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Paul Feyerabend, l'enfant terrible de la philosophie des sciences

Hicham-Stéphane Afeissa et Nonfiction, mis à jour le 23.12.2014 à 17 h 57

Deux ouvrages posthumes, dont l'un enrichit significativement la connaissance que nous avions de la pensée du philosophe des sciences.

Allégorie philosophie / Manfred Brückels via WikimediaCC

Allégorie philosophie / Manfred Brückels via WikimediaCC

Philosophie de la nature

de Paul Karl Feyerabend

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La tyrannie de la science

de Paul Feyerabend

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«Elève zélé et passionné faisant preuve d’aptitudes bien supérieures à la moyenne. Se laisse parfois aller à des remarques impertinentes.» Voilà ce que les enseignants du lycée national de garçons de Vienne portèrent sur le bulletin de Paul Feyerabend pour l’année scolaire 1939-1940. Il faut croire qu’il est des individus que la vie ne change pas et qui sont, depuis le premier jour, ce qu’ils seront jusqu’à la fin de leur vie. Tel fut assurément le cas de Paul Feyerabend (1924-1994).

Feyerabend est sans aucun doute le philosophe des sciences le plus controversé du XXe siècle, l’un des plus lus peut-être aussi en son temps car il fut l’un des rares à trouver audience très au-delà des frontières de l’Université au sein desquelles il était, pour ainsi dire, comme un poisson hors de l’eau. Chercheur doué d’aptitudes intellectuelles «bien supérieures à la moyenne», dont le zèle fut fort diversement apprécié tout au long de sa carrière, Feyerabend doit au style décontracté qu’il se donnait et au dédain qu’il affichait pour l’érudition de ses confrères la réputation de ne pas être un chercheur particulièrement consciencieux et appliqué. Bref: de ne pas être très sérieux. Vingt ans après sa mort, l’œuvre de Feyerabend paraît assez peu fréquentée, par comparaison avec celle de Thomas Kuhn ou de Karl Popper, et nombreux sont ceux qui aujourd’hui tiennent certaines de ses déclarations pour des «remarques impertinentes» dont ils se seraient volontiers passés. De là vient le triste titre que Feyerabend s’est vu décerner en 1987 –et qui a dû bien le faire rire– de «Salvador Dalí de la philosophie universitaire, pire ennemi que la science ait à ce jour».

Cette étiquette infâmante et cette réputation sulfureuse expliquent dans une certaine mesure le retard avec lequel paraissent deux ouvrages publiés par les éditions du Seuil, Philosophie de la nature et La tyrannie de la science, dont le premier est le plus important des deux, le second recueillant le texte d’une série de conférences données en 1992 à l’adresse d’un public assez large dans lequel Feyerabend offre une synthèse de sa réflexion sous une forme particulièrement vivante, non dénuée d’humour, comprenant ses échanges avec les auditeurs.

Il aura fallu plus de trente ans pour que paraisse enfin en français la Philosophie de la nature achevée à la fin des années 1970, dont le manuscrit a été découvert, un peu par hasard, dans les archives philosophiques de l’université de Constance où les œuvres posthumes de Feyerabend ont été déposées. Tout en travaillant à son œuvre majeure, Contre la méthode (1975) –qui allait engendrer avec les travaux de Thomas Kuhn et de Imre Lakatos le tournant historique à partir duquel l’épistémologie se rapprocha progressivement de l’histoire et de la sociologie des sciences plutôt que de persister à considérer son objet comme un simple objet logique–, Feyerabend préparait cette Philosophie de la nature, laquelle était censée comporter trois tomes et ambitionnait de reconstruire l’histoire des différentes modalités de compréhension de la nature, depuis les premières traces d’art pariétal au paléolithique, jusqu’aux débats contemporains sur la physique nucléaire. Le projet ne fut pas mené à son terme et tomba dans l’oubli dès la fin des années 1970, jusqu’à ce que Feyerabend lui-même finisse par en perdre, semble-t-il, le souvenir, puisqu’il ne figure nulle part dans les notices bibliographiques dressées par l’auteur, et que celui-ci ne l’évoque pas une seule fois dans son autobiographie.

L’ouvrage, tel qu’il nous parvient, porte les traces de cet inachèvement, et se donne à lire comme une recherche en cours à laquelle l’auteur a manifestement consacré beaucoup de temps et pour laquelle il a effectué de très nombreuses lectures (par où l’on voit, soit dit en passant, que Feyerabend était un chercheur bien plus zélé que ne veulent l’admettre ses détracteurs). La thèse de fond (radicalement anti-poppérienne) qui y est défendue est bien connue de tous les lecteurs de Feyerabend, à savoir qu’il n’est ni possible ni souhaitable de séparer le contenu de la science de ce qui n’est pas la science. Les positions métaphysiques, les cosmologies inhérentes aux diverses religions ne sont pas simplement de précieux réservoirs à idées, mais sont autant de précédents de la science actuelle qui doivent être préservés et développés en relation avec la science, et non pas abandonnés. Il arrive souvent qu’un mythe se soit révélé capable de donner une image du monde plus adéquate que les théories scientifiques qui le remplacèrent, et c’est dès lors en faisant retour à des idées plus anciennes que l’on progresse.

La relative nouveauté qu’offre toutefois la Philosophie de la nature tient en ceci qu’on y voit Feyerabend critiquer ouvertement, et de façon plus explicite encore que dans Contre la méthode, la prémisse selon laquelle les positions non scientifiques seraient incommensurables aux énoncés de la science, qu’il faudrait en conséquence les modifier pour leur conférer une plus grande précision et un contenu empirique. Les pages consacrées à la mythologie visent à démontrer que les inventeurs des mythes disposaient en réalité de connaissances factuelles en astronomie, en botanique, en zoologie, en biologie, en médecine, en sociologie, en théologie, qu’ils mettaient à l’épreuve dans leurs laboratoires et leurs observatoires (tels que Stonehenge) et qu’ils utilisaient au cours de leurs périples audacieux. Les théories auxquelles ils aboutirent conservent aujourd’hui encore, assure Feyerabend, tout leur intérêt, à tel point qu’elles fournissent des moyens diagnostiques et thérapeutiques remplaçant souvent avantageusement les doctrines médicales existantes. Autrement dit, dans certains litiges opposant la science et le mythe, il se pourrait bien que le mythe ait raison et que la science ait tort, et donc que les mythes constituent des alternatives tout à fait crédibles face à la science en tant qu’ils disposent d’un savoir qu’on ne trouve pas dans la science et qui est peut-être même nié par celle-ci.

On aura reconnu, en filigrane de toutes ces pages, le fameux principe «anything goes» auquel l’auteur doit une bonne partie de sa notoriété, signifiant qu’il n’existe pas une seule règle logique ou méthodologique qui puisse être considérée comme acquise ou qui puisse être imposée à la science en toutes circonstances. A en croire Feyerabend, qui déploie pour le démontrer des trésors d’érudition (dont il n’était pas moins pourvu que ses confrères), ni le contenu, ni la méthode, ni même les règles de la raison ne nous permettent de distinguer la science de la «non-science». Tout ce qui apparaît comme une séparation n’est qu’un phénomène local se produisant dans certaines conditions, entre certaines parties de la science et certaines parties de la « non-science », de sorte qu’il est impossible d’en conclure qu’il existe une différence essentielle entre les éléments ainsi séparés.

Hicham-Stéphane Afeissa
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