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Le pyjama est plus subversif que vous ne le pensez

Judith Chetrit, mis à jour le 25.12.2014 à 9 h 08

Vêtement de nuit pour hommes, il est devenu également féminin et s'amuse de la confusion des sphères publique et privée.

Les danseuses de Janice Claxton Dance à Edinbourg en août 2008. REUTERS/David Moir

Les danseuses de Janice Claxton Dance à Edinbourg en août 2008. REUTERS/David Moir

Pyjamas usés, pyjamas moqués, pyjamas infantilisés! Mais pyjamas qui se vendent. Ces cinq dernières années, le marché du vêtement de nuit affiche une santé insolente, connaissant même une plus grande croissance des volumes de vente que la lingerie en France en 2012 selon une étude d’Euromonitor International. Une étude similaire de l’Institut français de la mode pointe un niveau record de ventes en 2013 dépassant les 600 millions d’euros.

Une évolution plutôt surprenante de prime abord quand on imagine cette tenue de nuit confinée au fond du placard. Pourtant, le pyjama subsiste, se renouvelle et est, depuis ses origines, là où on ne l’attend pas.

Si le vêtement est inspiré du pantalon souple et large porté en Inde coloniale, le mot «pyjama» vient d’un mot hindi «Pajama» lui-même issu du persan «Payjama» signifiant «habillant les jambes». Il est d’abord porté par les hommes des classes aisées à la place de leurs longues chemises de nuit lacées et boutonnées dans le dernier quart du XIXe siècle, principalement en Grande-Bretagne. Un catalogue de la chaîne de magasins Sears, Roebuck Catalogue de 1902 présentait déjà les pyjamas comme «une chose parfaite pour le voyage», permettant «une plus grande liberté que la majorité des chemises de nuit habituelles».

A une époque où les vêtements reflètent une claire distinction entre les rôles des deux sexes dans la société, il faut attendre le milieu des années 1920 pour voir des femmes porter un type de pyjamas… à la plage, le long des stations balnéaires les plus prisées en Europe. Des pantalons amples et serrés à la taille en jersey, en coton, en lin avec des imprimés géométriques ou mariniers et Coco Chanel en représentante d’une mode androgyne.


«Il existait depuis le Moyen-Age une différenciation entre un vestiaire homme et femme. Les premiers portent des robes longues et flottantes, les secondes des robes coupées près du corps», explique Shazia Boucher, directrice adjointe à la conservation de la Cité internationale de la dentelle et de la mode de Calais et co-auteure de L’histoire des sous-vêtements féminins. A l’époque, les pantalons étaient alors considérés comme «ces deux longs tuyaux portés par les libertines et coquettes du XVIIIe siècle».

Difficile d’imaginer l’aspect transgressif de ces tenues, qui paraissent aussi peu pratiques pour la plage. Et pourtant, le bord de mer devient un endroit plus opportun pour des excentricités vestimentaires, loin des codes stricts et la pression sociale des milieux aisés citadins. «Ce sont les femmes issues de milieux aisés qui vont contribuer à répandre cette mode. Elles ont alors une plus grande liberté vestimentaire que les femmes “du peuple”», affirme Shazia Boucher. 

Un vêtement qui suit la mode

«A San Sebastian, Deauville ou Brighton, les pyjamas de plage se situaient alors entre le sportwear et la lingerie», estime Amber Jane, historienne britannique de la mode et blogueuse pour Theatre of Fashion. Aux Etats-Unis, dans les années 1930, il y a même des campagnes pro-chemise de nuit considérant le pyjama comme «une importation étrangère qui contribue à la décadence de nos bonnes vieilles institutions américaines». Cette popularité nouvellement acquise du pyjama se remarque également par le nombre d’occurrences du mot «pyjama» dans les articles du New York Times au cours des premières décennies du XXe siècle.

Ce passage de la garde-robe masculine à la féminine se voit aussi au cinéma. Dans le film New York-Miami de 1934, Claudette Colbert emprunte le pyjama de Clark Gable. Le vêtement de nuit se féminise et devient aussi plus court, plus estival et affriolant avec le pyjama dit «baby-doll» consistant en un haut smocké et un short ballonnant

Le pyjama est, pourtant, un vêtement dont l’histoire suit celle de la mode. Les deux guerres mondiales conduisent à une rationalisation du vêtement féminin, «plus pratique, plus carré», résume Shazia Boucher. Sans oublier les avancées technologiques le rendant plus facile à entretenir avec l’arrivée des fibres synthétiques ou la découverte du nylon.

Dans l’imaginaire collectif, le pyjama a un caractère enfantin avec des tissus imprimés ou à pois. Là encore, il participe à une petite révolution. Dès les années 1950, le pyjama pour enfants se démocratise avec l’arrivée d’une mode spécifiquement pensée pour eux. «On va cesser d’habiller les enfants comme des petits hommes ou des petites femmes», raconte Shazia Boucher.

Une des évolutions du pyjama est aussi son rapport à l’espace et au temps. Le porterait-t-on désormais de jour comme de nuit, à la maison comme dans la rue? La tendance des dessous dessus dès le début des années 1990 alimente l’estompement de cette frontière entre l’intime et le public. «Ce qui était jusqu’alors caché devient visible», précise Shazia Boucher. Les pyjamas débarquent alors sur le tapis rouge. Les collections été de la haute-couture regorgent de pantalons amples et bouffants aux imprimés orientaux.

Sphère privée/sphère publique

«Le pyjama est plus subversif que nous le pensons. Ce n’est pas ce que les gens attendent d’une tenue sur le tapis rouge et ce n’est pas une tenue admissible dans la rue. Il fait toujours parler», commente Amber Jane. Elle cite en exemple avec la mode des kimonos, des Onesie ou des Kigu, ces pyjamas une-pièce à mi-chemin entre le déguisement en animaux et le cosplay japonais qui ont été un succès en Grande-Bretagne et en Allemagne. En 2010, un supermarché Tesco de Cardiff a interdit à ses clients d’arriver vêtus d’un pyjama. Motif: «Nous ne sommes pas une discothèque avec un code vestimentaire strict (...) mais nous demandons à nos clients de ne pas venir faire leurs courses en pyjama ou en robe de chambre pour éviter tout outrage ou gêne.» Pour Amber Jane, «derrière cette interdiction, c’est l’idée que la société va peu à peu s’effrondrer si les gens ne s’habillent pas pour sortir».

Anja Aronowsky Cronberg, rédactrice en chef de la revue annuelle de mode Vestoj, n’est pas étonnée par cette évolution. Elle y voit une des principales évolutions de la mode contemporaine qui «penche de plus en plus pour le confort», influencée par le sportswear. Pour elle, c’est ce dernier secteur qui est en concurrence direct avec les vêtements de nuit. Exemple:

«Prenez les succès de la marque Juicy Couture ou les Ugg qui ressemblent à des pantoufles. C’est à mi-chemin entre les deux tendances. Ce n’est ni ce que vous pourriez a priori porter pour le travail ou pour dormir.»

«Nous sommes passés du pyjama combinant pantalon et une chemise boutonnée à des pantalons plus sportifs et un pull à manches longues», ajoute Shaun Cole, enseignant au London College of Fashion et auteur de L’histoire des sous-vêtements masculins. «Ce sont de plus en plus des habits dans lesquels on va à la fois se relaxer et dormir», ajoute-t-il.

Ultime fantaisie: pour les enfants, le pyjama devient une bibliothèque itinérante pour le plus grand plaisir des parents lassés de se transformer en conteurs du soir. Il suffit de scanner des pois à l’aide de leurs smartphones ou tablettes pour lire ou faire lire à voix haute le conte préalablement sélectionné par l’entreprise.

Comme si le pyjama se réiventait en devenant multi-tâches et multi-usages. Tout en gardant la même relation avec celui ou celle qui le porte. «Les pyjamas font partie de ces objets au contact du corps qui expriment une continuité biographique de la personne. C’est un mécanisme qui permet de savoir qui on est au fil des années», analyse Véronique Dassié, ethnologue qui s’est intéressée aux objets d’affection.  La #TeamPyjama a encore de beaux jours devant elle.

Judith Chetrit
Judith Chetrit (17 articles)
Journaliste
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