Culture

«Fidelio, l’odysée d’Alice» de Lucie Borleteau: le cinéma par vibrations

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 07.11.2016 à 16 h 30

Ce premier film a la malchance de sortir en toute fin d'année, mais c'est l'un des très bons films français de 2014 et dont la comédienne Ariane Labed a une très remarquable présence.

©Pyramides

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Où vogue-t-elle, la belle et frêle et forte Alice, à bord du Fidelio? Ce n’est pas une passagère, sur ce porte-container bleu et rouge qui semble parfois un monstre, et parfois un jouet. Mécanicienne douée, elle assure la maintenance des énormes machines qui font avancer le navire, répare les grosses avaries et bricoles les branchements quand le matériel ne suit pas. Elle assure, Alice.

Elle assure avec les turbines et les alternateurs, et aussi avec les gars du bord, société masculine des marins depuis la nuit des temps, machisme ordinaire, blagues de cul sans méchanceté, mais quand même elle est canon, et il fait chaud, et les trajets en mer sont si long. Elle sait faire avec, et contre quand il faut.

C’est avec elle-même qu’elle est moins assurée. Les tuyauteries du désir, les câbles des émotions, l’inextricable machinerie des sentiments sont plus incertains, surtout lorsque, laissant à terre son amoureux dessinateur, elle retrouve à bord, sans d’abord l’avoir voulu, son ex-grand amour devenu capitaine de ce Fidelio bientôt bon pour la casse.

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La pointe d’un sein tourmenté par la pulsion de vie

Pilotant d’une main très sûre la trajectoire de ce premier film, la réalisatrice Lucie Borleteau réussit à faire jouer ensemble les «matières» hétérogènes et les espaces sans commune mesure, la claustrophobie de la vie à bord et l’immensité des horizons de la marine marchande, la jungle technique, bruyante et sale, de la salle des machines, les espaces intimes, les codes à la fois factices et nécessaires de la famille réelle, à terre, et de la famille de facto, à bord, la menace d’un énorme bloc de ferraille et la tension de la pointe d’un sein tourmenté par la pulsion de vie elle-même.

Bande-annonce

Ce pourrait n’être qu’un assemblage réussi. Il trouve une vibration intérieure, une tension à la fois fragile, sensuelle et d’une grande proximité grâce à la très remarquable présence de son interprète, Ariane Labed. En bleu de chauffe, en petite robe ou nue avec l’un ou l’autre de ses deux amants, combattive, active ou désemparée, elle occupe l’espace sans le monopoliser, séduit sans conquérir, semble toujours pouvoir être aussi un peu autre chose, autrement.

 

Sa manière d’exister à l’écran instille une mobilité, une incertitude, un élément de vivacité pas entièrement cernée par les péripéties et les répliques du scénario. Comme Alice relance un moteur du Fidelio par un branchement inventif, Ariane met Fidelio en mouvement par des courts circuits bienvenus.

Où vogue-t-il, ce Fidelio, au bout du bout du calendrier? Il y a une injustice à le laisser ainsi dériver en toute fin d’année, hors de portée des radars d’une reconnaissance méritée comme un des très bons films français, un des très bons premiers films de 2014. Navigation un peu trop solitaire, pour le coup, quand ce voyage avait de quoi séduire et convaincre bien des passagers.        

Fidelio ou l'Odyssée d'Alice

de Lucie Borleteau, avec Ariane Labed, Melvil Poupaud et Anders Danielsen Lie

Sortie le 24 décembre | Durée: 1h37

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Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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