart Shakespeare

A Stratford, un dispositif numérique très innovant a été mis en place. «Le problème du théâtre à l’âge numérique n’est pas là où on le croit. Internet ne va pas concurrencer le théâtre», me dit Francesca Marini, l’une des responsables du festival de Stratford. Pour elle, le souci c’est l’attention.

«Comment rester assis sans bouger pendant trois heures pour regarder une pièce de théâtre du XVIe siècle? Surtout lorsqu’on est habitué à consulter son téléphone constamment, à envoyer des messages Facebook et à prendre des photos. C’est cela le vrai sujet. Comment rester attentif sans participer?»

Selon elle, cette question de l’attention se pose particulièrement pour les jeunes et pour les nouvelles générations à venir.

Un festival comme Stratford doit donc s’adapter. Ne rien faire aurait été capituler. On ne peut se satisfaire de la mort programmée du théâtre à l’âge numérique, ont pensé certains vétérans de Stratford.

La mort du théâtre! N’exagérons rien. Le théâtre survivra au numérique. Mais la fin d’une époque, certainement. A l’heure de la «creative destruction» –le modèle économique cher à Schumpeter qui correspondrait le mieux à notre époque– il faut toujours se remettre en question et innover.

Stratford a donc commencé par tester l’intégration des technologies aux représentations. Sur scène, des metteurs en scène innovent et dans la salle, les spectateurs peuvent être associés à la pièce. Une plus grande participation du public est possible, au cours du spectacle, grâce aux technologies. Tout un mouvement se développe d’ailleurs en ce sens en Amérique du Nord avec les «représentations basées sur internet» du New Paradise Laboratories à Philadelphie ou les technologies qui permettent de recueillir un feedback de l’audience pendant la représentation et de pouvoir adapter la pièce en fonction (expériences développées au Portland Center Stage ou au Philadelphia Fringe Festival).

Ainsi, le public est invité à se prononcer, à l’aide d’un appareil portatif connecté, un «hand-held device», à certains moments clés de la pièce, pour exprimer en temps réel sa satisfaction –ou pas.

Broadway teste aussi actuellement ce type de système pour faire évoluer ses comédies musicales d’une représentation à l’autre. Il pourrait s’agir, à terme, de véritables «focus groups» pour le théâtre, sur le modèle de ceux pratiqués par le monde du cinéma ou de la publicité pour anticiper les goûts du public. Shakespeare aurait-il aimé? A lire ses biographies les plus récentes, on serait tenté de répondre par l’affirmative[1].

Autre innovation: Stratford a lancé un festival online. C’est une plateforme qui permet de voir des extraits de pièces et d’assister à des répétitions en ligne, sous la forme de «web épisodes». Des guides pour les étudiants sont accessibles gratuitement en PDF et un blog a été ouvert pour organiser la discussion autour du théâtre. L’équipe web me montre une application pour smartphone, une chaîne YouTube et tout un dispositif sur les réseaux sociaux. «Ce que nous voulons faire, c’est créer une conversation autour de Shakespeare», résume Francesca Marini.

Les Mooc Shakespeare

Il existe pourtant plusieurs conversations possibles sur Shakespeare. Aussi étonnant que cela puisse paraître, Shakespeare est un auteur global qui reste très territorialisé. Il varie d’un pays à l’autre, comme s’il y avait plusieurs Shakespeare. Et on retrouve ces différences sur Internet.

Pour les Britanniques, c’est du «theatre», alors que pour les Américains, c’est du «theater». Cette inversion des lettres finales du mot est plus qu’un simple choix lexical: elle traduit deux conceptions de la culture. D’un côté, le «theatre» anglais avec son histoire, un héritage noble, une dimension artistique; de l’autre, le «theater» américain avec son envie d’en découdre, de rompre avec l’élitisme britannique et de rendre accessible à tous les plaisirs du spectacle.

Choisir le «theater», c’était s’émanciper de la «vieille Europe», en finir avec un complexe d’infériorité culturelle si important aux Etats-Unis jusqu’à la Seconde Guerre mondiale; c’était aussi pour une jeune démocratie rompre avec une ancienne aristocratie[2].

Ces dernières années, j’ai pu voir des mises en scène populaires de Shakespeare, jouées gratuitement dans les parcs de Boston ou de New York, comme le Shakespeare In the Park lancé par le Public Theater, auquel ont participé des stars du cinéma, comme Meryl Streep, Denzel Washington ou Al Pacino. J’ai vu jouer le «theater» de Shakespeare à Harvard comme à Broadway, dans la cour de l’élite comme dans le temple du commerce.

Il existe aujourd’hui plus d’une centaine de festivals Shakespeare en Amérique du Nord, pratiquement dans chaque province du Canada et chaque région des Etats-Unis. Chacun a sa variante, plus universitaire ou plus commerciale, plus sophistiquée ou plus provinciale. On insiste ici sur ses pièces les plus distinguées, là sur ses scènes plus prosaïques ou son côté gouailleur, parfois trivial –dans ce dernier registre est d'ailleurs annoncée, à partir du 7 janvier sur la chaîne américaine Fox, une série télévisée baptisée Empire, adaptation hip-hop du Roi Lear.

Ces différents Shakespeare se retrouvent à l’âge numérique. Le MIT offre tout Shakespeare dans une édition de qualité entièrement gratuite. C’est le cas aussi de sites comme PlayShakespeare.com ou Project Gutenberg, et bien sûr de Google Books.

Sur smartphone et iPad, Shakespeare devient mobile: on peut télécharger une application sobrement baptisée «Shakespeare» qui permet d’avoir toutes les pièces et les sonnets à porter de main (l’application est simple, intuitive et sans commentaires excessifs). La version de base est gratuite, mais si l’on veut disposer d’un glossaire, d’une fonction recherche et de riches compléments, la version Pro coûte 8,99 euros. D’autres applications similaires, pour 0,89 euro, comme «Shakespeare Cloud» et «William Shakespeare: the Classics eBook Collection», offrent à peu près le même contenu.

441 applications iPhone sur Shakespeare

A cela il faut ajouter le nombre impressionnant de sites qui offrent des commentaires de textes et des analyses, les sites des théâtres ou des écoles dramaturgiques qui permettent de répéter ou voir des scènes en vidéo, sans compter les universités qui offrent des Mooc sur Shakespeare, ces cours online de masse, gratuits et à distance, comme ceux proposés par EdX et Harvard («Shakespeare After All») ou l’université Warwick en Grande-Bretagne. Comme les LOLcat videos, Shakespeare online est un véritable phénomène. Et une industrie prospère.

Les versions multimédias sont également nombreuses. Les plus classiques reprennent le modèle des CD-Rom qui furent développés dans les années 1990, par exemple celui de la société Andromeda ou de Powerhouse (les éditeurs débordaient alors d’inventivité pour fabriquer ces magnifiques CD-Rom qui, hélas, n’ont jamais trouvé leur public et que personne, en fait, n’a vraiment utilisés).

Le web, l’interactivité et les réseaux sociaux permettent d’aller plus loin. Par exemple, la version multimédia de Shakespeare pour iPad (éditée par Sourcebooks à 5,99 dollars) recèle de photos rares, d’enregistrements et de captations de spectacles en vidéo: qui se souvient par exemple que F. Scott Fitzgerald a joué le Maure dans Othello? Tous les mots appartenant à la langue anglaise ancienne sont traduits en un clic en anglais moderne. Sous Android, plusieurs applications William Shakespeare permettent d’accéder à toutes les pièces sur un téléphone. Et pour ceux qui préfèrent les consoles, Shakespeare est même disponible en jeu vidéo, mais seulement pour ses pièces les plus célèbres, comme Roméo et Juliette. Enfin, les citations de Shakespeare existent dans de nombreuses langues sous la forme de sonneries de téléphone portable, d’application manga, de jeux et de quizz.

Au total, j’ai recensé plus de 441 applications relatives à Shakespeare sous iPhone, 197 sous iPad, 124 sous Blackberry et une centaine encore sous Android.

A l’âge numérique, Shakespeare devient donc une opportunité de commerce et de divertissement, ce qui ne choque aucun des Nord-Américains que j’ai interrogés. Aux Etats-Unis, le dramaturge a été considéré depuis longtemps comme un auteur de divertissement avec une forte dimension marchande. Broadway l’a réquisitionné. Ses biographes américains insistent d’ailleurs sur le fait que le théâtre du Globe, qui était une «industrie culturelle», voulait faire du profit et que Shakespeare, l’un de ses principaux «actionnaires», était intéressé aux bénéfices. Il se voulait même «entrepreneur» et savait saisir les opportunités immobilières pouvant lui rapporter de l’argent. Les fanfares et les trompettes servaient de marketing aux pièces, le box-office était regardé à la loupe, le «copyright» du texte appartenait au théâtre (pas à son auteur). C’était de l’«entertainment» avant l’heure.

Shakespeare par SMS

«2b?Ntb?=?» : cette phrase est sans doute la plus célèbre réplique de toute l’histoire du théâtre. Elle a été condensée pour pouvoir être transcrite rapidement par SMS dans le cadre des révisions accélérées que proposait une université britannique. L’étape suivante, déjà annoncée, sera d’adapter tout Shakespeare, et pas seulement la fameuse réplique d’Hamlet –«To be, or not to be, that is the question»– en langage texto.

Si tout Shakespeare peut être compilé en SMS (en fait il ne peut pas), et devenir un «content» (contenu) comme un autre, cela marque-t-il la fin de la culture comme nous la connaissions? On peut se poser la question. Un jour, pourtant, à Austin, dans le Texas, alors que je sortais d’une librairie indépendante, Book People, je suis tombé sur un groupe d’étudiants qui m’ont spontanément offert une part de gâteau. «Ils s’organisent sur Facebook où ils ont une page “fan” consacrée à Shakespeare. Ils proposent ces patisseries aux passants, gratuitement», m’a expliqué Dan Nugent, le responsable de la librairie. Avant d’ajouter: «Car aujourd’hui, c’est l’anniversaire de Shakespeare.»

Happy Birthday Shakespeare. En 2014, c’était son 450e anniversaire. En voyant au Texas ces étudiants en chair et en os qui fêtaient Shakespeare aussi simplement, avec un gros gâteau distribué dans la rue, hors de toute accélération et de tout basculement numérique, le théâtre m’a paru ce jour-là encore bien vivant.

1 — Sur Shakespeare, j’utilise les biographies suivantes : Stephen Greenblatt, Will in the World, How Shakespeare became Shakespeare, 2004 ; Bill Bryson, Shakespeare, The World as Stage, 2007. Voir aussi l’ouvrage récent de Lamberto Tassinari, recensé ici par Daniel Bougnoux Retourner à l'article

2 — Sur les distinctions du «theatre» anglais plus élitiste et du «theater» américain plus populaire, je renvoie à mon livre: F. Martel, Theater, 2006. Sur la hiérarchie culturelle et Shakespeare considéré comme un auteur «populaire», voir le livre classique de Lawrence Levine, Culture d’en haut, Culture d’en bas, 2010. Voir enfin un article du New York Times qui s’intéressait déjà à Shakespeare sur le web (et que j’ai utilisé pour cet article): «New apps for help reading Shakespeare» Retourner à l'article

 

 

Frédéric Martel
Frédéric Martel (82 articles)
Journaliste et chercheur
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