Monde

Pourquoi Cuba voudrait-il normaliser ses relations avec les Etats-Unis?

Joshua Keating, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 18.12.2014 à 12 h 36

L'événement de mercredi n'aurait jamais eu lieu sans la chute des cours du pétrole ni la volonté de Raul Castro de passer la main en 2018.

Des Cubains regardent l'intervention de Raul Castro à la télévision, le 17 décembre 2014 à la Havane. REUTERS/Stringer

Des Cubains regardent l'intervention de Raul Castro à la télévision, le 17 décembre 2014 à la Havane. REUTERS/Stringer

Les motivations qui incitent l’administration Obama à normaliser les relations avec Cuba sont claires. L’embargo sur Cuba est de plus en plus impopulaire, même dans certaines franges de la communauté cubano-américaine qui l’ont longtemps soutenu, et le président est à l’affût de toute politique tant intérieure qu’étrangère qui lui donne la possibilité d’agir sans la coopération du Congrès. Mais qu’est-ce qui peut bien motiver Cuba?

Une transition difficile à venir

Pour commencer, l’échange de prisonniers de mercredi impliquant trois des cinq agents des renseignements accusés d’espionnage en Floride en 2001 a été une grande victoire propagandiste. «Ramener les derniers des Cuban Five était une immense priorité pour Raúl Castro», explique à Slate Julia Sweig, directrice des Etudes latino-américaines au think tank Council on Foreign Relations. Illustrant le statut emblématique qu’ont atteint les Cuban Five pendant leur captivité, Castro a appelé les hommes par leur prénom dans son discours de mercredi, disant:

«Comme Fidel l’avait promis en juin 2001, lorsqu’il a dit: “Ils reviendront!” Gerardo, Ramón et Antonio sont arrivés aujourd’hui dans notre patrie.»

Deux autres perspectives guident la réflexion de Raúl Castro. L’une est que le dirigeant de 83 ans prévoit de passer la main en 2018, ce qui signifie que le pays ne sera plus dirigé par un frère Castro pour la première fois depuis 1959. Transition qui s’annonce incontestablement difficile pour le parti communiste cubain.

Dans le cadre de ce qu’il qualifie de «rajeunissement systématique» d’un parti longtemps dirigé par des vétérans vieillissants de la révolution, Castro a remplacé l'année dernière son premier vice-président de 82 ans par Miguel Díaz-Canel, 52 ans, ce qui en fait son plus probable successeur. Cependant, Díaz-Canel est relativement inconnu et son accession au pouvoir manquera de crédibilité si le parti ne parvient pas à assurer la croissance économique.

Les modestes réformes menées à bien jusqu’à présent, comme l’assouplissement des restrictions sur la propriété privée et les entreprises indépendantes, n’ont pas été suffisantes et n’ont permis d'atteindre que 1,4% de croissance du PIB cette année à cause de ce que le ministre de l’Economie du pays a qualifié «d’insuffisances internes». Comme l’explique Julia Sweig, des démarches de plus grande ampleur «doivent être entreprises, et vite» si les successeurs choisis de Castro veulent réussir la transition.

«Je pense vraiment qu’ils sont en train de tenter de jeter les fondations d’un processus de changement qui leur permettrait de sauver leur peau et de guider le pays vers un système politique plus viable», a confié à Slate Christopher Sabatini, directeur politique senior et président du Cuba Working Group de l’Americas Society/Council of the Americas.

L’autre grand facteur en jeu ici est la situation troublée du Venezuela. Sous le régime d’Hugo Chávez, cette nation sud-américaine lançait à l’économie cubaine chancelante des bouées de sauvetage sous forme de 100.000 barils de pétrole par jour. Aujourd’hui, après la mort de Chávez, atteinte à la fois par une agitation politique et par la chute des prix du pétrole, l’économie du Venezuela est en plein chaos et le gouvernement au bord de la cessation de paiement de sa dette. «Pas besoin d’être capitaliste pour comprendre que l’économie du Venezuela est dans une très mauvaise passe», explique Sabatini. «Et ça empire littéralement de jour en jour. Donc [les Cubains] vont perdre ce bienfaiteur.»

Ajoutez à la situation du Venezuela l’âge avancé des frères Castro et vous comprendrez ce qui pousse Raúl à adopter une position plus conciliante. «Imaginer que ces deux choses puissent se produire sans que le pays n’en pâtisse serait le summum de la mauvaise planification», expose Sabatini.

On peut sans doute y ajouter un troisième facteur: le retrait progressif de Fidel de la vie politique.

A 88 ans, officiellement à la retraite, s’il ne fait plus que de rares apparitions publiques on considère qu’il exerce toujours une certaine influence. (Fidel, ou quelqu’un qui écrit en son nom, continue d'intervenir dans les affaires internationales sous forme de chroniques dans le journal d’Etat cubain.) Si, selon la ligne officielle de la Havane, les positions politiques des deux frères sont toujours en parfaite harmonie, il semblerait que le père de la révolution soit moins influent qu’autrefois ou qu’il se soit adouci avec l’âge.

«Je ne vois pas le Fidel Castro d’aujourd'hui s’opposer à ça, estime Sweig. Mais si nous avions eu cette conversation lorsque Fidel était encore au pouvoir –avec le Fidel Castro de 1998– cela aurait pu être différent.»

Nous ne sommes même pas encore passés de Staline à Khrouchtchev

Christopher Sabatini

Autre inconnue: le successeur présumé, Díaz-Canel, qui n’était même pas encore né lors de la révolution cubaine et est resté extrêmement discret depuis qu’il a accédé à son poste actuel, l’année dernière. «Díaz-Canel est un peu mystérieux, mais certains éléments d’une nouvelle génération reconnaissent que le pays doit changer», juge Sabatini.

Quoi qu’il en soit, il est probablement prématuré de spéculer sur d’éventuelles transformations politiques à grande échelle. «Nous ne sommes même pas encore passés de Staline à Khrouchtchev», ironise Sabatini, utilisant la «kremlinologie» de la Guerre froide pour évaluer ce genre de spéculations. Et, dans tous les cas, Díaz-Canel n’aurait sûrement pas accédé à sa fonction actuelle si Raúl Castro ne voyait pas en lui un communiste loyal.

En supposant que l’ingambe Raúl restera en bonne santé, il dispose de trois ans pour réussir la transition. Pour Julia Sweig, s’il est peu probable que Cuba se démocratise dans un avenir proche, les événements de mercredi signifient que le gouvernement va adopter une approche plus pragmatique. «Je ne parle pas d’une démocratie multipartite, je parle du retrait du parti communiste du gouvernement, du recul de l’idéologie, de la création d’une économie qui fonctionne et d’une société plus ouverte», dit-elle. «Tout cela se passera mieux si les relations avec les Etats-Unis sont normalisées.»

Joshua Keating
Joshua Keating (148 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte