Monde

Espagne: «Game of Thrones», inspiration du leader de Podemos, Pablo Iglesias

Laura Guien, mis à jour le 23.12.2014 à 9 h 17

Le nouveau parti espagnol est-il dirigé par quelqu'un qui se prend pour la Khaleesi? Pablo Iglesias est surtout très habile en communication.

Montage de deux mèmes représentant Pablo Iglesias en Khaleesi | Slate.fr

Montage de deux mèmes représentant Pablo Iglesias en Khaleesi | Slate.fr

Pablo Iglesias, élu secrétaire général de Podemos mi-novembre, le petit parti qui monte en Espagne, est décidément super cool. En plus d'être à la tête d'une formation politique qui a fait exploser quarante ans de bipartisme espagnol après seulement 4 mois d’existence lors des européennes de juin, ce dernier serait également un grand spécialiste de la série Game of Thrones.

Fin octobre, l'eurodéputé a en effet publié Ganar o morir. Lecciones políticas en Juego de tronos («Gagner ou mourir, leçons politiques dans Game of Thrones»), un ouvrage collectif regroupant différents textes d'universitaires et de membres actifs de Podemos. Le livre, qui propose une analyse politique de la série appliquée au contexte socio-économique espagnol ainsi qu'une réflexion sur le pouvoir, pose un vernis de culture pop branchée sur le personnage d'Iglesias. Depuis l'annonce de la sortie de l'ouvrage, les références à GOT sont devenues un nouveau leitmotiv de sa communication, le recours aux phrases cultes de la série pour commenter l'actualité, presque un tic de langage.

En dehors de l'aspect anecdotique de la démarche, quelles sont les leçons que Pablo Iglesias tire de son intérêt pour la série américaine?

Ned Stark = Loser

L'approche d'Iglesias et de ses amis chercheurs peut à première vue étonner. Que peuvent bien avoir en commun l'univers fantastique de Game of Thrones avec le contexte socio-économique pré-électoral espagnol? Énormément de choses répond Pablo Iglesias dans l'introduction de son ouvrage.

«Le scénario de destruction de l'ordre civil et politique que nous présente la série nous relie directement à un certain pessimisme généralisé et à une prise de conscience fataliste que notre civilisation occidentale telle que nous la connaissons touche à sa fin», martèle le leader de Podemos.

Pour Pablo Iglesias, les dirigeants sont semblables aux seigneurs féodaux de la série, voire, insulte suprême pour tout fan de GOT, à l’insupportable King Joffrey:

 «Ils se comportent d'une manière similaire à celle de Joffrey à qui il suffit d'être assis sur le Trône de Fer pour être reconnu comme le représentant légitime du pouvoir.»

La couverture du livre

Dans une telle situation de déliquescence du pouvoir, Pablo Iglesias oppose deux protagonistes principaux: Ned Stark et Daenarys Targaryen. L'attitude morale du noble Ned n'est d'aucune utilité pour changer les choses.

«Ned Stark, ne s'occupe jamais de choisir “un monde meilleur” mais de se définir lui-même comme bon[…]. Ses actions créent un monde dans lequel les innocents doivent fuir et se cacher s'ils ne veulent pas voir leur tête rouler par terre.»

Bref, Ned est bien gentil, mais c'est un loser. Il ne pourra jamais transformer l'ordre établi et met en danger les siens. Une idée qui rappelle les nombreux mèmes consacrés au patriarche de la famille Stark, moqué le plus souvent pour son entêtement à la droiture dans un univers peuplé de pervers narcissiques.

Si le leader de Podemos partage une certaine similitude capillaire avec le père Stark, il semblerait pourtant qu'il se trouve une plus grande ressemblance morale avec l'héritière ignifugée de la famille Targaryen. 

Un rapprochement qui, en plus d'avoir donné lieu à des photomontages douteux, sert également de point de départ à Iglesias pour donner sa définition de la légitimité du pouvoir. Selon lui, la Khaleesi est la seule et unique prétendante légitime au Trône dans la série car elle possède à la fois la légitimité historique (par son ascendance), l'exemplarité (qu'elle acquiert au cours de son accession au pouvoir) et surtout la force (avec ses dragons). Pour le leader de Podemos, Khaleesi sait que «tout comme la légitimité lui a donné le pouvoir, le pouvoir lui-même, les dragons, les armées, lui donnent une nouvelle légitimité».

Dans cette approche un peu belliqueuse, entre le rabat-joie et la guerrière, Iglesias a tranché. «Nous pouvons nous définir nous-mêmes comme “bons” sur le mode de Ned Stark, ou comme Khaleesi nous pouvons aspirer à ce que tous nous ayons tous une vie digne d'être vécue», conclut-il.

Gouverner sans dragons

Le parti qui fait trembler les élites politiques espagnoles serait donc mené par un leader qui se prend pour une princesse de heroic fantasy.

Extrait du livre

Si l'idée a de quoi surprendre ou inquiéter quant à l'avenir de l'Espagne, il faut toutefois accorder à Iglesias que la comparaison peut, dans une certaine mesure, se justifier. Khaleesi et Iglesias sont deux leader charismatiques, avec de très grandes aptitudes oratoires. L'eurodéputé semble se plaire à mettre en parallèle cette similitude dans son introduction. Il reprend ainsi le discours que tient la princesse dans l'épisode de la libération des esclaves de Yunkaï, avec la même déférence que s'il citait Gandhi.

Ce n'est pas l'unique similitude entre le père spirituel de Podemos et la «Mère des dragons». Tout comme la princesse, Pablo Iglesias s'inscrit dans une légitimité historique, en présentant Podemos comme l'héritier naturel du 15-M et des Indignados. Il possède également la légitimité des urnes après le score impressionnant des européennes qui a propulsé Podemos dans l'échiquier politique.

Mais côté pouvoir, c'est plus compliqué. Une situation que décrypte Thomas J. Miley, maître de conférences en sociologie politique à Cambridge:

«Ils n'ont qu'un pouvoir, celui de gagner des voix. Mais à part cela, ils n'ont pas de marge de manœuvre. Ils n'ont pas la force ouvrière mobilisée, ils n'ont pas la capacité de changer les règles du jeu néo-libéral en Europe.»

En d'autres termes selon le spécialiste:

«Ils n'ont pas de dragons.»

Comment gagner le pouvoir quand on ne dispose d'aucun animal fantastique cracheur de feu? C'est la leçon de politique implicite que semble nous donner Pablo Iglesias dans ses dernières manœuvres. La première d'entre elles a eu lieu lors de l'élection de l'assemblée de Podemos. Sebastian Lavezzolo, politologue à l'Institut d’études économique de Barcelone, précise que le processus électoral a été réalisé via des listes fermées, présentées en bloc. Les militants auraient disposé en tout et pour tout de 2 jours seulement pour présenter leur listes. Résultat: une seule liste se présente contre celle de Pablo Iglesias qui remporte naturellement l’élection. «Comment une chose aussi importante que l'organisation de l'assemblée fondatrice, véritable moment clé dans la vie du parti, a-t-il pu se passer de cette manière? Ce n'est pas très horizontal et cela va à l'encontre du discours que véhicule Podemos», souligne Laverozzo.

Autres élections, autre manœuvre. Pour le vote des statuts politiques de Podemos mi-octobre dernier, le groupe de Pablo Iglesias s'oppose à celui de Pablo Echenique, autre eurodéputé Podemos qui présente des propositions bien plus en accord avec les principes fondateurs de la formation politique (20% des membres de l'assemblée de Podemos choisis par tirage au sort, élections de 3 porte-parole contre 1 seulement dans la proposition Iglesias…). Dans ce contexte de compétition, Pablo Iglesias annonce très vite son intention de se mettre en retrait de la vie du parti si sa proposition n'est pas élue.

«En mettant sur la table ce dilemme de "soit tu m'élis, soit je m'en vais", Iglesias a déplacé l'objet de la décision. C'est une manœuvre politique pour faire bouger le curseur de ce qui se décide réellement. A savoir dans ce cas: qui allait être le secrétaire général de Podemos», décrypte Sebastian Lavezzolo.

De la politique très «old school» et un chantage bien compris par les militants qui n'ont pas pris le risque de perdre le grand actif médiatique et charismatique que représente Iglesias pour le parti. Résultat: une élection à 80% en faveur de la proposition Iglesias, élu par la suite secrétaire général non sans décevoir une poignée de fidèles du mouvement. Une manœuvre bien utile pour renforcer son pouvoir autour d'un noyau dur de fidèles. «Podemos introduit des éléments révolutionnaires sur la façon de faire de la politique. Mais il maintient également quelques aspects “traditionnels”, qui probablement sont inhérents à la politique et auxquels il est difficile d'échapper», conclut le politologue.

Chaos is a ladder

A la lumière de ces événements, Iglesias ressemble plus à un obscur héritier en habit de velours, intriguant pour s’asseoir sur le Trône de Fer qu'au nouveau gourou de la démocratie participative et horizontale. Aurait-il abusé des leçons de la saga moyenâgeuse?

Mariano Rajoy en Joffrey

Si le leader de Podemos avoue être ému par Tyrion Lannister, héros possédant selon lui «une haute conscience des classes», c'est véritablement l'opposition entre les personnages de Lord Varys et de Petyr Baelish (Littlefinger) qui met en marche son discours politique. Lors d'une interview sur le  Canal+ espagnol, Iglesias revient sur une scène désormais culte de la série qui opposent les deux conseillers de la couronne.

En résumé, pour Lord Varys, personnage représentant l'establishment, le chaos généré par l’instabilité politique est un fossé. Pour Littlefinger, personnage mal-né et ambitieux, ce même chaos est une échelle, un moyen d'accéder à la réussite sociale. Une vision du monde qui fait étrangement écho à la propre situation de Podemos et à sa récente percée dans le panorama politique. 

«Podemos a émergé de deux phénomènes: une crise économique dévastatrice et une vague de corruption endémique qui a touché toutes les strates du politique», résume Thomas J. Miley. Ainsi, bien qu'Iglesias accuse volontiers le personnage d'être  «néolibéral» difficile de ne pas voir en Littlefinger son mentor non-avoué. En effet, qui d'autre que Podemos et son charismatique leader ont le mieux capitalisé sur le chaos politique créé par les anciens partis au pouvoir?

Société numérique et analogique

Mais ne soyons pas naïfs, Pablo Iglesias sait qu'il n'est pas le fils spirituel de Littlefinger ni le double masculin de la Khaleesi. Ses références constantes à la série servent un objectif plus politique. Car avec son livre à clés sur Game of Thrones, l'eurodéputé réalise un bel exercice de vulgarisation et un excellent outil de communication pour l'idéologie de Podemos.

Selon le politologue José Fernandez Albertos, les renvois d'Iglesias à la série parlent de l'habileté du leader, connu pour sa très grande connaissance la société espagnole, à se connecter aux réalités sociales des gens «normaux». D'autant plus que cette référence ultra-populaire crée un deuxième niveau de conversation, dans lequel les partis traditionnels sont incapables de le rejoindre. «Cela aurait été non seulement étrange mais aussi artificiel de penser que le PSOE (Parti socialiste espagnol) ou le Partido Popular puissent faire un discours de ce type sur une série, que les gens voient quasi exclusivement sur Internet», souligne le chercheur. Une habile communication.

«Cela le positionne comme une figure totalement éloignée de l'establishment politique  traditionnel et positionne Podemos comme le référent social et culturel des gens normaux.»

Ce choix des armes oratoires, intelligent et novateur, tire également profit d'une fracture sociétale de plus en plus grande. Dans ce pays, classé 5e mondial en termes d'utilisation des réseaux sociaux, les partis traditionnels tels que le PP, et dans une moindre mesure le PSOE, ont peiné à suivre une évolution numérique extrêmement rapide. Pour la sociologue Belen Barreiro, directrice de la fondation Alternativas, l'échiquier politique se divise actuellement entre des partis sachant s'adresser à une société numérique et d'autres restés à l'ère analogique.

«Le PP qui puise l'essentiel de ses voix chez les plus de 65 ans ne comprend pas bien comment dialoguer avec cette société numérique. On a donc des partis traditionnels, capables de mieux communiquer avec une Espagne analogique et de nouveaux partis qui ont des capacités à dialoguer et à pénétrer dans cette Espagne connectée.»

Relan de masculinité ancienne

Un rapport à Internet primordial dans la stratégie de Podemos et que souligne également Kerman Calvo, docteur en sociologie à l'Université de l'Essex et spécialiste de la mouvance du 15M.

«Les personnes qui sont derrière Podemos vivent activement dans le monde des réseaux sociaux et d'Internet. Ils ont une conscience très claire des thèmes qui peuvent plaire au plus grand nombre. Et Game of Thrones fait aussi partie de cet univers-là.»

Cette insistance à se référer à la série américaine est cependant perçue comme «infantile» par le sociologue.

«Cela me semble démontrer une vision de la politique sans nuances et simpliste, une compréhension de la société depuis le point de vue de la dialectique la plus simple, des bons et des mauvais, des gagnants et des perdants... Comme si le monde était une espèce de comédie, qu'on ne doit pas prendre au sérieux.»

Le sociologue se dit également gêné par la fascination du leader pour une série qui véhicule des «relans de masculinité ancienne, des codes de virilité guerrières, d'affrontement».

«Cette obsession à se référer à la série, la façon dont Pablo Iglesias s'exprime et le fait d'être dans une logique de bande, majoritairement masculine, me donne l'impression qu'il y reste des substrats d'une vision un peu ancienne de comprendre la masculinité.»

Ainsi, si la stratégie de communication d'Iglesias est selon Kerman Calvo «extrêmement réussie», son rapport à l'image serait selon le sociologue, totalement «ringarde».

«L'idée traditionnelle de l'homme toujours fâché, dans une dialectique constante de confrontation est quelque chose que les politiques espagnols ont abandonné depuis 15 ans.»

Pour le spécialiste, qui souligne une plus grande sophistication physique des politiques depuis José María Aznar, «le langage corporel d'Iglesias ressemble plus à celui d'un leader syndicaliste des années 1980. Si tu n'écoute pas ce qu'il dit, tu pourrais penser qu'il s'agit d'un appel à la grève générale des Mines asturiennes».

Une critique qui sonne à coup sûr comme une qualité aux yeux des sympathisants de Podemos. L'apparence des dirigeants n'est-elle pas secondaire face aux problèmes d'expulsions, de chômage  et de pauvreté de la société? C'est oublier que la sophistication des politiques traditionnels tout comme l'apparente désinvolture de Pablo Iglesias fait partie d'un jeu politique très étudié. De même que son omniprésence et la centralisation du pouvoir autour de sa personne… L'apôtre du pouvoir horizontal a sans doute oublié que dans nos sociétés numériques ultra-critiques, ainsi que dans la série de HBO, les héros de premier plan ne durent jamais longtemps.

Laura Guien
Laura Guien (30 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte