France

Eric Zemmour et les franchissements des lignes

Eric Dupin, mis à jour le 22.12.2014 à 17 h 27

Le cirque médiatique adore la provocation mais ne supporte pas le dérapage. Donnant dans la surenchère, le polémiste Zemmour a franchi de multiples lignes. Et de leur côté, les politiques ont franchi celle qui est d'appeler à ce qu'il n'intervienne plus dans les médias. Même si la France ne ressemble pas à «la Russie des années 1950».

Eric Zemmour en 2011. REUTERS/Charles Platiau

Eric Zemmour en 2011. REUTERS/Charles Platiau

Choquez-nous, mais restez convenable! N’hésitez pas à forcer le trait, mais ne franchissez surtout pas la ligne jaune: la scène médiatique abuse de ces injonctions paradoxales. Les mésaventures d’Eric Zemmour (qui pourrait, peut-être, revenir sur iTélé) illustrent à merveille les contradictions dans lesquelles s’empêtrent ces «débats» où la rigueur intellectuelle se dissout allègrement dans l’aplomb du propos. Les machines à polémiques finissent par se perdre elles-mêmes.

Les chaînes dites d’information en continu –qui enfilent plutôt des causeries à l’infini– raffolent de «duels» qui mettent en scène un manichéisme sommaire. Dans les grands médias de masse, la plupart des débats présentent un théâtre de l’opinion où chaque acteur tient son répertoire de manière plus ou moins caricaturale. Celui qui crie le plus fort gagne souvent. A condition toutefois de respecter certains interdits...

Zemmour transgresseur professionnel

Le journaliste Eric Zemmour a très tôt compris cette économie médiatique, et le profit personnel qu’il pouvait en retirer. Porté par l’air du temps, grisé par le succès, il s’est progressivement transformé en polémiste condamné à pousser toujours plus loin les limites de la transgression.

«Dérapage sur pattes», selon l’expression de Daniel Schneidermann, le chroniqueur multicartes se devait de provoquer des vagues d’indignations chaque fois renouvelées pour prospérer. Les attaques contre l’européisme et le féminisme ne suffisaient pas. Il lui a fallu hausser encore le ton sur l’immigration pour enfourcher la thèse du «grand remplacement» en déplorant, avec des mots crus, une éviction des populations indigènes.

Zemmour est allé plus loin dans sa fameuse interview au Corriere della Sera en manifestant de l’intérêt pour l’idée de «remigration» (retour contraint des populations d’origine immigrée), elle aussi portée par le courant identitaire d’extrême droite. La version authentique de ce dialogue montre qu’il envisage sérieusement que «cinq millions de musulmans français» puissent être chassés de France. C’est apparemment «irréaliste», mais des précédents historique existent en ce sens, plaide-t-il.

Le retour massif dans leur pays d’origine des «musulmans» qui ne parviennent pas à «vivre à la française» semble d’autant plus souhaitable à ses yeux qu’il qualifie la situation de coexistence actuelle de «chaos» menant tout droit à la «guerre civile». La polémique s’est focalisée sur le terme de «déportation», qui ne fut pas employé lors de cette interview, mais le propos zemmourien est parfaitement clair.

Un pouvoir de surveillance

Celui-ci peut, à bon droit, être considéré comme odieux. Un tel catastrophisme attise dangereusement les tensions qui travaillent déjà la société française. Mais ces idées ont légalement le droit de s’exprimer. Du point de vue même de la «haine raciale», les partisans de la «remigration» expliquent d’ailleurs que celle-ci vise à éviter les conflits ethniques...

Il est en tous cas gênant de constater que ce sont des responsables politiques qui ont sonné la charge contre la présence médiatique de Zemmour après sa dernière saillie. Le 16 décembre, dans un communiqué, le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve «affirme son soutien aux musulmans de France odieusement attaqués et appelle tous les républicains à réagir et à manifester leur solidarité».

Le même jour, Bruno Le Roux, président du groupe socialiste à l’Assemblée nationale, va plus loin en appelant à une forme de censure du polémiste: «Il est temps que les plateaux télé et les colonnes des journaux cessent d’abriter de tels propos Un vœu exaucé, le 19 décembre, par la direction de i-Télé qui décide de mettre fin à l'émission «Ça se dispute» où l’intéressé croisait le fer avec Nicolas Domenach.

Une chronologie qui pose problème si l’on veut bien se rappeler aussi que c’est Jean-Luc Mélenchon qui avait signalé, le 15 décembre, le problème créé par l’interview italienne de Zemmour. Et que le Premier ministre lui-même, dès le 27 octobre, avait cru bon de souhaiter une réduction de la place du polémiste dans l’espace médiatique: «Ceux qui vont jusqu'à défendre des thèses racistes ou négationnistes, ceux qui construisent leur notoriété sur la peur, la résignation, la réaction, ceux-là ne méritent pas la place qu'on leur accorde dans le débat public. Ils ne méritent pas qu'on les lise

Une liberté sans attention

Faut-il pour autant proclamer la liberté d’expression «menacée» et comparer la France de 2014 à «la Russie des années 1950» comme le fait la pétition de soutien à Zemmour lancée par Causeur? Non, bien évidemment. Le moins qu’on puisse dire est que notre provocateur des plateaux n’est point bâillonné.

Chroniqueur au Figaro Magazine ainsi qu’à RTL, Zemmour conserve une émission de débat avec Eric Naulleau sur Paris Première. Pour les besoins de la promotion de son dernier livre, Le Suicide français, il a été invité dans un nombre incalculable d’émissions de radio et de télévision.

Il est certes étrange d’entendre une société des journalistes, en l’occurrence celle de RTL, «se désolidariser des propos» tenus par l’un de ses chroniqueurs. Mais le jour ne semble guère proche où Zemmour pourra légitimement se plaindre de souffrir d’ostracisme dans les médias.

Il pourrait plutôt s’étonner de l’inattention avec laquelle ceux-ci traitent ses oeuvres. Son dernier best-seller a donné lieu à un torrent de commentaires et d’articles. Mais ce gros livre un peu brouillon n’a que très rarement fait l’objet d’une critique en bonne et due forme. Un esprit libéral qui s’y est astreint a, il est vrai, trouvé sa lecture «très pénible».

Peu de commentateurs ont fait l’effort de se plonger dans cet ouvrage. Ceux qui l’ont acheté eux-mêmes n’ont, dans leur très grande majorité, pas été au bout de ses pages. Acquérir «le Zemmour» s’apparente plutôt à un acte de résistance identitaire. On a d’autant moins de raisons de s’astreindre à le lire qu’on connaît déjà la thèse du pamphlet.

Céline Pigalle, la directrice d’i-Télé a étrangement justifié l’arrêt de l’émission «qui décape» à laquelle Zemmour participait sur sa chaîne: «On a de moins en moins le sentiment qu’on peut débattre. Le dialogue est devenu de plus en plus difficile, voire impossible.» Ou encore: «On a l’impression qu’il se parle à lui-même et à son public.» Diable, l’enfermement mental des polémistes finirait-elle par menacer l’échange démocratique? 

Eric Dupin
Eric Dupin (207 articles)
Journaliste
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