Monde

Voyage en Afrique du sud, parmi les fauves et les blancs

Brendan Borrell, mis à jour le 28.08.2009 à 12 h 20

Les safaris profitent toujours à une même minorité.

NELSPRUIT, Afrique du Sud - Vers 5h30 du matin, j'étais à un feu rouge, essayant de déchiffrer les caractères minuscules sur ma carte routière quand un blanc dans le Land Rover beige arrêté à côté de moi a descendu sa vitre. Deux Européens étaient assis dans les sièges derrière lui, leurs appareils photo déjà autour du cou. «Suivez-moi!» a-t-il crié.

«Vous allez à ...er...Pumbi?» ai-je répondu, n'ayant aucune idée ce que ce nom voulait dire, ni de la langue indigène dont il provenait: Xitsonga, siSwati, Sesotho, Tshivenda, isiZulu, Setswana...

«Numbi», m'a-t-il corrigé. «Venez!»

Le feu est passé au vert, et nous sommes partis vers le nord en direction des splendides portes du Parc national Kruger, une région sauvage qui suit la frontière du Mozambique sur 320 kilomètres et qui s'étend sur une région aussi grande que la Suisse, faisant du Kruger à la fois le plus grand parc national d'Afrique du Sud, mais aussi le plus profitable et le plus connu.

Les noirs au boulot, les blancs au safari

Le ciel se teintait de rose pendant que nous passions les taudis et les bidonvilles, plus enchevêtrés que le nid d'un oiseau, le long de la limite sud-ouest du parc. J'étais impatient d'y entrer avant le lever du soleil dans l'espoir d'apercevoir un léopard - le dernier des 5 grands animaux de chasse que j'espérais cocher sur ma liste de choses qu'il fallait voir avant de mourir. Malheureusement, mes amis et moi étions bloqués sur une autoroute à une seule voie derrière une file d'autobus rotant et grognant qui semblaient s'arrêter tous les trois mètres pour entasser encore 50 villageois. Les Noirs allaient au boulot et nous allions au safari.

Cela faisait presque un mois que j'étais en Afrique du Sud — survivant à la troisième élection présidentielle de la jeune démocratie — et la question des races n'avait jamais quitté mon esprit. Bien que je sois venu pour étudier la faune, l'apartheid a laissé son empreinte sur la géographie du pays, des enclaves murées qui entourent chaque centre urbain où vivent les Blancs, jusqu'aux townships construits pour héberger la main d'oeuvre noire, arrachée aux campagnes. Le Parc national Kruger demeure une des survivances les plus tangibles de l'héritage des Blancs en Afrique.

4.000 employés au Kruger

Le territoire fut le domaine des chasseurs-cueilleurs mais, en 1898, le président boer Paul Kruger - outré par le déclin des animaux sauvages prisés pour la chasse - établit une réserve sur ce qui est maintenant la partie sud du parc. En 1926, sa taille avait triplé, au fur et à mesure que la population locale était expulsée de sa terre et que l'accès au bois à brûler, à la faune et à l'eau lui était interdit. Dans les années 50, les noirs étaient mêmes interdits de visite dans la région et dans tout autre parc national en Afrique du Sud d'ailleurs.(Quelques-uns devaient traîner encore pendant quelques années pour vendre des souvenirs à Skukuza, le camping de luxe au centre du Kruger - jusqu'à ce qu'ils fussent à leur tour battus et chassés). Aujourd'hui, le Parc national Kruger emploie presque 4.000 personnes, mais plus de 2 autres millions vivent le long de ses limites.

Un gardien noir était stationné à la porte Numbi le matin où je suis arrivé. Je suis entré dans le poste de garde pour payer mon entrée et j'étais en train de retourner à ma voiture de location quand il m'a rappelé. Il m'a indiqué que la vitesse dans le parc était limitée à 50 km/h sur les routes bitumées et réduite sur les chemins battus, et puis il a commencé à me donner des conseils - non sollicités - sur la manière dont je pourrais le plus profiter de ma visite à la réserve.

Je devrais passer ma matinée à côté d'un trou d'eau où j'étais sûr de voir des antilopes, des hippopotames, voire des éléphants.  On m'avait dit la même chose à la station d'essence, mais j'ai fait un signe de la tête et ai souri pendant qu'il continuait son discours. Enfin, quand j'ai commencé à me retourner pour partir, le gardien s'est penché vers moi et a dit: «Vous n'avez rien à manger dans la voiture, par hasard»?

Pour un instant, j'ai pensé qu'il voulait me mettre en garde contre les babouins, qui apparemment sont intrépides lorsqu'il s'agit de subtiliser des sandwichs au thon ou d'autres friandises. Puis il a mis sa main sur son ventre, et j'ai compris.

Les noirs expulsés

Le déplacement et l'exclusion des populations indigènes des réserves naturelles n'est pas un phénomène exclusif à l'Afrique, bien sûr. L'historien Mark Bowie, dans son livre Conservation Refugees: The Hundred-Year Conflict Between Global Conservation and Native Peoples, ouvre un de ses chapitres avec une description des efforts méticuleux du photographe Ansel Adams afin d'éviter d'avoir des Indiens Miwok dans ses prises de vue à Yosemite Valley. En effet, les premiers conservateurs considéraient les humains comme une perturbation dans le cadre naturel et ils croyaient qu'ils ne devraient plus être permis de résider au sein des réserves nationales. La réappropriation des régions sauvages continue dans certaines régions, comme à la Central Kalahari Game Reserve au Botswana, où, selon Survival International, les Bochimans ont été déplacés — et privés d'accès à leur eau et à leur droit de chasse — pour faire de la place aux touristes et à une mine de diamants.

Au Kruger, l'impact environnemental du tourisme de masse au travers du revêtement des routes et de la mise en place de clôtures d'animaux afin de satisfaire les milliers de touristes journaliers excède celui des anciens habitants de la réserve. Mais les 800.000 visiteurs annuels du Kruger rapportent 29 millions de dollars, faisant du site un des seuls parcs nationaux en Afrique du Sud à faire des bénéfices. Et puisque les autres réserves sont trop petites pour des populations viables d'éléphants, de rhinocéros ou de chiens sauvages, le Kruger est peut-être la plus grande réalisation du pays en matière de conservation de la faune.

Mais les inégalités raciales ébrèchent le soutien populaire à ces efforts. Les lois de l'époque de l'apartheid, qui empêchaient les touristes noirs de visiter le Kruger, sont, bien sûr, défuntes depuis plusieurs années et le nouveau gouvernement a placé des noirs dans des postes de direction au parc. Cependant, les seules fois où j'ai vu un visage noir pendant ma visite étaient à la station d'essence et derrière le comptoir du snack Wooden Banana - jamais sur un tour.  Bien que les blancs (anglophones ou afrikaners) représentent 21% de la population, ils représentent 94% des visiteurs de la réserve. Les résidents du pays ne paient que 4 dollars pour entrer dans le parc (contre 16 dollars pour les étrangers), mais cela représente presque un jour de salaire pour la plupart des Noirs du pays - quand ils travaillent (le chômage en Afrique du Sud touche entre 25 et 40% de la population).

La réserve ne fait pas vivre les noirs

L'argent des touristes du Kruger n'aide pas non plus les noirs à sortir de la misère. Plus de 15 ans après la fin de l'apartheid, les plus profitables des tour-opérateurs, des lodges et des réserves privées autour du parc appartiennent et sont gérés par des Blancs. Quelques tribus déplacées reçoivent maintenant une petite part des bénéfices, mais les paysans moins fortunés qui habitent dans les environs doivent faire face à des et des hyènes et des éléphants balayant tout sur leur passage. Selon une étude commandée par le Kruger, la plupart des gens de la région vivent plus du bétail et de l'agriculture que de la réserve. Etant donné cet état de fait, j'imagine qu'il n'est pas étonnant que le braconnage des rhinos soit en progression partout dans le pays.

Les efforts pour préserver la faune africaine ne seront efficaces à long terme que s'ils sont accompagnés par un développement économique. En Namibie, un pays qui a été sous le contrôle du gouvernement d'apartheid d'Afrique du Sud jusqu'à 1990, le WWF et l'UUSAID ont déjà établi 52 programmes communautaires pour développer les ressources naturelles qui ont permis d'accroître la faune, de développer la sécurité alimentaire, et d'augmenter les revenus pendant ces 15 dernières années. Maintenant l'Afrique du Sud, elle aussi, va peut-être moderniser son approche de la conservation basée sur le développement séparé. En 1995, les Makuleke ont été rétablis dans leurs droits sur des terres à l'extrême nord du Kruger ; en conséquence, la tribu reçoit des subsides du parc et bénéficie de droits — limités — pour utiliser ses terres et gérer ses installations.

Mais la plupart de visiteurs, comme moi, restent au sud, où la faune regroupée derrière les clôtures est plus abondante. Lors de ma dernière journée au parc, j'ai eu la chance d'entrevoir un léopard en haut d'un arbre, au nord du fleuve Crocodile à la limite sud de la réserve. Vous n'avez pas le droit de sortir de votre voiture, et assez rapidement une file d'une huitaine de véhicules était derrière moi sur la route en terre. Le léopard, réveillé dans sa sieste, a disparu dans la brousse.

Brendan Borrell

Traduit par Holly Pouquet

Image de une: Au parc Kruger, CC Flickr BrianScott

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