LGBTQMonde

Comme le FN, les autres droites radicales européennes hésitent sur les droits des gays ou l'égalité homme-femme

Gaël Brustier, mis à jour le 27.12.2014 à 14 h 13

Les partis sont tiraillés entre un hédonisme sécuritaire exaltant les droits individuels (tel que prôné par Geert Wilders) et un conservatisme identitaire (comme peut le porter Marion Maréchal-Le Pen). Entre les deux, la gamme de nuances est large. Avec un point commun: le rejet de l'islam.

Marine Le Pen et Geert Wilders, lors du congrès du FN à Lyon, en novembre 2014, congrès auquel Heinz-Christian Strache participait également. REUTERS/Robert Pratta

Marine Le Pen et Geert Wilders, lors du congrès du FN à Lyon, en novembre 2014, congrès auquel Heinz-Christian Strache participait également. REUTERS/Robert Pratta

Les droites radicales européennes ont évolué. Parfois, celles qui apparaissent n’ont tout simplement aucun lien avec les anciennes extrêmes droites au passé encore fascisant. En Europe, ces nouvelles droites radicales acceptent non seulement la démocratie mais, parfois, essayent de préempter des combats relatifs aux droits individuels et en particulier aux droits numériques, comme cela a été le cas au Parlement européen lors de l’affaire des écoutes de la NSA en 2013.

La figure de Pim Fortuyn, assassiné en 2002, est emblématique des nouvelles droites radicales européennes. L’homme politique néerlandais avait en effet défendu une ligne politique radicalement hostile à la présence de l’islam, mais favorable à la défense des droits des gays et de tous les droits individuels depuis la fin des années 1960.

Si cette droite radicale est davantage entendue de l’électorat féminin, mais aussi de l’électorat LGBT, elle l’est aussi de ceux qui estiment que le conservatisme moral –supposé ou réel– des populations issues de l’immigration originaire des pays d’islam est une menace pour notre mode de vie, plus libre, dans des sociétés que l’on pensait sécularisées. Des phénomènes de panique morale convergent donc parfois avec une aspiration hédoniste de nos sociétés et donnent naissance à une version «hédoniste-sécuritaire» de la droite radicale. Pim Fortuyn trouva ensuite une prolongation dans l’aventure politique de Geert Wilders, actuellement allié de Marine Le Pen. Wilders incarne aussi l’exploitation de ce qui est parfois défini comme un «homonationalisme».

On peut essayer de définir deux idéaux-types de stratégies des nouvelles droites radicales.

Celle incarnée par Pim Fortuyn, puis par Geert Wilders, peut être qualifiée d'«hédoniste-sécuritaire». L'autre, celle de Marion Maréchal-Le Pen pourrait davantage être définie comme une stratégie conservatrice identitaire. Toutefois, la gamme de nuances est vaste et les partis de la droite radicale sont souvent tiraillés entre les deux stratégies, faisant cohabiter en leur sein les deux tendances, comme c’est le cas au Front national. Outre le FN et le PVV de Geert Wilders, deux partis sont emblématiques des hésitations de la droite radicale européenne sur ces sujets: le FPÖ autrichien et l’UDC suisse.

De Haider à Strache…

Le FPÖ, sans avoir jamais été dans le passé un parti «pro-gay», héritait d’une dimension «libérale autrichienne» qui était particulièrement défiante envers l’emprise de l’Eglise catholique sur la vie autrichienne. Cela différenciait fondamentalement historiquement les «libéraux» autrichiens du camp chrétien-social (ou «noir») d’avant-guerre et de ses héritiers de l’ÖVP.  Cela explique –entre autres– que la Carinthie, terre majoritairement protestante, ait été le bastion du FPÖ, en particulier depuis 1986. Le FPÖ était un mariage entre ces libéraux autrichiens et le courant «national-allemand», dont la préoccupation était davantage pangermaniste et völkisch.

L’ascension du FPÖ, après le congrès d’Innsbruck de 1986 qui voit Jörg Haider accéder à la tête du parti, puise sa force dans la dénonciation du proporz (système de partage du pouvoir entre SPÖ et ÖVP) et dans la crise de l’identité politique que connaît l’Autriche à mesure qu’elle s’intègre à l’Espace économique européen puis à l’Union européenne.

L’influence de la Buberlpartie (le «boys-band») de Jörg Haider de 1986 à 2005 sur le FPÖ instilla un doute dans l’esprit de certains. Gernot Rumpold, Peter Westenthaler, Walter Meischberger et Karl-Heinz Grasser (pour ne citer que les plus célèbres en Autriche) furent emblématiques du fonctionnement du système Haider qui favorisait l’ascension express de jeunes leaders, souvent à l’origine parfaitement étrangers à l’appareil du FPÖ, mais devant tout à une relation directe avec le leader carinthien. Cela induit alors des rumeurs, savamment exploités au moment de la rupture entre les proches de Haider et le reste du FPÖ, sur la vie du gouverneur de Carinthie que l'on disait bisexuel. Mais c’est moins dans cette réalité supposée que dans le tempérament libéral autrichien que l’on peut trouver les clés d’un soutien du FPÖ à certaines réformes de société ou son absence de discours homophobes du temps de Haider.

A partir de 2005, avec Heinz-Christian Strache, l’évolution est sensible. Il cultive une certaine continuité avec son mentor Haider, mais marque sa différence et accomplit une double évolution qualitative importante. D’abord, il revendique explicitement l’héritage du traité d’Etat de 1955 et de Leopold Figl (notamment dans l’un de ses clips les plus surprenants), c’est-à-dire de la nation politique autrichienne.


Ensuite il fait siennes des revendications explicitement conservatrices contre l’homoparentalité, par exemple, doublant ainsi la catholique ÖVP sur des thèmes qui lui appartenaient jusqu’alors...

Blocher, Freysinger et les minarets…

L’UDC suisse connaît, elle, un regain de «populisme alpin» à partir des années 1990.

L’essor de l’UDC doit beaucoup au débat de 1992 sur l’adhésion de la Confédération helvétique à l’Espace économique européen. C’est à ce moment qu’émerge Christoph Blocher, qui a la particularité d’être à la fois un homme d’affaires connecté à la mondialisation et un des plus farouches défenseurs de l’indépendance, de la neutralité suisse face à toute forme de coopération avec la CEE puis l’Union européenne. Son ascension est fort bien décrite dans l’Expérience Blocher, un documentaire de Jean-Stéphane Bron. Blocher défend la démocratie directe, la lutte contre l’immigration, et les cadres ancestraux de la Confédération helvétique. Agrarien, conservateur, traditionnel, l’UDC n’a rien à l’origine d’un parti gay-friendly. Peu à peu, l’UDC évolue...

Oskar Freysinger contribue à faire évoluer l’UDC vers une stratégie anti-islam, en faisant de la Suisse le «dernier village gaulois» à la place de la France. La votation anti-minarets est le point d’orgue de cette stratégie et la participation de Freysinger à des tribunes communes avec les Identitaires n’est qu’un exemple. Mais Freysinger, bien qu’affichant un look décontracté (éternel catogan, portant rarement la cravate), est philosophiquement un conservateur. On peut le constater en le regardant livrer sa vision de la place des femmes dans la société dans un poème lu voici quelques années au Conseil national de la Confédération helvétique.


Cependant, l’UDC elle-même, davantage conservatrice que son voisin autrichien, a évolué en faveur des droits des gays. En 2010, une section gay est même créée en son sein, suscitant l’ire de certains militants du parti de Christoph Blocher et Oskar Freysinger.

Les mots employés alors par certains dirigeants locaux de l’UDC à l’égard des gays de leur parti sont d’une rare violence. Toutefois, la section existe et ancre dans l’esprit de nombre de Suisses que l’on peut être gay et militant UDC… par hostilité notamment à l’islam (et à l’UE). Autre aspect, l’entente affichée entre Freysinger et Wilders à propos de l’islam démontre que, par-delà leurs divergences, l’hostilité à l’islam reste aujourd’hui un puissant ciment idéologique au sein des droites radicales européennes et entre elles.

Ce qui unit les droites radicales, oscillant entre hédonisme sécuritaire et conservatisme identitaire, est bien l’hostilité à l’islam, à l’immigration extra-européenne, en particulier si elle vient de pays d’islam.

L’idée que le déclin nous menace implique cette stratégie tous azimuts des droites radicales. Il n’est pas dit qu’entre les deux stratégies, le Front national en particulier ait à faire un choix. Si le ciment idéologique qu’est l’hostilité à l’islam tient bon, alors le FN, comme la droite radicale européenne dans son ensemble, pourra continuer de jouer sur les deux tableaux et les effets générationnels joueront pour lui. Pour l’heure en effet, électoralement, rien ne prouve qu’il y perde.

Gaël Brustier
Gaël Brustier (110 articles)
Chercheur en science politique
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