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L'histoire du coton, ou le rôle central de l'esclavage dans la montée du capitalisme

Une femme dans un champ de coton en Chine en 2010. REUTERS

Une femme dans un champ de coton en Chine en 2010. REUTERS

L'histoire des champs de coton met à mal nombre des mythes les plus courants de la doctrine économique, et permet de comprendre le capitalisme.

Il y a un peu moins de dix ans, un historien intéressé par l’essor du capitalisme aurait eu bien du mal à trouver un poste au sein d’un département d’histoire. Le domaine de recherche qui se rapprochait le plus du capitalisme était l’histoire du travail; soit l’histoire de la classe ouvrière.

Rares étaient ceux qui étudiaient le domaine opposé, celui de l’élite; il ne fallait pas donner l’impression d’éprouver de la sympathie pour l’ennemi. Lorsqu’on prenait le capitalisme au sérieux, on devenait économiste (ou banquier). Les récits populaires venaient combler le vide. Il s’agissait de véritables odes à l’ingéniosité des magnats célèbres (Andrew Carnegie, les Rothschild) ou au génie des inventeurs de la révolution industrielle (Eli Whitney et le cotton gin, par exemple). S’il existait une forme d'«histoire du capitalisme», elle chantait les louanges des entrepreneurs et des inventeurs. Elle vantait l’efficacité de l’usine et de l’économie de marché. Et elle laissait entendre que le système ne pouvait prospérer qu’en l’absence d’un Etat régulateur.

Puis la Grande récession de 2008 est arrivée. Certains historiens avaient certes déjà commencé à rassembler les pièces du puzzle historique, mais l'«histoire du capitalisme» est soudain apparue sur les listes de cours d’universités. Quelle était-elle, au juste, cette histoire? Une simple redite de l’histoire du travail? Est-ce que l’élite méritait soudain que l’on s’intéresse à elle? Et si oui, comment présenterait-on ses membres –comme des héros, des malfaiteurs, quelque chose d’autre?

Le rôle central de l'esclavage

La vérité, c’est que personne ne sait ce qu’est l'«histoire du capitalisme», tout simplement parce que cette histoire est en train d’être écrite. Il n’en reste pas moins qu'Empire of Cotton: A Global History, le nouvel ouvrage remarquable –et troublant– de Sven Beckert, nous permet d’entrevoir à quoi elle pourrait ressembler.

Beckert est catégorique: selon lui, nombre des mythes qui circulent au sujet du capitalisme (fonctionnement optimal lorsque l'Etat est minimal, sa rupture nette avec l’esclavage) sont faux –et ils l’ont été durant l’ensemble de son demi-millénaire d’histoire. Selon Beckert, l’esclavage a joué un rôle central dans la montée du capitalisme –tout comme l'Etat! Le gouvernement a joué les gendarmes, a construit les routes, a mis en place des droits de douanes, et a régulé les marchés qui ont fait –et continuent de faire– prospérer le capitalisme.

Beckert, professeur d’histoire (récemment titularisé) à Harvard, a également décidé de redonner aux élites leur place légitime. Mais ces dernières sont présentées sous un jour bien moins flatteur que par le passé. 

Les millions de personnes qu’elles ont exploitées pour bâtir leurs fortunes –autrement dit pour bâtir le monde capitaliste dans lequel nous vivons aujourd’hui– sont toujours présentes en arrière-fond. Le récit de Beckert n’adopte pas le point de vue des élites. Du moins, pas exactement: il raconte cette histoire à travers l’élément central de leur richesse –le coton.

Avant le XVIIIe siècle, le coton était un produit rare en Europe –mais il poussait en abondance dans plusieurs régions du monde (Pérou, Mésoamérique, Japon, Egypte, Inde…). Il ne deviendrait pas une culture dominante avant la fin du XIXe siècle, mais chacune de ces régions abritait déjà un marché local dynamique. Les habitants faisaient pousser leur propre coton. Ils le tissaient à la main et le transformaient en textile. Chaque foyer réalisait l’essentiel du travail, et ce sans l’aide de personne d’autre.

Le capitalisme de guerre

Ce n’est que peu à peu que le coton est devenu le produit le plus lucratif de la planète. Beckert situe le point de bascule au XVIe siècle, avec l’émergence des empires européens. Le premier voyage de Christophe Colomb dans les Amériques et l’essor du commerce des épices en Extrême-Orient ont généré une ruée vers le coton de plusieurs siècles. Une ruée qui amena l’Europe à s’approprier les terres des Amérindiens et à mettre en place l’esclavage des Africains –un esclavage qui, au XVIIIe siècle, devient la plus grande migration forcée de l’histoire de l’humanité.

Une classe marchande est née pour faciliter le commerce des denrées générées par les esclaves –une classe qui ne serait jamais apparue, comme s’efforce de le souligner Beckert, sans l’aide des Etats européens naissants. Les sociétés par actions qui ont créé une grande partie des premières colonies britanniques, par exemple, n’auraient pu exister sans une charte royale. Beckert rebaptise le processus communément appelé «mercantilisme» pour lui donner le nom de «capitalisme de guerre» –arguant que la violence en était la clé de voûte. Sans cet élément, il n’y aurait pas eu de révolution industrielle –la prochaine étape (et la plus importante) de l’histoire de Beckert.

Si la révolution industrielle a un lieu de naissance, il s’agit sans doute de Manchester, en Angleterre, qui a abrité les toutes premières usines. Le coton a propulsé la création des usines: des inventeurs avaient trouvé un moyen de filer le coton récolté par les esclaves de manière bien plus rapide. Le créateur de la filature de coton (qui était au centre de ces nouvelles usines) se nommait Samuel Greg.

Usines de filage du coton à Ancoats vers 1820 via Wikimedia Commons

Dans la tradition capitaliste, il incarne l’archétype du génie-inventeur. En liant le succès de Greg au coton produit par les esclaves et aux épouvantables conditions de vie des ouvriers d’usine, Beckert le présente sous un jour radicalement différent, sans complaisance aucune. Les premiers ouvriers des usines étaient avant tout des femmes et des enfants, qui travaillaient pendant quatorze heures par jour et qui, la nuit, s’entassaient dans des baraquements. Sous-entendu: affirmer que Greg est un génie revient à accepter le fait qu’il était dépendant du système de travail le plus coercitif qu’on puisse imaginer.

Dès le début du XIXe siècle, le Grande-Bretagne est dotée d'une solide industrie du coton; elle est bientôt suivie par le reste de l’Europe. Mais ces entreprises comptaient sur le coton importé –et les Etats-Unis représentaient leur source principale.

A la veille de la guerre de Sécession, les Etats-Unis fournissaient à la Grande-Bretagne 77% de son coton brut (90% pour la France, et 92% pour la Russie). C'est à la même époque que les manufactures de coton naissent dans les villes du nord des Etats-Unis, mettant en branle la révolution industrielle américaine. Beckert précise même que les Etats-Unis étaient uniques parmi les nations industrialisées: ils fabriquaient des produits avec leur propre coton. Mais il y avait un hic, bien évidemment: toutes ces nations dépendaient du coton issu de l'esclavage. Beckert (comme plusieurs nouveaux historiens du capitalisme) nous fait bien comprendre que l'esclavage n'était pas une institution sclérosée et finalement détruite par le capitalisme: c'est bien lui, au contraire, qui a rendu possible son avènement.

Mais alors, pourquoi les industriels du nord des Etats-Unis ont-ils œuvré pour la disparition de l'esclavage? La réponse de Beckert n'est pas des plus convaincantes: il explique que les capitalistes «tournés vers l'avenir» ont compris qu'ils pouvaient trouver des sources de coton plus fiables auprès de producteurs émergents dans plusieurs régions du monde (Inde, Egypte, Brésil) –et qu'ils pouvaient réinvestir les profits réalisés grâce au commerce du coton dans des industries lourdes (chemin de fer, métallurgie) afin de créer de nouvelles sources de revenus. Une hypothèse qui n'explique pas pourquoi de nombreux capitalistes britanniques ont continué à soutenir la Confédération avant de prendre leurs distances lorsque sa défaite est apparue inévitable. D'autant plus que jusqu'à la guerre de Sécession, il était bien difficile d'établir des contacts dans les autres régions productrices de coton dans le monde.

Le tournant de la guerre de Sécession

Fait encore plus troublant, Beckert élude un problème central, problème sur lequel les historiens de l'esclavage se sont fait les dents pendant des décennies: pourquoi le gouvernement britannique a-t-il soutenu le mouvement abolitionniste à l'époque où le coton alimentait sa propre révolution industrielle? Entre 1787 et 1833, année de l'abolition de l'esclavage dans les colonies britanniques des Caraïbes, aucun Etat n'a plus lutté contre cette institution que la Grande-Bretagne. Cette question divise encore les historiens. Or Beckert ne prend même pas la peine de la poser.

Il montre bien, en revanche, à quel point  la guerre de Sécession a constitué «un tournant dans l'histoire du capitalisme». Face à l'effondrement temporaire des importations de coton américain pendant la guerre, la Grande-Bretagne a commencé à s’approvisionner au Moyen et Extrême-Orient. Autrement dit, c'est la guerre de Sécession qui a amené le capitalisme à s'aventurer en Inde ou en Egypte. La Grande-Bretagne a certes colonisé l'Inde en 1853, mais ce n'est que pendant la guerre qu'elle a commencé à considérer cette nation comme une véritable source de richesse nationale. Le gouvernement colonial britannique a divisé le territoire en morceaux de terrains imposables, forçant par là même les Indiens à cultiver la seule denrée dotée d'une véritable valeur financière: le coton.

Egrenage du coton aux Etats-Unis en 1869 via Wikimedia Commons

En très peu de temps, la campagne indienne a basculé dans l’économie mondiale du coton  –et pour la population du pays, les conséquences en furent dramatiques. A chaque fois que les cours du coton s'effondraient en Bourse, les Indiens souffraient de famine. Dix millions de fermiers en périrent dans les années 1870, et on dénombra dix-neuf millions de victimes de la famine dans les années 1890.

Le système colonial que la Grande-Bretagne a perfectionné en Inde –au nom du coton et du capitalisme– a vite été imité par d'autres Etats non-européens. A la fin du XIXe siècle, le Japon colonise la Corée, et plusieurs régions chinoises, pour en faire ses producteurs personnels de coton. L'empire ottoman fait de même dans plusieurs régions du Moyen-Orient. Et l'essor de ces nouvelles puissances du coton finit par affaiblir l'industrie britannique.

Selon Beckert, ce n'est pas uniquement cette concurrence qui a précipité la chute des capitalistes européens et britanniques du coton: il évoque également la montée en puissance de la classe ouvrière. Au début du XXe siècle, les Etats européens sont devenus de plus en plus sensibles à la nécessité de réformer le droit du travail: les alliés d'hier se sont mués en ennemis du capitalisme.

La Chine adopte une stratégie équivalente

A la fin de la Première Guerre mondiale, le coton a perdu beaucoup de son importance dans l'économie européenne –mais il devait jouer un rôle central dans l'avènement des Etats émergents non-européens. Dans l'Inde coloniale, il est à la fois devenu le symbole de l'exploitation coloniale et l'espoir d'un avenir post-colonial. La petite élite des capitalistes du coton (née sous le joug britannique) s'est alliée avec les producteurs; ensemble, ils sont parvenus à renverser le pouvoir colonial dans les années 1930. Ils étaient unis par le même objectif: la prise de contrôle de l'industrie cotonnière. Le symbole du rouet à coton figure aujourd'hui encore sur le drapeau de l'Inde. Beckert sous-entend que même au XXe siècle, le capitalisme et l’Etat étaient mutuellement constitutifs. La nationalisation de l'industrie du coton pouvait même masquer les conflits (entre riches et pauvres, capitalistes et ouvriers) générés par le capitalisme. Gandhi lui-même est allé jusqu’à faire cause commune avec les avides industriels indiens, filant du coton en public en signe de solidarité nationale.

Gandhi avec des ouvrières du textile à Darwen, Lancashire, Angleterre, le 26 septembre 1931, via Wikimedia Commons

Aujourd'hui, l'essentiel de notre coton provient encore d'Inde, sans oublier l'Ouzbékistan, le Sénégal, le Pakistan, la Chine et d'autres pays en développement. La Chine est devenue l'usine du monde, et transforme tout ce coton brut en t-shirt, en shorts et en jeans –peut-être portez-vous l'un de ces innombrables vêtements en lisant ces lignes. Beckert ne s'étend pas sur les causes de cette nouvelle tendance, ce qui est compréhensible –difficile de consacrer une large place aux quarante dernières années dans un ouvrage retraçant un demi-millénaire d'histoire. Il explique néanmoins que la Chine communiste adopte peu ou prou la même stratégie que l'Europe et les Etats-Unis du XIXe siècle. Au nom de la richesse nationale, Pékin a colonisé de vastes régions et exploité des millions d'ouvriers –avec une efficacité plus impitoyable encore.

Si l'Occident joue toujours un rôle dans cette histoire, c'est au travers de la puissance d'entreprises telles que Gap, Adidas ou Walmart, des entreprises qui vendent des produits finis en coton aux consommateurs du monde entier. La différence, selon Beckert, tient au fait que ces firmes «se sont émancipées de l'Etat». Elles dépendent très peu de leurs pays d'origine, et traitent directement avec les pays en développement qui produisent nos produits manufacturés.

Certains diront que Beckert a une vision idéalisée des sociétés préindustrielles; d'autres affirmeront qu'en dépit de sa sympathie pour les esclaves et les ouvriers, il sous-estime grandement leurs capacités à adapter le système à leur propre avantage. Mais l'histoire des opprimés, si elle est incomplète, a déjà été racontée. Nous avons besoin d'entendre celle du système qui fut à l'origine de leurs maux –en un mot, celle du capitalisme. Comment il est né; comment il en est venu à produire toutes ces inégalités, toutes ces richesses, toute cette violence. Le récit de Beckert n'est pas le point final de cette nouvelle histoire du capitalisme: il en est l'exceptionnel commencement.

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