Parents & enfants

Peut-on menacer les enfants avec le Père Noël?

Nadia Daam, mis à jour le 23.12.2014 à 12 h 33

Dire à son enfant qu'il n'aura pas de cadeaux à Noël s'il n'est pas sage constitue une forme de manipulation, c'est vrai. Mais c'est aussi très pragmatique, et surtout sans grandes conséquences.

A Los Angeles, Californie, le 17 décembre 2013 REUTERS/Lucy Nicholson

A Los Angeles, Californie, le 17 décembre 2013 REUTERS/Lucy Nicholson

«Mange ta soupe sinon, tu vas mesurer 1,13 m TOUTE TA VIE», «Arrête d'avoir peur de perdre une dent, la petite souris va t'apporter une petite pièce en échange, c'est pas rien quand même» ou, bien sûr «Le Père Noël te regarde partout, tout le temps. IL SAIT, et si tu n'es pas sage, tu n'auras pas de cadeau, rien (bruit de l'ongle qu'on fait claquer sous la dent)»...

Tous les parents ou presque mentent à leurs enfants ou en tout cas, revisitent une croyance populaire ou un rite afin d'obtenir à peu près ce qu'ils veulent de leur progéniture. Dit comme ça, c'est maaaal, ça sonne très Guantanamo comme pédagogie éducative. Mais le chantage aux cadeaux et/ou la récupération d'une figure populaire en guise de menace relève presque de la tradition, à laquelle on ne peut échapper, à moins d'être un fervent défenseur de ce qu'on appelle l'éducation bienveillante et la parentalité positive (et aussi d'être totalement dénué de pulsions). Tout répandu qu'il soit, le chantage au Père Noël est pourtant régulièrement remis en question par les professionnels de la petite enfance et par les parents eux-mêmes.

Récemment, un homme a posté sur Reddit une lettre envoyée par ses parents à sa petite soeur Lydia en se faisant passer pour le Père Noël.

«Chère Lydia, 

Je t'envoie cette lettre pour te faire savoir qu'à partir de maintenant, tu es sur la liste des VILAINS.

Tu as 10 jours pour te reprendre et retourner sur la liste des GENTILS. Ce qui veut dire: ne plus taper ta soeur, ne plus répondre à tes parents, ranger ta chambre.

Je te surveillerai et tes parents vont me tenir informé, d'ailleurs, ils m'ont donné accès aux caméras de la maison afin que je puisse mieux te surveiller.

Je te surveille.

Père-Noël»

Sans grande surprise, cette lettre a déclenché un flot de critiques acerbes émanant de personnes qui ont visiblement ressenti plus d'empathie à l'égard de cette petite fille qui va se sentir constamment épiée, qu'à l'endroit des parents visiblement épuisés par le comportement d'une de leurs enfants. 

Il est reproché à la mère (qui serait l'auteure de la fameuse missive) d'avoir démissionné de son rôle d'éducatrice en cédant au chantage et à la menace, et surtout d'avoir récupéré la figure bonhomme et bienveillante du Père Noël pour arriver à ses fins, soit la terroriser suffisamment pour qu'elle se tienne à carreau au moins jusqu'au 24 décembre.

En France aussi, la lettre a choqué et a suscité ce type de commentaires

Quelques internautes signalent néanmoins que si en effet, le chantage du Père Noël n'est probablement pas ce qui se fait de mieux en termes de pédagogie, il reste néanmoins largement utilisé, et ce, depuis plusieurs générations, avec plus ou moins d'efficacité d'ailleurs. La fameuse phrase «le Père Noël n'apporte des cadeaux qu'aux enfants sages» n'a rien de très neuf, et nombreux sont les adultes qui usent de la même technique, alors même qu'ils en ont été «victimes» enfants.

Mais ce qui est est surtout reproché aux parents de la petite Lydia, c'est d'avoir brisé «la magie de Noël» en désacralisant la figure principale de la fête. Le Père Noël n'est plus ce personnage bonhomme et mystérieux qui gâte les enfants mais un succédané du Père Fouettard, autre figure largement utilisée pour neutraliser les enfants turbulents en période de fête.

Befana, Petite souris, Dame Blanche, pensionnat...

Parce qu'évidemment, le Père Noël n'est pas le seul mythe à être utilisé à ces mêmes fins.

Aux Pays-Bas, en Allemagne et dans certaines régions françaises (Alsace, Normandie), le Père Fouettard (ou Père le Noir) accompagne Saint Nicolas le 6 décembre et distribue betteraves, charbons, voire coup de martinets aux enfants pas sage.

En Italie, la sorcière Befana passe dans chaque maison le jour de l'Epiphanie pour distribuer des cadeaux aux enfants sages, et du charbon aux autres.

La Petite Souris (ou Fée des dents, selon les cultures) qui vient déposer une pièce sous l'oreiller en échange d'une dent de lait tombée est aussi, à bien y regarder, une habile manière de dédramatiser la situation. On persuade l'enfant de l'existence d'une figure extraordinaire, qui le rétribuera s'il laisse ses dents tomber sans faire d'histoires. Dans certaines familles, la petite souris ne passe que si la dent tombe toute seule, manière d'encourager l'enfant à ne pas triturer ses dents pour les faire tomber plus vite et donc à être patient.

Parfois, ces croyances sont plus locales (et souvent plus cruelles). Quand j'étais petite, pour dissuader les enfants de jouer dans les caves des immeubles, les parents de tout mon quartier leur racontaient que la Dame Blanche y rodait. Ils poussaient même le vice jusqu'à raconter l'histoire d'un petit garçon qui avait vraiment été enlevé par le fantôme et que personne n'a plus jamais vu.

À Montrottier, dans le Rhône, on menace les enfants pas sages de les envoyer à la Péraudière, un pensionnat de catholique à l'ancienne installé à l'écart de la commune et objet de tous les fantasmes de la part des habitants.

Mythe ou mensonge

Menacer les enfants à travers un mythe ou une croyance populaire est donc bien une tradition. Pourtant, et c'est particulièrement le cas pour le chantage au Père Noël, la grande majorité des spécialistes de la petite enfance se sont toujours montrés radicalement opposés à ce stratagème Dans Lorsque l'enfant parait Françoise Dolto a accordé de longues pages à cette question. Si elle autorise les parents à faire croire à leurs enfants à son existence, parce qu'il «s'agit d'un mythe, pas d'un mensonge», le chantage au Père Noël, lui, l'horripile. Ce qui ne peut étonner dans la mesure où la psychanalyste s'est toujours attachée à «faire comprendre la valeur structurante de la vérité dite en paroles aux enfants, même les plus jeunes».

«Un mythe n’est pas un mensonge. C’est une vérité sociale qui s’accompagne de rites sociaux. L’important est d’éviter que ces rites ne soient plus que rituels. Je pense à ces parents qui font des scènes tout le temps, et puis un beau jour fêtent Noël: repas amélioré, mais aussi menace qu’il n’y ait pas de cadeau, scènes, gronderies, confiscation du jouet donné par le Père Noël; où est la fête?»

La pédagogie Montessori, dont le mantra est «éduquer n'est pas dresser» se montre encore plus sévère à l'égard de ce type de chantage et va jusqu'à y voir «le symbole de la tradition d’une violence éducative ordinaire...» Plus radicaux encore, les adeptes de cette pédagogie estiment même que dire à l'enfant que le Père Noël existe, c'est «abuser de sa crédulité».

Le chantage aux cadeaux n'est pas de la maltraitance

Alors, si vous faites partie de ces parents qui disent à leur enfant que le Père Noël les regarde en décembre, voire toute l'année et qu'il ne leur apportera rien, est-ce à dire que vous êtes maltraitants? La réponse est évidemment NON. Il s'agit ni plus ni moins d'un moyen très pragmatique de se faire obéir. C'est d'ailleurs bien ce qui pose problème à la pédagogie Montessori et aux professionnels opposés à l'idée qu'un enfant doit obéir à ses parents comme s'il s'agissait de les dresser. Mais c'est encore un autre débat.

Menacer son enfant avec le Père Noël, c'est même presque de la pure logique. Après tout, on offre des cadeaux à nos enfants quand ils ont été sages, quand ils ont eu des bonnes notes etc. De la même manière qu'à une époque, les enfants obtenaient des bons points à l'école et parfois des petits cadeaux de l'instituteur s'il se comportait particulièrement bien. Il est donc assez cohérent qu'au «si tu es sage tu auras un cadeau» on assortisse un «si t'es pas sage, tu n'en auras pas».

De toute façon, ça ne marche pas à tous les coups

Ce qui est considéré par certains comme de la maltraitance n'est rien d'autre qu'une forme de méritocratie appliquée à la maison. Et tout est fait pour encourager les parents dans cette démarche et pour entériner l'idée que les cadeaux, et même plus largement Noël, ce n'est que pour les enfants sages.

Ainsi, si vous cherchez à acheter un jouet, il vous faudra parfois piocher dans une rubrique intitulée «pour les enfants sages». Des séances de lecture de contes de Noël sont organisées «pour les enfants sages». Vous pouvez lire une histoire du soir trouvée dans un «livre pour enfants sages». Vous pouvez leur imprimer «un diplôme pour enfant sage». Vous pouvez même enregistrer un message personnalisé du Père Noël qui s'adresse directement à votre enfant pour lui dire qu'il a plutôt intérêt à se tenir à carreau s'il veut le micro Violetta ou la maison Playmobil.

Franchement, les parents ne se lèvent pas un matin en se disant «tiens je vais me servir de Noël pour faire en sorte que mon gosse ne soit pas pénible pendant un mois». On leur a quand même beaucoup soufflé l'idée.

Et, par le biais de cette litanie d'«enfants sages», les enfants à qui l'on n'a pas brandi cette menace ont eux-mêmes intégré l'idée que le Père Noël peut potentiellement zapper les cheminées des petits relous.

Renoncement

Finalement, le seul problème de ce stratagème, en dehors du fait que ça ne marche pas forcément à tous les coups, ou qu'il faut parfois la répéter plusieurs dizaines de fois par jour pour espérer un quelconque effet), c'est le fait que ça reste une manière de déléguer son autorité. C'est avouer, implicitement à l'enfant que ses parents ne parviennent pas à imposer leurs règles.

Par ailleurs, cette menace est rarement suivie d'effets. EVIDEMMENT, même un gamin qui se sera montré infect toute l'année va recevoir ses cadeaux de Noël. Seuls quelques parents à l'humour potache vont s'amuser à glisser des cailloux ou du charbon sous le sapin.


 

Il s'agit donc bien d'une menace brandie en l'air, un peu comme quand on gronde un enfant, qu'on compte jusqu'à 3 pour lui laisser le temps de se reprendre et comme si à trois, le sol allait s'ouvrir ses pieds et l'engloutir, alors qu'évidemment, il ne se passe JAMAIS rien à 3. Pourtant, on continue a égrener un, deux, deux et demi, trois comme des cons. Et ça n'a rien de grave.

Nadia Daam
Nadia Daam (199 articles)
Journaliste
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