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Il faut continuer d'utiliser le piratage de Sony dans des articles

Justin Peters, traduit par Cécile Dehesdin, mis à jour le 18.12.2014 à 12 h 01

Les journalistes n’ont pas besoin de soutenir la source d’une information ou les moyens par lesquels elle a été obtenue pour estimer qu’elle a une valeur informative.

Extrait de l'affiche de L'Interview qui tue

Extrait de l'affiche de L'Interview qui tue

Si vous écrivez des articles sur les informations révélées par le piratage de Sony, les terroristes gagnent. C’est, en gros, l'argument de base de la récente tribune du réalisateur Aaron Sorkin dans le New York Times. En publiant des articles rédigés à partir de dossiers fuités par des hackers, les médias «donnent une aide matérielle à des criminels», écrit-il. «Je n’aime pas trop quand des Américains disent à d’autres Américains qu’ils sont anti-Américains, alors disons simplement que tous les médias qui respectent les volontés [du groupe de hackers] des Gardiens de la Paix sont moralement des traîtres et spectaculairement indignes.»

Je ne suis pas non plus d’accord avec cet argument du réalisateur Judd Apatow:

Des documents qui mettent au jour le fonctionnement interne d’une entreprise multimilliardaire sont, en fait, différents de photos d’une femme nue. Même si le but de la personne qui les fait fuiter est à chaque fois d’intimider ou de mettre dans l’embarras, un bon journaliste peut faire la différence entre des fuites qui visent des individus et d’autres qui visent des institutions. Les photos de Jennifer Lawrence n’avaient pas de valeur informative. Le piratage de Sony apporte un éclairage sur une industrie qui affecte des millions de gens sur la planète.

Les journalistes doivent-ils s'intéresser aux motivations d'un pirate?

Néanmoins, on peut débattre de l’idée selon laquelle en publiant ces informations, les journalistes sont complices d’un «acte de censure, dirigé vers Sony». C’est ce qu’estime Jacob Weisberg dans un autre article de Slate, où il demande qu’on arrête de publier les informations piratées de Sony. L’explication la plus populaire du piratage est que les Guardiens de la Paix sont affiliés à la Corée du Nord, et qu’ils ont attaqué Sony à cause de la sortie de L’interview qui tue!, dans lequel Seth Rogen et James Franco jouent deux hommes-enfants qui vont assassiner Kim Jong-un. 

Mercredi, Sony a annulé la sortie du film en salle, et le New York Times affirme que «des agents de renseignement ont conclu que le gouvernement nord-coréen était impliqué "de manière centrale" dans les attaques récentes». Si vous écrivez des articles à partir des données privées de Sony, vous donnez aux Nord-Coréens ce qu’ils veulent, selon cette logique.

A quel point les journalistes sont-ils obligés de s’intéresser aux motivations d’un pirate ou de quelqu'un qui fait fuiter des documents? Après tout, les journalistes ont tout le temps à faire à des sources odieuses, et tout reporter sait que personne ne fait fuiter une information sans avoir un objectif.

Mais, clairement, il y a objectif et objectif. Il y a une différence entre les motivations d’Edward Snowden, qui a fait fuiter des informations sur les pratiques de la NSA, et celles de hackers criminels qui ont probablement été payés par la Corée du Nord pour faire payer à Sony le crime de sortir un film à la con avec James Franco. Le premier veut réformer le gouvernement, alors que les seconds veulent faire tomber, ou au moins humilier, une entreprise qui a fait un film les offensant.

Une réelle valeur informative

Mais la possibilité que les données de Sony aient été publiées pour une raison ne veut pas dire que les journalistes ne peuvent pas les utiliser pour autre chose. Les journalistes n’ont pas besoin de soutenir la source d’une information ou les moyens par lesquels elle a été obtenue pour estimer qu’elle a une valeur informative. Et les infos publiées par les hackers de Sony ont bien une valeur informative.

Est-ce que le fait que des dirigeants de Sony ont échangé des emails vaguement racistes en privé mérite de faire l’actualité? Oui, ce sont ces gens qui déterminent quels films sont tournés et qui en sont les stars, et il est raisonnable de se demander si des opinions échangées en privé affectent les décisions qu’ils prennent en public.

Est-ce que les différences de salaires à Hollywood selon la couleur de peau ou le genre, comme rapportées par Fusion, méritent de faire l’actualité? Oui.

Gawker a utilisé les fuites pour raconter comment Sony pourrait avoir utilisé son influence pour empêcher des articles de sortir dans le New York Times.

The Verge les a utilisées pour rapporter comment, après la mort du projet de loi Stop Online Piracy Act en 2012, les studios de cinéma et la Motion Picture Association of America ont changé de tactique dans leur guerre contre le piratage, dans une initiative surnommée «Projet Goliath».

Ce sont tous des articles légitimes, et des articles que nous n’aurions pas eus sans les fuites.

Les décisions de Sony sont d'intérêt public

Aaron Sorkin veut bien admettre qu’on peut légitimement utiliser des données piratées ou volées dans certains cas: 

«Je comprends que les médias utilisent de manière régulière des informations volées. C’est comme ça qu’on a eu les Pentagon Papers, pour reprendre un argument souvent utilisé. Mais il n’y a rien dans ces documents qui soit du niveau d’intérêt public des Pentagon Papers

Certes. Mais être «du niveau des Pentagon Papers» ne devrait pas être l’étalon auquel les médias se réfèrent pour décider de la valeur informative d’une information, ni même l’étalon auquel se référer pour décider quoi faire d’informations fuitées. 

Les emails entre la responsable de Sony Amy Pascal et le producteur Scott Rudin ne sont pas vraiment du calibre des câbles diplomatiques de WikiLeaks. Mais «l’intérêt public» ne concerne pas seulement les problèmes de sécurité intérieure et de politique publique. Les journalistes aussi ont trop tendance à créer une fausse hiérarchie qui différencie l’actu pure de l’actu légère, dédaignant cette dernière pour la laisser aux journaux spécialisés et aux magazines people. 

En réalité, Sony est une énorme entreprise qui exerce un contrôle significatif sur une vaste partie de la culture américaine. Les films sortis par Sony ont une large influence. Des documents qui révèlent la façon dont l’entreprise prend des décisions sont importants et intéressants.

Ne nous inquiétons pas pour Hollywood

Bien sûr, tous les articles qui sont sortis des Sony Leaks ne méritent pas de faire l’actu. Prenez, par exemple, l’article de Gawker sur le fait que Paul Reiser a envoyé un email à Sony demandant pourquoi plus de saisons de Dingue de toi n’étaient pas sorties en DVD. Si j’étais le rédac chef de Slate.com, je n’aurais probablement pas publié cet article, dont le seul but était de se moquer de Paul Reiser. Mais je ne pense pas non plus que ce soit une abomination morale. Des médias différents ont des règles différentes, et publier un email sur une affaire de business n’est jamais comparable à publier une photo de nu.

C’est le rôle d’un journaliste d’évaluer la valeur informative de ce qui atterrit sur son bureau. Enlevez-nous ce choix, et les médias américains deviennent bien plus gênés, et des garde-fous bien moins efficaces. Le piratage de Sony a mis dans l’embarras de nombreuses célébrités, et des responsables du studio. Ce serait encore plus embarrassant que la presse s’inquiète davantage de gêner Hollywood que de faire son travail.

Justin Peters
Justin Peters (28 articles)
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