Monde

Cuba: l'homme qui aimait les voitures

Frédéric Martel, mis à jour le 28.11.2016 à 10 h 06

La société cubaine est exsangue et, économiquement ruinée. Notre chroniqueur était à Cuba il y a quelques semaines. Il raconte un pays à l'agonie.

Une vieille voiture à Cuba, devant des portraits de Che Guevara, du héros national Jose Marti  et de Fidel Castro, à La Havane en août 2009. REUTERS/Desmond Boylan

Une vieille voiture à Cuba, devant des portraits de Che Guevara, du héros national Jose Marti et de Fidel Castro, à La Havane en août 2009. REUTERS/Desmond Boylan

J’ai l’impression que Ronaldo a épousé sa voiture. Une belle américaine. Il a l’air de l’aimer plus que sa femme. Il faut dire qu’elle a une grande valeur sentimentale autant que marchande. C’est une Ford noire d’époque: 1951. Le moteur est, me dit-il, «original». Il ajoute:

«C'est rare à Cuba.»

Pourtant dans les rues de La Havane, il n’est pas rare de voir ces ballets d’un autre temps: de vieilles guimbardes américaines bringuebalantes roulent sur les avenues, telle Chevrolet Bel Air qui sautille comme si elle avait perdu ses amortisseurs, telle Cadillac en mal de clients, telle Oldsmobile décapotable qui fait le bonheur des touristes. Cuba est figé à la date de la révolution: 1959.

La Ford est garée devant l’immeuble de Ronaldo dans le quartier de Vedado. C’est une zone résidentielle, aisée, centrale, au Nord-Ouest de la capitale cubaine. Depuis l’appartement de Ronaldo, on peut voir la mer. A moins de cent cinquante kilomètres de l’endroit où nous sommes, La Havane, il y a les Etats-Unis, la Floride, Key West et, au-delà, Miami et South Beach.

Ronaldo n’a jamais quitté Cuba. Mais chaque jour, il se fait comme une idée des Etats-Unis à travers sa voiture, qu’il astique constamment. Dans le coffre, il range des objets qui sont, me dit-il, «de grande valeur». Un jour, après une mise en confiance qui a pris presque une semaine, il m’a autorisé à les voir. La malle était un garage! Des clés, des tournevis, de l’huile, des chiffons, des pièces de rechange –tout un appareillage pour réparer la Ford. «Cela coûte une fortune et il faut payer en CUC», ajoute Ronaldo.

Pour accéder aux bonnes écoles, il faut payer; pour se soigner, il faut bakchicher aussi; pour se procurer le moindre produit de base, il faut payer en CUC.

 

Le CUC est la monnaie «convertible», depuis que le dollar a été officiellement interdit sur l’île. Lorsque j’ai visité Cuba pour la première fois, en 2010, elle était essentiellement réservée aux touristes qui ne pouvaient payer leur hôtel ou accéder aux magasins de «luxe» –pour acheter du shampoing, du savon, de la mousse à raser, des téléphones portables ou du Rhum Havana Club– qu’en CUC. Lors de mon retour à Cuba, à l’été 2014, le CUC était devenu la monnaie commune. On achète ses mangues et ses bananes en CUC. On paye le médecin en CUC. On donne de l’argent en sous-main aux enseignants en CUC. On paye les pots de vin à la police, en cas d’excès de vitesse, en CUC.

Ronaldo n’a pas ce souci. Comme j’ai pu le constater, sa Ford ne roule, même lancée, qu’à 60km/h, et il a trop peur de l’accident, fatal pour un véhicule de cet âge, avec un système de freinage si archaïque, pour risquer de tout perdre à cause de la vitesse. «Tout est devenu si cher. La corruption est partout», commente Ronaldo. Qui résume:

«Cuba est un pays en faillite.»

L'échec final de la révolution castriste

«Somos todos Americanos», a dit Barack Obama, mercredi, dans une déclaration historique, mettant fin à un demi-siècle de guerre froide entre les Etats-Unis et Cuba. Alors comme ça, a-t-on appris, et pour reprendre l’image de la dissidente Yoani Sánchez cette semaine, les leaders militaires socialistes «couleur vert-olive» pactisaient secrètement avec l'«Oncle Sam»!

Mais si les raisons de cette audace diplomatique sont assez claires du côté d’Obama, elles sont plus floues du côté cubain. Pourquoi les Castros acceptent-ils, à la fin de leur vie, de tiret un trait sur ce qui constitue le seul véritable message politique de leur régime: l'anti-américanisme radical et l’anti-impérialisme viscéral? L’explication est pourtant simple: Cuba est à l’agonie, son économie à bout de souffle, et la révolution castriste un échec sans retour possible.

Entre 2010 et 2014, j’ai vu la situation du pays se dégrader à grande vitesse. Le pays est aujourd’hui à ce point dysfonctionnel et la corruption tellement généralisée, qu’il était temps, même pour Raúl Castro, le «jeune» frère de Fidel et «nouveau» président –âgé de 83 ans–, de chercher une échappatoire.

Plus pragmatique que son aîné, Raúl a avancé prudemment. D’abord, il a libéralisé modestement les petits métiers, les micro-entrepreneurs, la restauration légère et certains artisans et agriculteurs (toutes les sociétés, les restaurants et les fermes agricoles ont été nationalisés en 1968 à Cuba). Ce faisant, il a surtout attribué ces petits marchés à ses copains de la Sierra Maestra –les révolutionnaires barbus reconvertis en businessmen rasés de près. Plus récemment, il a autorisé l’importation de voitures et de «celulares», comme on appelle ici les téléphones portables. Il a promis aussi l’accès à l’Internet pour tous les Cubains via une centaine de cyber-cafés –une promesse dont j’ai pu constater sur place il y a quelques semaines qu’elle était restée pour l’heure sans effet.

Chez Doña Blanquita, un rare restaurant «privé» au premier étage d’un palace colonial en capilotade, sur la Rampa à La Havane, je découvre les limites de ce «capitalisme» très encadré. C’est un établissement familial où on sert de la soupe de haricots noirs, des plantains et du cafecito. Il y a quatre ou cinq clients chaque soir, guère plus. La plupart des plats sur la carte sont indisponibles et la viande est rare. Le patron appartient-il à la nomenklatura cubaine? Je ne peux pas le dire. Mais on sait que la quasi-totalité de l’industrie hôtelière et touristique est entre les mains des apparatchiks castristes qui, à défaut d’avoir réussi la révolution, profitent de celle-ci.

Sur les murs des avenues de La Havane, je remarque des portraits géants de Castro et Che Guevara, accompagnés des mêmes slogans nationalistes et socialistes usés jusqu’à la corde, répétés à l’infini: «Viva la revolución», «Viva Fidel», «Patria o muerte » ou « ¡ Socialismo hoy, mañana, y siempre!»

«Miami, c’est très proche des Etats-Unis»

Calle Obispo, une rue piétonne et commerçante près du Parque Central, je tente de boire un café avec Victoria, une jeune cubaine, noire, qui parle parfaitement anglais. Le café, fort cher, coûte 1 CUC (environ 0,80 euro). Le serveur nous fait attendre une dizaine de minutes, bien que nous soyons au comptoir. Voyant finalement un billet de 10 CUC que je lui tends, il nous adresse soudain la parole pour nous demander d’aller faire de la monnaie ailleurs.

Le racisme est omniprésent à Cuba

Victoria

Visiblement, il veut une pièce de 1 CUC et rien d’autre. Victoria s’étonne bruyamment de cette pratique, mais le serveur est intraitable. C’est un fonctionnaire qui n’a aucune envie de travailler, ni d’être agréable. En outre, il n’aime guère les noirs. «Le racisme est omniprésent à Cuba», me confirme Victoria, alors que nous nous éloignons de ce café au rez-de-chaussée d’un immeuble rococo de l’ancienne aristocratie cubaine, prestigieux mais délabré, qui croule sous les stucs et est en cours de restauration depuis dix ans. Grand luxe des années 1950; misère des années 2000.

Victoria me décrit durant plusieurs jours la réalité du régime castriste. Pour accéder aux bonnes écoles, il faut payer illégalement; pour se soigner, il faut bakchicher aussi; pour se procurer le moindre produit de base –un réfrigérateur ou du papier toilette– , il faut payer en CUC. Des prix la plupart du temps inaccessibles pour les Cubains. C’est ce que me confirme aussi Madelín.

Madelín habite non loin de là dans un appartement cossu situé près du célèbre Malecón, la longue avenue du front de mer à La Havane. Cette ancienne enseignante d’une quarantaine d’années était payée vingt euros par mois dans la fonction publique cubaine. Aujourd’hui, elle perçoit un salaire presque cent fois supérieur en louant seulement, au marché noir, trois chambres de son logement. Je loge dans cette «casa particular» –une sorte de bed & breakfast que l’on réserve par téléphone ou, de l’étranger, sur revolico.com, un site cubain ressemblant à Craigslist ou à Airbnb.

«Les rares succès du régime sont artificiels, me dit Madelín. L’insécurité est grande à Cuba, le système de santé est fragilisé par le manque cruel de moyens techniques et l’exil massif des médecins qualifiés au Venezuela, en échange du pétrole.»

Elle reprend:

«Même le système éducatif, dont Castro s’est toujours vanté, est hors du temps et de pure propagande, notamment en histoire, en économie, sans parler des écoles de commerce ou de journalisme. Quant à l’informatique, on l’enseigne à Cuba sans ordinateur ni Internet!»

Elle évoque aussi la prostitution féminine de jeunes adolescentes mineures –«une honte pour Cuba». Comme beaucoup d’habitants de La Havane que j’ai rencontrés, Madelín rêve de vivre en Floride «où Internet est libre et où il y a la 3G». Et elle ajoute, en plaisantant, répétant une blague fréquente ici:

«Ce qui est génial avec Miami, c’est que c’est très proche des Etats-Unis.»

Longtemps, on a cru –et l’extrême gauche le répète encore régulièrement en Europe– que Cuba avait au moins réussi dans le domaine de la santé, de l’école, de l’égalité des races et des sexes. Sur ces quatre sujets, la situation, en fait, se détériore constamment. La corruption a anéanti jusqu’aux derniers symboles du castrisme. L’insignifiance des salaires des enseignants les oblige aux pots de vin; la misère des médecins leur impose le bakchich. Même Raúl Castro sait que la révolution socialiste ne peut plus être sauvée. «Patria o muerte...»

L’annonce d’Obama était en concurrence avec l’arrivée du poisson

On peut se faire une idée assez juste de la vie quotidienne des Cubains, en lisant le blog «Generacion Y» (ici dans sa version en anglais) de la célèbre Yoani Sánchez. Je sais que celle-ci, placée sous surveillance étroite à Cuba, rédige souvent ses textes et ses tweets par SMS et les envoie à un contact sûr, probablement en Floride, d’où ils sont postés sur le web.

Le blog Generacion Y décrit, avec la monotonie cultivée d’une entomologiste, la vie quotidienne à Cuba, avec ses pénuries alimentaires persistantes, ses transports publics défectueux et, bien sûr, sa corruption généralisée. Cuba se proposait de libérer le peuple et de devenir l’exemple d’un socialisme réussi; or il a copié la Roumanie et la Tchécoslovaquie dans les pénuries, l’obsession sécuritaire, le contrôle des esprits et les queues immenses devant les magasins rationnés.

Le style dépassionné de Yoani Sánchez, ce décryptage méticuleux des faits, des chiffres, des interdits bureaucratiques, est plus efficace que n’importe quel pamphlet pour décrire une dictature au jour le jour.

Ce n’est pas un média anticastriste, c’est un média qui colle aux réalités. Bien sûr, le site, qui compte environ quatorze millions de visiteurs uniques chaque mois, est davantage lu à Little Havana, quartier cubain de Miami et QG de la contre-révolution cubaine, qu’à La Havane. Sur ce blog, Sánchez écrivait, ce mercredi 17 décembre, un très beau post:

«Au marché Carlos III, les clients ont été surpris, à la mi-journée, que les networks télévisés ne diffusent ni match de foot ni vidéo-clips, mais un discours de Raúl Castro, suivi un peu plus tard par celui d’Obama, via la chaîne satellitaire [vénézuélienne] Telesur. La première allocution a causé un certain étonnement, mais la seconde a vu les Cubains adresser de petits baisers au visage du président américain, en particulier quand il a annoncé l’assouplissement des transferts d’argent vers Cuba et abordé la délicate question des télécommunications. A ce moment-là, le cri “I Love...” (en anglais), a pu être entendu, parti d’un coin du marché. Il est important aussi de dire que cette nouvelle avait un concurrent de poids: l’arrivée du poisson sur un marché rationné après des années de disparition. Malgré tout, vers le milieu de l’après-midi, presque tout le monde était au courant et le sentiment général était la joie, le soulagement, l’espoir.»

Il est difficile de dire quelles seront les conséquences de cet accord surprise entre les Etats-Unis et Cuba. Si des relations économiques, un tourisme, les communications devaient s’installer durablement, il est probable que le régime castriste n’y survive pas.

Il n’y a pas de papier, pas de vie littéraire, pas de critiques

Leonardo Padura

La chute de l’Union soviétique a précipité la faillite économique de l’île et l’effondrement actuel du Venezuela –un pays qui traverse une crise politique majeure et son économie du pétrole est en lambeaux– décuple cet effet aujourd’hui. Cuba peut évoluer vers un modèle à la chinoise ou même à la vietnamienne –l’économie de marché dévergondée, mais le contrôle politique maintenu. Ou bien suivre le triste modèle russe: une oligarchie politique reconvertie dans l’oligarchie économique qui, avant d’ouvrir le jeu politique, s’est partagé les ressources vitales du pays. Le scénario du basculement démocratique n’est pas à exclure, mais il n’est pas le plus probable au pays du totalitarisme des tropiques.

Un pays sans livres

A La Havane, Ronaldo, lui, continue à astiquer sa Ford d’époque. Il pourrait s’en servir pour gagner sa vie comme «taxi collectif» et loger aisément six personnes à bord –comme toutes les voitures d’époque à Cuba. Mais il a trop peur d’abîmer sa belle américaine; il évite donc de s’en servir, sauf pour quelques grandes occasions: un événement familial, une cérémonie ou un journaliste qui paye en CUC. A l’intérieur, tout est d’époque. Des ceintures de sécurité? Il faut pas rêver quand même. Fermer la fenêtre? C’est impossible. Mais il y a un auto-radio!

Ronaldo sort de la boîte à gants très abîmée de sa Ford une «pendrive». S’il n’y a quasiment pas d’Internet à Cuba (sauf à 10 euros de l’heure dans les grands hôtels), peu de téléphone portable, il y a néanmoins ces fameuses clés USB qui permettent d’échanger des films, des telenovelas ou, branchées sur un auto-radio de fortune, d’écouter de la musique cubaine.

Et nous voilà partis. Destination: la maison de l’écrivain Leonardo Padura, mondialement célèbre pour L’homme qui aimait les chiens, une biographie romancée de Trotsky.

Padura habite une maison individuelle modeste dans un faubourg de La Havane, baptisé Arroyo Naranjo. «Je suis né là, mon père aussi, comme mon grand-père», dit-il. Et l’écrivain de poursuivre:

«Il n’y a plus de livres à Cuba. Il n’y a pas de marché pour les livres, ici.»

Les librairies sont vides, les bibliothèques recèlent d’ouvrages de seules propagandes et, même au marché noir, il est rare de trouver une grande diversité de titres. Les touristes achètent certes de vieilles compilations de discours de Fidel Castro ou de Che Guevara, sous le regard consterné des Cubains, mais ce n’est pas vraiment de la littérature. «Il n’y a pas de papier, pas de vie littéraire, pas de critiques», continue Padura, qui porte un tee-shirt orange et un short (il fait 40°C). Pense-t-il que le régime castriste peut tenir?

«La politique ne m’intéresse pas. Je suis un homme très réaliste. Je ne fais pas de spéculation.»

Au retour, en rentrant vers le centre de La Havane, la Ford de Ronaldo est arrêtée par la police. Excès de vitesse? C’est impossible. Une petite discussion s’ensuit avec l’agent. Ronaldo finit par sortir quelques CUC. Le policier nous laisse partir.

 

Certains noms, adresses et situations ont été modifiés dans cet article.

 

Frédéric Martel
Frédéric Martel (82 articles)
Journaliste et chercheur
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