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Russie: la crise actuelle n'est pas une répétition de celle de 1998

Gérard Horny, mis à jour le 22.12.2014 à 11 h 42

Dans une économie mondialisée, on ne peut croire que les difficultés de la Russie soient sans conséquences pour les autres pays, y compris le nôtre. Mais, en dépit de quelques traits communs, la crise actuelle ne ressemble guère à celle qui a frappé le pays à la fin du siècle dernier.

Devant un bureau de change à Moscou, le 17 décembre 2014. REUTERS/Maxim Zmeyev

Devant un bureau de change à Moscou, le 17 décembre 2014. REUTERS/Maxim Zmeyev

Les derniers événements ont été d’une violence extrême: entre le début de l’année et la mi-décembre, le rouble a perdu près de la moitié de sa valeur face au dollar, la bourse russe, elle, a perdu plus de la moitié de sa valeur et la hausse des prix à la consommation a avoisiné 10%.  

Dans sa conférence de presse du 18 décembre, Vladimir Poutine s’est voulu rassurant: les pensions et les salaires seront payés, mais il y aura des coupes budgétaires et la croissance ne retrouvera un niveau correct que dans deux ans. 

Même en supposant qu’il ait raison, les prochains mois risquent fort d’être très difficiles pour les Russes. Selon les calculs de la banque centrale, le PIB pourrait chuter de 4,8% en 2015.  Cette estimation est peut-être encore trop optimiste : Eric Chaney et Greg Venizelos, économistes à AXA IM, jugent que le recul devrait être d’au moins 5 % après une croissance modeste de 0,5% en 2014.

Des sanctions plus efficaces que prévu et un pétrole en chute libre

De quels maux souffre la Russie? D’abord des sanctions occidentales, qui semblent avoir été en fait beaucoup plus efficaces qu’on ne l’avait pensé. Le gel des avoirs à l’étranger d’un certain nombre de proches de Vladimir Poutine est sans doute la mesure qui a le plus frappé les esprits, à côté de l’interdiction des exportations vers la Russie de matériel militaire et de produits pouvant avoir un double usage civil et militaire et de l’interdiction de participer aux activités de prospection pétrolière en Arctique, mais celles qui ont fait le plus mal concernent l’arrêt du financement à long terme des banques et entreprises russes.

Cette fermeture de l’accès aux capitaux étrangers a toutefois une conséquence paradoxale que l’on n’avait peut-être pas prévue: rendre l’économie nationale encore plus dépendante des pouvoirs publics, et donc du système mis en place par le président de la Fédération…

A ces sanctions s’est ajoutée depuis cet été la décrue des prix du pétrole brut, qui prive le pays d’une partie de ses recettes en devises et l’Etat d’une partie de ses recettes fiscales.  Ces deux phénomènes cumulés –les sanctions et  le recul des cours du pétrole– ont pesé sur le cours du rouble, tandis que la riposte du président Poutine –l’arrêt de l’importation de certains produits alimentaires– poussait les prix à la hausse. Et la décision de la banque centrale de porter son taux directeur à 17%, certes justifiée par le besoin de soutenir le cours de la monnaie, va avoir un effet récessif fort si ce taux est maintenu durablement à un niveau aussi prohibitif.

Une situation bien différente de celle de 1998

Va-t-on bientôt parler de «crise russe» comme ce fut le cas à l’été 1998 ? Non, car la situation d’ensemble est très différente. Le seul point commun est le bas niveau des prix du pétrole, très pénalisant pour une économie peu diversifiée. 

La crise russe de 1998 avait été précédée par la crise asiatique de 1997, elle-même  provoquée par le retrait de capitaux des pays avancés qui avaient été placés là dans une optique de court terme. 

Certains pays émergents sont certes confrontés actuellement à de réelles difficultés, mais la plupart d’entre eux sont dans des situations beaucoup plus saines aujourd’hui: moindre dépendance aux capitaux étrangers, placés sur les marchés financiers en 1997 et prêts à repartir à la première alerte, davantage investis dans des projets industriels aujourd’hui, et réserves de change beaucoup plus substantielles qu’il y a seize ou dix-sept ans. Vladimir Poutine ne se prive pas, d’ailleurs, de rappeler que la Russie dispose (ou disposait avant ses interventions) de l’équivalent de 419 milliards de dollars de réserves de devises.

Là réside la différence essentielle avec 1998.

Les comptes extérieurs du pays étant très dégradés, l’Etat russe s’était endetté fortement auprès des investisseurs internationaux, en leur promettant des rendements mirifiques sur les titres d’Etat, les GKO. Les capitaux spéculatifs qui affluaient ainsi permettaient de rembourser les emprunts en devises qui arrivaient à échéance. Mais l’Etat, faute de pouvoir faire rentrer correctement les recettes fiscales, dut admettre à la mi-août 1998 qu’il était en cessation de paiement. L’onde de choc partie de Moscou gagna tous les marchés obligataires mondiaux et  le risque de faillite d’un énorme hedge fund, LTCM, mit en péril le système financier international; seule l’action énergique de la banque fédérale de New York permit d’éviter une catastrophe.

Aucune comparaison n’est possible avec les événements de ces derniers jours. Les marchés financiers ont été fortement perturbés,  les cours ont fortement reculé –au moins temporairement– sur la plupart des grandes places boursières, mais à aucun moment le risque de crise «systémique» n’est apparu.

Poids modeste des exportations vers Moscou

Evidemment, l’impact des difficultés d’un pays qui représente 3,4% du PIB mondial ne peut être ignoré, même s’il ne doit pas être exagéré. Ainsi que le rappelle l’Insee dans sa dernière note de conjoncture, la Russie représente 3,9% des exportations de l’Allemagne et 2,3% de celles de la France.  En comptant les effets indirects (une entreprise allemande ou française qui vend moins à la Russie va acheter moins de produits intermédiaires, payer moins d’heures supplémentaires à des gens qui, du coup, vont moins consommer, etc.), «une baisse de 3 points de PIB de la Russie aurait un impact à moyen terme de 0,1 point de PIB en France et de 0,15 point en Allemagne».

Ce n’est pas négligeable, mais ce n’est pas dramatique. Surtout si on met ces chiffres en regard de ce que doit apporter la baisse des cours du pétrole. Selon les calculs du FMI, affirme Christine Lagarde, sa directrice générale, un recul de 30% des cours doit conduire à un supplément de croissance de 0,8% dans la plupart des économies avancées. Même pour les entreprises ou les établissements financiers les plus directement touchés par les problèmes russes, des compensations peuvent venir de l’amélioration du climat général des affaires.

Cela dit, il faut être prudent dans ses prévisions: on ne sait pas encore à quel prix le cours du pétrole se stabilisera au terme d’un reflux dans lequel les fonds spéculatifs ont joué un rôle important. Et les considérations économiques ne sont peut-être pas les plus importantes: l’effet des événements en cours est aussi à chercher du côté de la politique étrangère et des liens que la Russie peut être amenée à resserrer avec des pays comme la Chine ou l’Inde pour contrebalancer ses déconvenues à l’ouest. 

Une confiance encore  très limitée

Mais l’aspect le plus révélateur de cette nouvelle crise russe est la crainte que celle-ci a tout de suite suscitée: les crises financières à répétition ont marqué l’opinion à un point tel que toute secousse un peu forte enregistrée sur les marchés est immédiatement interprétée comme le premier indice d’une crise plus profonde.

Quels que soient les chiffres publiés sur la santé financière des banques et d’autres établissements, le doute surgit immédiatement: et si ça recommençait, si la crise russe  n’était que la première d’une nouvelle série? Depuis 2008, la confiance n’est jamais vraiment revenue, en tout cas pas en France.

Gérard Horny
Gérard Horny (300 articles)
Journaliste
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