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Découvrir Lévinas avec Husserl et Heidegger

Hicham-Stéphane Afeissa et Nonfiction, mis à jour le 22.12.2014 à 18 h 45

Une étude entièrement consacrée au dialogue permanent noué entre Husserl et Lévinas, voulant démontrer qu'il constitue le fil conducteur le plus sûr pour suivre la pensée de Lévinas dans tous ses développements.

Emmanuel Lévinas / Bracha L. Ettinger via WikimediaCC

Emmanuel Lévinas / Bracha L. Ettinger via WikimediaCC

De l'intellectualisme à l'éthique: Levinas et la phénoménologie de Husserl

de Smadar Bustan

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On aurait pu compter sur les doigts d’une seule main celles et ceux qui, à la fin des années 1920, en France, avaient déjà entendu parler du fondateur de la phénoménologie, Edmund Husserl. Parmi ceux-là, il faut citer Jean Héring, l’abbé Baudin, Alexandre Koyré, Gabrielle Peiffer et Emmanuel Lévinas. Victor Delbos avait signé en 1911 un compte rendu des Prolégomènes à la logique pure dans la Revue de métaphysique et de morale, mais sans bien saisir la nouveauté de ce qui était en train d’apparaître dans le ciel de la philosophie. Sartre, quant à lui, n’entendra parler de Husserl pour la première fois qu’en 1933, dans un bar parisien nommé Le bec à gaz, par la bouche de Raymond Aron, lequel était alors pensionnaire à l’Institut français de Berlin où il préparait sa thèse. Merleau-Ponty lui aussi ne commencera à le lire, semble-t-il, que dans le courant des années 1930, notamment dans la traduction des Méditations cartésiennes de Husserl réalisée par Lévinas et Peiffer. Paul Ricœur, enfin, saluera Lévinas, dans un bel article publié en 1980, comme le «fondateur des études husserliennes en France», en déclarant devoir sa première rencontre approfondie avec Husserl à la lecture de la thèse doctorale que Lévinas a soutenu en 1930 sur La théorie de l’intuition dans la phénoménologie de Husserl.

Lévinas a donc joué un rôle de pionnier dans la réception de la phénoménologie husserlienne en France. Dès le début des années 1930, à l’âge de vingt-cinq ans, il s’attelait déjà à l’analyse de la phénoménologie en privilégiant alors la notion d’intentionnalité, dans une perspective enthousiaste saluant la naissance d’une nouvelle approche philosophique, «d’une philosophie vivante (…) au milieu de laquelle il faut se jeter et philosopher». Ainsi se nouaient les premiers fils d’un dialogue fécond entre les deux philosophies du maître historique et de son élève critique dont Smadar Bustan, dans le livre dont il va être question ici, s’emploie à montrer qu’il n’a jamais été interrompu, et qu’il constitue le fil conducteur le plus sûr pour circuler dans l’œuvre complexe et dispersée de Lévinas. Contrairement à une tendance interprétative assez générale ces dernières années, Smadar Bustan cherche à montrer que la phénoménologie de Husserl ne s’arrête pas là où commence l’éthique de Lévinas, mais qu’il découle de leur confrontation un prolongement éthique inattendu du chemin phénoménologique classique.

Ce que, très tôt, Lévinas ne peut accepter de la phénoménologie husserlienne, c’est son parti pris intellectualiste, c’est-à-dire l’option résolument prise en faveur d’une compréhension en termes strictement intellectuels de la saisie du monde. «L’attitude première et fondamentale en face du réel», écrit Lévinas présentant la position husserlienne, «est une attitude désintéressée, une pure contemplation, une contemplation qui envisage les choses comme ‘simplement choses’. Les prédicats de valeur, les caractères de la chose usuelle, en tant qu’usuelle, ne sont que postérieurs. Le monde de la théorie est premier». Dans un geste où se lit assurément l’influence de Heidegger, Lévinas fait valoir que le premier contact de l’homme avec les éléments du monde n’est pas d’ordre théorique mais pratique, voire usuel, et que notre premier rapport à l’être de l’étant n’est pas celui de la connaissance mais celui de la manipulation et de l’emploi. Loin de voir comme un détournement la radicalisation heideggérienne de la phénoménologie, le jeune Lévinas y verra d’emblée, et y verra toute sa vie[1] son cohérent accomplissement. Revenant sur ses premiers souvenirs de Fribourg, où il s’était rendu pour rencontrer Husserl à la fin des années 1920, Lévinas dira en 1992: «La grande chose que j’ai trouvée fut la manière dont la voie de Husserl était prolongée et transfigurée par Heidegger. Pour parler un langage de touriste, j’ai eu l’impression que je suis allé chez Husserl et que j’ai trouvé Heidegger.»

L’intérêt de l’étude de Smadar Bustan est de montrer de quelle manière ce qui nous apparaît aujourd’hui, avec le recul, comme une illusion d’optique philosophique, a pu se justifier pour Lévinas au fil d’une lecture originale de Husserl, notamment de la doctrine du sens implicite, dans laquelle Lévinas trouve l’idée que la présence auprès des choses implique une autre présence auprès d’elles, qui s’ignore, d’autres horizons corrélatifs de ces intentions implicites irréductibles à l’objectivation. L’imprévu, en face duquel toute représentation d’objet nous place, démontre que la vie recèle en elle une dimension qui échappe à la représentation, une dimension d’extériorité non objective. Comme le note Smadar Bustan, «le rôle qu’attribue chacun des auteurs [i.e. Husserl et Lévinas] à l’idée d’horizon permet d’éclairer leur singularité philosophique en ce qui concerne le rapport du sujet au monde. Cette différence provient du choix de chaque philosophe de souligner des aspects contraires: l’imprévisibilité de la théorie de l’horizon dans le cas de Lévinas et le pré-tracement dans l’intentionnalité dans le cas de Husserl. A petite échelle, il s’agit là d’un rejet de la suprématie de la conscience actuelle en phénoménologie, mais à grande échelle cette différence témoigne d’une divergence possible qui naîtra plus tard entre la perspective éthique de Lévinas et l’attitude phénoménologique». Divergence qu’il convient donc de comprendre, non pas tant comme une rupture entre les deux théories, que comme un prolongement de l’une par l’autre dans la mesure où ce nouveau champ latent sert de conjonction entre le domaine pré-réflexif (qui surgit de manière imprévisible dans l’événement éthique) et le domaine réflexif de la conscience intentionnelle.

Une fois acquise cette révision de la théorie phénoménologique du sens qui a tendance à faire de nous des logiciens bien avant l’heure de vérité, commence alors une nouvelle aventure philosophique qui cherche à écarter le théoricisme excessif de Husserl. En abordant trois niveaux de pré-réflexivité, (1) effective avec la jouissance sensible des nourritures de ce monde qui sont antérieures à la subjectivité constitutive, (2) éthique avec l’antériorité d’autrui qui paralyse l’ego cogito, et enfin (3) transcendante avec une divinité infinie qui précède notre temps et notre être, Lévinas s’efforce ainsi de scruter le sens originel de la vie et la primauté d’une altérité irréductible à la pensée. A suivre la lecture qu’en propose Smadar Bustan, Lévinas aurait su penser «à partir de Husserl mais aussi au-delà de lui», conformément, une fois encore, au célèbre adage heideggérien selon lequel «la compréhension de la phénoménologie se tient uniquement dans sa saisie comme possibilité», car «plus haut que l’effectivité se tient la possibilité». Husserl aurait paradoxalement fourni la clé au problème égologique en exposant la vaste structure d’infinité signitive et temporelle qui traverse la conscience intentionnelle, mais sans saisir l’occasion d’ouvrir la porte d’accès au véritable hors de soi. C’est cette occasion que n’aura pas laissé passer Lévinas, en exploitant toutes les virtualités inaccomplies de la phénoménologie husserlienne, dont jamais il n’aura cessé de recueillir l’héritage.

1 — Comme le remarque fort justement J.-F. Lavigne, «Lévinas avant Lévinas. L’introducteur et le traducteur de Husserl», dans E. Lévinas, Positivité et transcendance, Paris, PUF, 2000, p. 53 Retourner à l'article

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