Culture

Ça y est, les Sony Leaks ont réussi à terroriser Hollywood

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 19.12.2014 à 12 h 55

George Clooney n'a pas réussi à convaincre ses pairs de signer une pétition soutenant Sony, tandis qu'un autre studio a décidé d'annuler la rediffusion dans certaines salles de «Team America: World Police», film de 2004 moquant la Corée du Nord.

Seth Rogen à Los Angeles le 11 décembre 2014. REUTERS/Kevork Djansezian

Seth Rogen à Los Angeles le 11 décembre 2014. REUTERS/Kevork Djansezian

Dans une interview accordée à Deadline, site spécialisé de l'industrie du cinéma, George Clooney a expliqué son mécontentement et son désarroi face à la situation actuelle d'Hollywood. A l'issue des Sony Leaks, le comédien engagé, connu pour ses combats en faveur des droits de l'Homme, a voulu faire signer une pétition aux personnalités de l'industrie du cinéma. Cette pétition avait pour but de soutenir Sony face aux tentatives de censure et d'intimidation des hackers, et face à la façon dont la Corée du Nord s'était félicitée du travail des hackers –sans pour autant revendiquer une quelconque responsabilité. Mais personne n'a voulu signer cette pétition. 

Clooney l'avait pourtant soumise à «un assez grand nombre de personnes»:

«Je ne veux pas pointer du doigt qui que ce soit. Je dis juste que nous en sommes là, face à une industrie qui a été complètement terrorisée. (...) Et je ne sais pas quelle est la réponse, mais ce qui vient d'arriver dépasse [Sony]. De loin. Et les gens ne discutent que de mails débiles. Il faut comprendre ce qui est en train de se passer, le monde vient de changer sous vos yeux, et vous n'y avez pas prêté attention.»

Les Sony Leaks ont réussi à isoler Sony et ce faisant à fragiliser l'industrie du cinéma en la rendant timorée de manière assez subtile, selon le comédien: 

«Voici la manière brillante dont [les pirates] ont procédé. D'abord vous embarrassez [Sony], histoire que personne ne soit de leur côté. Après la blague [raciste] sur Obama, personne n'allait soutenir Amy [Pascal, vice-présidente de l'entreprise]; et donc soudain, il n'y a plus personne. Sincèrement, cette blague n'est pas excusable, elle est ce qu'elle est: une terrible erreur. Mais une fois qu'on a dit ça, il faut quand même se rendre compte qu'elle a été utilisée comme une arme pour faire peur, pour que les gens aient peur d'être associés à Amy, mais aussi pour qu'ils aient peur pour eux-mêmes. Les gens savent ce qu'ils écrivent dans leurs propres mails, et ils savent ce qu'ils ont à perdre si cela fuite».

Le cinéma menacé

Ce que prédit Clooney désormais, c'est un cinéma moins libre. Qui aura du mal à trouver des distributeurs dès que son sujet pourra déranger. 

«En général, quand vous faites des films comme ça, qui ont des sujets sensibles, ils ne sont de toute façon pas financés par de grands studios. La plupart des films qui nous ont mis dans des situations délicates avaient obtenu des fonds de manière indépendante. Mais pour qu'ils soient ensuite distribués, il faut l'appui d'un studio: ce sont eux qui distribuent. La vérité c'est que trouver des distributeurs sera beaucoup plus difficile désormais. [...] J'ai parlé à Amy il y a une heure. Elle veut se débarrasser de ce film. Je suis censé faire quoi? Mon partenaire Grant Heslov et moi en avons discuté avec elle ce matin-même. Bryan [Lourd, agent de Clooney] et moi en avons discuté avec elle hier soir. Il faut qu'elle le mette en ligne. Qu'elle fasse tout son possible pour le sortir. Non pas parce qu'il faut que tout le monde le voie, mais parce qu'on ne va pas nous dire ce qu'on a le droit de regarder ou non.»

L'autre film sur la Corée du Nord

S'il fallait des preuves de cette peur diffuse décrite par Clooney, la censure d'un deuxième film sur la Corée du Nord l'apporte. 

Après l'annulation de la distribution de L'interview, certaines salles aux Etats-Unis avaient annoncé que le film de Seth Rogen avec James Franco serait remplacé par un autre de 2004: Team America: World Police distribué par Paramount.

Ecrit par les créateurs de South Park, Trey Parker et Matt Stone, ce film de remplacement évoquait aussi la Corée du Nord: c'était une satire de Kim Jong Il, père du dictateur actuel. 

Sauf que... cette programmation a à son tour été annulée. L'un des cinémas a tweeté que Paramount y renonçait: 

La différence entre les deux –outre le fait que Team America a été déjà diffusé en 2004, sans souci– est que Paramount a décidé de retirer son film alors même que les salles de cinéma revendiquaient le fait de le diffuser, là où Sony a retiré le sien après les inquiétudes et annulations de plusieurs salles.

 

A cela s'ajoute encore la mise à l'arrêt de l'adaptation de Pyongyang[*], roman graphique de Guy Delisle, que le réalisateur Gore Verbinski devait porter à l'écran. Le lendemain de l'annonce par sony de ne plus sortir The Interview, Verbinski a expliqué: 

«Pour clarifier la situation: hier, New Regency et la Fox m'ont annoncé qu'ils ne distribueraient pas le film. Avant cela, nous avions le feu vert et financé entièrement par New Regency. J'ai cru comprendre que vu la situation chez Sony, la Fox avait décidé de ne pas distribuer le film. Sans distributeur, New Regency se voit obligé de mettre un terme à la production. Ce que j'en pense maintenant. Je trouve ça ironique que la peur annihile la possibilité de raconter des histoires qui dépeignent notre capacité à surmonter la peur.»

Sur son blog, Guy Delisle attristé raconte comment la publication du livre s'était déroulée, à l'issue d'un voyage qu'il avait fait en Corée du Nord, où il avait été envoyé par un studio d'animation français (Protecrea), pour superviser la production de dessins animés pour enfants dans le pays qui en produit tant. A son retour, il avait envoyé quelques pages racontant l'expérience aux directeurs des studios en question. Ils avaient répondu froidement qu'il n'avait pas le droit de publier sur le sujet et qu'il y avait dans son contrat une clause de confidentialité. 

«J'en avais alors discuté avec mon éditeur, L’Association, où j'avais publié mes premiers albums. Jean-Christophe Menu, le directeur de cette petite maison, aimait vraiment l'idée et les premières pages du livre. Nous avons cherché la clause de confidentialité et nous ne l'avons pas trouvée. Finalement il m'a dit tant pis si on se retrouve au triibunal: c'est un livre que l'on doit faire.» Dommage que Sony, la Fox et Paramount n'aient pas son courage. 

* — Ajout fait lors d'une mise à jour le 19/12/2014 à 12H50 Retourner à l'article

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (741 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
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