Culture

Comment Joe Cocker a réécrit la bande-son des 1960's

Cédric Rouquette, mis à jour le 23.12.2014 à 18 h 16

Sa reprise de With A Little Help From My Friends des Beatles, dont il était un contemporain, a fait de Joe Cocker une star du rock. Et même plus que ça: dans la foulée de sa prestation à Woodstock en août 1969, son interprétation est devenue la bande-son des années 60. Il y a des raisons à cela.

Joe Cocker en concert à Ljubljana en Slovénie le 15 novembre 2010. REUTERS/Srdjan Zivulovic

Joe Cocker en concert à Ljubljana en Slovénie le 15 novembre 2010. REUTERS/Srdjan Zivulovic

Joe Cocker faisait partie de ces individus qui savaient ce qu’on ferait entendre de lui le jour de sa mort. Il savait que les médias se jetteraient tous sur la video de son With A Little Help From My Friends interprété à Woodstock le 17 août 1969. Il savait que sa reprise des Beatles serait rejouée par réflexe en guise d’hommage. Il savait que ses succès et sa gloire, pendant plus de quarante ans, n’effaceraient jamais l’impact météorique de ce titre sur ceux qui l’ont vu et entendu, à chaud ou plus tard. Qu’importent les vingt-trois albums, les tournées dans le monde entier, les autres tubes sur cinq décennies (d’où émergent deux autres reprises, You Can Leave Your Hat On et Unchain My Heart), Joe Cocker aura inventé «le rock soul», genre musical cité par son agent pour officialiser son décès lundi. Soyons clair: le rock soul est une chapelle qui n’existe pas. Sauf quand Joe Cocker chante. Sauf quand il chante With A Little Help From my Friends.

Avant même de chercher à comprendre pourquoi ce morceau eut un impact aussi fort sur son époque, au point d’être souvent convoqué comme sa bande son, il faut rappeler ce que représentent, dans la carrière de Joe Cocker, ces 5 minutes 02 (version studio), presque 8 minutes sur scène. Un point de départ sans lequel la suite n’aurait pas été possible, et un sommet indépassable, puisqu’on ne dépasse pas l’état de grâce.

Joe Cocker a vingt-cinq ans quand les beaux jours de 1968 débutent. Il baroude dans le milieu de la musique depuis le début des années 60, pas forcément à temps plein. Il vient de constituer le Grease Band autour du claviériste Chris Stainton, mais c’est sans son groupe que le 45 tours Marjorine offre à Joe Cocker un début de reconnaissance artistique et commerciale (ce morceau, et tous les autres cités dans cet article font l’objet d’une playlist spotify consultable ci-dessous).

Nous sommes en mai 1968. Son groupe retrouvé, le chanteur de Sheffield couve le bijou auquel il devra tant, et que le monde attend sans le savoir pour s’abandonner à l’amour du prochain: une reprise de With A Little Help From My Friends.

Le morceau original est sorti un an plus tôt, en deuxième position de Sergent Pepper’s Lonely Heart Club Band, le huitième album des Beatles. Personne n’est alors en mesure de le formuler de cette façon-là, mais chacun comprend intuitivement ce que Rolling Stone écrira des décennies plus tard en le désignant comme le meilleur album rock de tous les temps dans son Top 500: 

«C’est l’album de rock and roll le plus important jamais composé, une aventure sans retour menée par le plus grand groupe de tous les temps avec un concept, un son, un songwriting, une pochette et un art du studio indépassables.»

Les vibrations de l'époque

Joe Cocker s’attaque à l’Everest avec sa foi en son art pour principal équipement. Il captera, sur ce socle connu de tous, les vibrations fondamentales de son époque. C’est le deuxième single de sa carrière et il le propulse à la première place au Royaume-Uni. Il lui fait un nom partout ailleurs, y compris aux Etats-Unis, en Europe continentale et en Australie. Joe Cocker fait tellement corps avec sa version que la chanson donne son titre à son premier album. Il n’est cependant pas une méga-star du rock et doit arracher sa place à l’affiche de Woodstock parmi les Jimi Hendrix, Janis Joplin, The Who, Crosby, Stills, Nash and Young. La suite fera sa légende. Joe Cocker est une star du rock quand Hendrix clôt le festival au petit matin du 18 août 1969. Il le restera jusqu’à son dernier souffle, le 22 décembre 2014.

Si With A Little Help version Beatles appartient déjà à un monument de la pop, elle est une chanson que les Beatles ont réservée à la voix du batteur Ringo Starr. On n’ira pas jusqu’à parler d’anecdote assumée, mais Lennon et McCartney savent qu’il ne faut pas faire trop compliqué s’agissant de l’amplitude vocale. Ils savent aussi que le message des paroles, indexé sur l’image de Beatle drôle et insouciant cultivée par Starr, sera d’autant plus efficace qu’il sera simple. With A Little Help From My Friends est une chanson pop très accessible, basée sur un accord de piano par temps de mesure battu. Comme Penny Lane en plus basique, moins baroque, plus flower power. La touche spéciale de la chanson vient de l’échange entre la voix lead –qui s’inquiète de savoir si ses amis pourront l’assister malgré ses nombreux défauts– et les choeurs des autres membres du groupe. Avec le texte, c’est à peu près tout ce que Joe Cocker conserve dans son propre travail.

Réinterprétation

Le chanteur de Sheffield –ville située à cent kilomètres de Liverpool à l’intérieur des terres– ne s’embarrasse pas d’une reprise. Il propose une réinterprétation du morceau, si ce n’est une réincarnation. Il ne touche pas aux paroles. Il conserve l’idée d’un échange entre la voix lead et les choeurs. Pour le reste, il déconstruit totalement le travail des Beatles et transforme une chanson sympathique en bande originale de l’époque. Pour faire passer With A Little Help de la pop au rock soul, Cocker repose absolument toutes les bases:

  • Le tempo: son morceau sera deux fois plus lent (et encore plus lent à Woodstock que sur disque) ;
  • La texture: le clavier dominant ne sera pas le piano mais l’orgue, les guitares ne seront pas claires mais saturées;
  • La dynamique: la chanson ne sera pas rectiligne mais articulée autour d’orages et d’accalmies;
  • L’harmonie: si Cocker conserve les paroles, il change tous les accords à sa guise. Aucun n’est reconnaissable.
  • La rythmique: le binaire de la pop devient une valse à trois temps, une forme d’évidence pour le texte, même s’il sort le morceau de la grammaire rock.
  • L’interprétation vocale: la concentration méthodique de Ringo ne pèse pas lourd face à l’intensité et l’émotion déployée par la voie abîmée de Cocker.

Cette check-list suffit à mesurer la différence entre les deux objets musicaux dont nous parlons. Elle n’explique en rien la réussite de la reprise, la seule dont on puisse dire sans débat qu’elle transcende de façon incontestable un original des Beatles.

C’est la chose la moins facile à mesurer avec 45 ans de recul, mais la force du message, en plein coeur du plus grand festival flower power de l’histoire aura servi l’impact immédiat de la chanson. With A Little Help From My Friends, c’est une variante de All You Need Is Love. Tous amis, tous frères, tous en communauté. Le tout exprimé devant 450.000 personnes à peine plus vêtues que des vers, ayant quasiment renoncé à boire et manger (mais pas à s’accoupler) pour profiter de trois jours de paix et de musique dans la nature. Avant d’entamer le morceau qui clôt son set, Cocker s’adresse au public: «The only thing I can say, as I’ve said to many people, is this title just about puts it all into focus. It’s called ‘With A Little Help From My Friends’». (La seule chose que je puisse dire –et je l'ai dite à beaucoup de gens c'est que ce titre éclaircit plus ou moins tout.) Une phrase d’un autre temps, chaudement ovationnée, qu’il faut comprendre comme la promesse d’une fusion des êtres dans une message d’amour. La transe vocale donne à entendre que ce n’est pas des blagues. La transe physique, dans l’interprétation captée par les caméras de Woodstock, est une invitation à l’abandon.

Sur le plan musical, Joe Cocker utilise un savoir-faire très Beatles, qui existe dans la version originale quoi que plus discrètement: une ligne de basse extrêmement mélodique, dans le plus pur savoir-faire de Paul McCartney. Elle est le point commun du couplet et des refrains. Le fil rouge qui aide la voix de Joe Cocker à exercer son autorité paternelle sur tout le morceau.

Un concentré des sixties

Le reste est un concentré de musicologie sixties, de tous ses courants, de toute son innocence avant la brutalité de la descente; Brian Jones vient de mourir, Janis Joplin, Jimi Hendrix, Jim Morrison ne vont pas tarder; entre autres. With A Little Help met en valeur l’orgue comme un son décisif de la deuxième moitié des années 60. Comme les Doors avec Light My Fire. Comme Procol Harum avec A Whiter Shade Of Pale. Comme The House of The Rising Sun des Animals. Comme Jimmy Cliff avec Many Rivers To Cross, une autre chanson que reprendra Joe Cocker en 1982. 

With A Little Help donne à entendre des riffs de guitare électrique saturée comme Jimi Hendrix ou The Who y ont habitué le rock n’roll depuis quelques années. La valse crée une résonance avec le Manic Depression de Hendrix. Beaucoup plus rapide, le deuxième morceau du premier album d’Hendrix (Are You Experienced) avait la même faculté à faire exploser les parties de guitare dans les graves et les aiguës. With A Little Help est, enfin, un morceau qui rassemble les hommes de foi et les païens dans une même communion, celle de ces choeurs déployés façon gospel. Ray Charles, influence majeure de Joe Cocker, a habitué la planète à cette sonorité. Joe Cocker n’hésite pas à placer ses backing vocals quasiment au même niveau d’exposition que lui, chose rare dans les groupes de rock de premier plan. Pink Floyd n’aura plus qu’à faire copier-coller pour Dark Side Of The Moon, quatre ans plus tard.

Alors que Joe Cocker vient d’achever son interprétation de With A Little Help From My Friends, un terrible orage s’abat sur Woodstock. Le festival est interrompu pendant plusieurs heures. Ceux qui restent choisissent la boue gluante comme environnement naturel. Les Beatles, eux, ne peuvent plus s’encadrer les uns les autres depuis de longs mois. Joe Cocker vient de les démoder. Leur dernière session de travail commune aura lieu quatre jours plus tard, le 22 août 1969.

Cédric Rouquette
Cédric Rouquette (77 articles)
Journaliste
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