Culture

Où est l'esprit de Noël de la pop-culture française?

Marie Desgré, mis à jour le 24.12.2014 à 16 h 29

Ca sent le feu de cheminée, la guimauve et les bons sentiments: les films et autres fictions télé mièvres sur Noël ont envahi nos petits écrans. Une production presque totalement anglo-saxonne, tout comme les chansons de Noël. La culture populaire française se désintéresserait-elle donc de cette grande fête familiale?

La culture française a un rapport un peu particulier à Noël... Ici, une scène du «Père Noël est une ordure».

La culture française a un rapport un peu particulier à Noël... Ici, une scène du «Père Noël est une ordure».

On sait dès le début que les gentils seront récompensés à la fin,  que les cœurs solitaires ne le resteront pas au-delà du réveillon. A l'approche de Noël, les films et téléfilms centrés sur cette fête déferlent dans nos programmes télé. On y parle de retrouvailles, de pardon, de coup de foudre, de rédemption ou on y exauce le vœu d'un enfant. Ils viennent souvent des Etats-Unis, où ils sont produits en quantités industrielles: cette année, la chaîne télé Hallmark (du nom des cartes de vœux) présente pas moins de 12 nouveaux téléfilms sur Noël.

Au cinéma, on peu noter la sortie américaine de A merry friggin' Christmas ou Saving Christmas. Les mélomanes aussi ont droit à l'esprit de Noël: de Johnny Cash à Mariah Carrey et cette année Sam Smith ou Ariana Grande, presque tous les artistes à succès aux Etats-Unis ont sacrifié à la tradition du «Christmas CD», un album entièrement composé de chansons originales ou de reprises autour de Noël. On y parle aussi d'amour, de retrouvailles, et beaucoup de religion. Une thématique difficilement envisageable pour des chanteurs français qui s'ouvrent rarement sur leur chrétienté, quand leurs homologues américains remercient Dieu à tout va lors des cérémonies de remises de prix.

En France, on se contentera de Tino Rossi et La Compagnie Créole dont les chansons de Noël sont sorties à l'époque des vinyles. Tout cela ne nous rajeunit pas. Pour trouver plus récent, il faut taper dans la chanson humanitaire avec le récent Noël est là destiné à collecter des fonds contre Ebola ou, l'album Noël ensemble, sorti en 2000 et vendu au profit de la recherche contre le Sida.

L'esprit de Noël revient en revanche chaque année sans faute sur nos petits écrans avec la diffusion, dès le début du mois de décembre, de téléfilms sur Noël (notamment dans la case du début d'après-midi sur TF1 et M6). Mais les fictions diffusées sont largement étrangères (Etats-Unis, Canada, Allemagne). Au cinéma, les films sur Noël que l'on peut citer spontanément ne sont pas nombreux, ni très récents: Le Père-Noël est une ordure est une comédie cynique, le très beau L'arbre de Noël (film franco-italien) avec Bourvil est infiniment triste... Quant à La Bûche, il parle de la famille, mais de celle qui s'engueule. Ambiance.

Un filon commercial

La France consomme, mais ne produirait donc pas (ou très peu) de culture populaire sur Noël?

«Noël aux Etats-Unis est un phénomène commercial, au même titre que le 4 juillet, Thanksgiving... C'est une ronde incessante et tout le monde, des firmes agro-alimentaires à l'industrie du cinéma, surfe là-dessus», analyse Laurence Nardon, chercheuse responsable du programme Etats-Unis à l'Institut français des relations internationales (Ifri). Les séries n'y échappent pas, et ce d'autant plus que les épisodes inédits sont écrits en fonction de la période de l'année à laquelle ils passeront à l'écran. «A la grande époque de Friends, l'épisode de Noël était très attendu. Alors forcément, les écrans pubs étaient plus chers».

Un filon commercial que la fiction française n'a pas suivi. «En France, il y a eu une forte mobilisation des catholiques après la Seconde Guerre mondiale contre le Père-Noël, considéré comme l'incarnation d'une Amérique matérialiste et capitaliste», explique Jean-Marc Leveratto, professeur de sociologie à l'université de Lorraine. «Dans ce contexte, il y a peut-être une mentalité qui ne joue pas en la faveur de ce type de production de fiction».

Une tradition depuis Dickens

Mais la différence va au-delà de l'aspect purement commercial. Aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni, la fiction autour de Noël est une tradition qui remonte au XIXe siècle. «La "Christmas story", c'est un peu comme la scène de nativité sur la couverture de Télérama la semaine de Noël: c'est une tradition dans le monde anglo-saxon, depuis la publication du conte Un chant de Noël de Charles Dickens, en 1843. Par la suite, on a longtemps trouvé des histoires de Noël dans les journaux, publiées par épisodes, sur la période des fêtes», explique Laurence Nardon.

Toutes les règles ayant des exceptions, cette année sort en France Le Père-Noël, d'Alexandre Coffre, en salles depuis le 10 décembre. Il met en scène la rencontre entre un cambrioleur (Tahar Rahim) déguisé en Père-Noël pour mieux passer inaperçu le soir du réveillon, et un petit garçon rencontré par hasard, qui sera vite mis à contribution par le cambrioleur pas vraiment méchant. Les ingrédients du conte de Noël sont là: une rencontre qui va bouleverser la vie des deux personnages, un Paris enneigé et illuminé, l'action se situant sur un laps de temps très court, un soupçon de rédemption...

 

Pourtant, «à la base je ne cherchais pas à faire un film de Noël», raconte Alexandre Coffre. «Ce qui m'a intéressé, c'est la question de la filiation, le rapport père-fils. En reprenant le scénario, le film de Noël s'est imposé peu à peu. Et évidemment, avec un Père-Noël sur l'affiche et un titre pareil, ce film ne pouvait pas sortir en juin».

Ses références en termes de films de Noël?

«La vie est belle, Le Grinch, L'étrange Noël de Mr Jack... Ce ne sont que des films américains! Je crois que si nous faisons peu de films de Noël, c'est surtout une question de culture profonde. Les Américains adorent les symboles, la culture du divertissement y est plus ancrée, ils sont plus expansifs. Ca vient peut-être de leurs origines protestantes. Nous sommes plus dans la pudeur. Aujourd'hui, on est plus des spécialistes des bêtisiers que des longs-métrages de Noël.»

Des divertissements familiaux plutôt que sur Noël

Il ne croit pas si bien dire. Sur les quelques semaines entourant Noël, les programmes télés regorgent de bêtisiers en prime-time. Il y en a pour tous les goûts et mêmes pour les chaînes spécialisées, puisque L'équipe 21 propose son Grand bêtisier du sport, au même moment que Le Grand bêtisier de 6Ter, la veille du Bêtisier de TMC et le lendemain du Grand bêtisier de Noël prévu par D8 et d'En direct avec Arthur sur TF1. La liste est loin d'être exhaustive. «En France, il y a une production fraîche de divertissements de Noël, avec la déclinaison des jeux télé version Noël, les soirées spéciales avec des artistes... C'est le corolaire des films de Noël aux Etats-Unis», analyse t-on au département programmation de TF1. La chaîne prévoit notamment une soirée spéciale Noël de sa série Nos chers voisins, le 26 décembre.

«Outre  les téléfilms étrangers sur Noël, très marqués, diffusés l'après-midi depuis le premier week-end de décembre, cette période est l'occasion de diffuser des films qui ne parlent pas forcément de Noël mais drainent un public large, des enfants aux adultes. Comme la trilogie Narnia ou La grande vadrouille, qui est chaque année très regardé et attendu». S'il ne s'agit pas d'histoires sur Noël avec leur morale et leur narration sur un temps très court, les films sélectionnés par les chaînes télé françaises pour être diffusés à Noël portent donc bien, quand même, un esprit de Noël: ce sont ceux que l'on peut partager en famille.

Marie Desgré
Marie Desgré (2 articles)
Journaliste
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