Culture

Les super-héros, l'exception française?

Vincent Brunner, mis à jour le 23.12.2014 à 7 h 26

Dans la conscience collective, les personnages aux super pouvoirs sont davantage basés à New York, Gotham ou Métropolis que Paris, Lyon, Marseille. Pourtant, ce vide dans la fiction française est la conséquence d’une tragique perte de mémoire.

Détail de la couverture du livre «Super-héros, une histoire française» de Xavier Fournier

Détail de la couverture du livre «Super-héros, une histoire française» de Xavier Fournier

C’est du jamais vu: la 20th Century Fox a accepté de coproduire avec Europacorp le troisième long-métrage mettant en vedette Félifax, l’homme-tigre. Une décision logique après le succès à l’international des deux premiers films… Londres en folie (alias Crazy London) a mis en charpie les anciens hits français sur le marché américain tels que Amélie Poulain ou Lucy. Une décision également nécessaire vu l’ampleur du projet. Dans Beast To Beast, tourné directement en anglais, Félifax va en effet partir à New York et croiser les griffes avec… Wolverine! Ce premier cross-over entre un super-héros français et un collègue américain ne restera pas longtemps un cas isolé. Bien décidés à croquer également dans la french touch, les studios Marvel ont demandé aux frères Russo de relifter en hâte le script d’Avengers: Infinity War part 2 afin d’intégrer le personnage du Nyctalope au sein des Avengers. Le héros à la vision nocturne et au cœur artificiel sera-t-il toujours interprété par Jean Dujardin comme dans la trilogie tournée par Christophe Gans (L’énigme du squelette-Le Nyctalope contre Lucifer et La Nuit du Nyctalope)? Suspense. D’ici là, on aura sans doute vu Adèle Haenel interpréter l’Oiselle, la super-héroïne dotée d’ailes mécaniques. Le script est dans ses mains, les décideurs attendent son retour.

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Bien sûr, à part dans une réalité alternative, aucun des films ou featurings annoncés ci-dessus n’existera, malheureusement. Et pourtant…Félifax, le Nyctalope ou l’Oiselle ont vraiment existé. L’homme qui se transforme en tigre est né en 1929 de l’imagination de Paul Féval fils (le père est l’auteur du Bossu). Le Nyctalope alias Léo de Sainte-Clair, créé par Jean de la Hire, est apparu pour la première fois en 1911 lors d’une aventure qui l’a emmené sur Mars! Quant à l’Oiselle, peut-être la première super-héroïne française, elle a été créé par la romancière Renée Gouraud d’Ablancourt dans les pages d’un magazine féminin en…1909. 1909!

Au début du XXe siècle, en France, les récits mettant en scène des fantasques personnages dotés de pouvoirs hors-norme tenaient en haleine un lectorat populaire et acharné. Près d’un siècle plus tard, ces héros sortant de l’ordinaire sont presque tombés dans l’oubli, à peine sauvés par des auteurs passionnés. Ainsi, avec son beau livre, Super-héros, une histoire française, Xavier Fournier, par ailleurs grand connaisseur de comics américains, fait œuvre de salubrité publique en remettant sous la lumière tout un vivier de créations qu’on a laissées mourir. 

Quand Batman affronte le Joker, c’est Dumas qui clashe Hugo!

Xavier Fournier 

«Je me demandais pourquoi nous n’avions pas de super-héros à nous», confie-t-il. Après des années de recherche, il en a découvert plusieurs centaines. «Pour moi, le patient zéro c’est le type qui a inspiré à Dumas le Comte de Monte-Cristo». Hé oui, c’est au XIXe siècle que commence la gestation des «proto super-héros» avec le comte de Montecristo et le justicier Rocambole respectivement créés en 1844 et 1857 par Dumas père et Ponson du Terrail. Des personnages qui ont une longue descendance. «Montecristo, c’est l’ancêtre de Batman - et d’autres que moi ont vu la filiation. Et Rocambole a comme ennemie la Belle Jardinière qui utilise un arsenal de fleurs empoisonnées… comme Poison Ivy dans Batman mais des décennies avant! Quant à l'homme qui rit, il préfigure le Joker. Ainsi, quand Batman affronte le Joker, c’est Dumas qui clashe Hugo!»

Attention, le propos de Xavier Fournier ne sonne pas comme un long cocorico ou une mise au point chauvine:

«Je ne cherche pas du tout à montrer que les Français ont tout inventé ou que les Américains nous ont volé. Je dis plutôt que nous aussi, nous avons droit à des super-héros. En France on a abandonné des genres en prétendant que ça n’était pas à nous d’aller sur ces terrains-là, une connerie monumentale quand on voit tout ce qui a existé».

L’écrivain et scénariste de BD Serge Lehman est arrivé à la même conclusion. Déjà, à 13 ans, il envoyait une lettre au mensuel Strange pour exprimer son admiration devant Spiderman et Daredevil mais aussi sa frustration: «Je voyais très bien que tout se passait à New York ou aux Etats-Unis. Je connaissais une sorte de redescente quand je revenais à la réalité, à la banlieue où j’habitais. Pourquoi c’est si triste ici, pourquoi il n’y a pas de super-héros?».

Lui aussi est remonté aux sources de la science-fiction française de la fin du XIXe, début du XXe siècle, quand les Maurice Renard (Le Péril Bleu, L’homme truqué) ou J.H. Rosny aîné (belge mais vivant à Paris, auteur de La Guerre du feu mais aussi des Xipéhuz inspiraient Conan Doyle ou H.G Wells:

«Le premier théoricien de la science-fiction c’est même Maurice Renard qui publie un grand article en 1909 sur le "merveilleux scientifique" où il explique le genre naissant et son ambition. En France, se développe un énorme courant de romans populaires, de feuilletons, de fascicules pour enfants, adolescents et adultes en manque de sensation. S’y mélangent l’horreur, le policier et la science-fiction. Dans ce corpus de récits d’aventure fantastiques remplis de voyages dans l’espace ou dans le temps et de surhommes, on trouve une vingtaine de personnages-type qui auraient pu et dû être transformés en héros de BD au moment où la BD apparaît vraiment comme un source de divertissement majeur à la fin des années 30.»

Il y a eu une autocensure.

 Serge Lehman

Et pourtant, alors qu’aux Etats-Unis, les héros de pulps comme The Shadow ou Doc Savage (mix de Sherlock Holmes et de Tarzan) tracent le chemin des premiers super-héros locaux, la fiction française est victime d’amnésie. «C’est quasiment comme l’Atlantide, estime Serge Lehman: après un siècle d’existence, tout un pan de notre imaginaire a sombré en deux ans. Après la Deuxième Guerre mondiale, ces récits apparaissent impérialistes, militaristes, colonialistes, parfois racistes et, au fond, d’un profond pessimisme. Les auteurs sentaient tous que la société qu’ils avaient connue allait être balayée par la technologie. Dans l’euphorie des années 50, alors que la culture américaine rayonne, elle, il est impossible de s’approprier tous ces récits d’avant-guerre. Il y a eu une autocensure. Pourtant, j’ai trouvé au moins cent chefs d’œuvre…» 

Serge en a d’ailleurs exhumé dans l’anthologie Chasseurs de Chimère (Omnibus, 2006). Mais le mal reste profond: pour le cinquantenaire de sa disparition, l’auteur belge Jean Ray (1887-1964) que Serge Lehman juge l’équivalent de Lovecraft n’a même pas eu droit à un coup de projecteur. On lui doit pourtant, parmi des milliers d’écrits fantastiques, le classique Malpertuis, La Cité de l’indicible peur adapté en film par Mocky, les aventures d’Harry Dickson que Resnais faillit porter à l’écran. Un dernier exemple? Le tesseract, la figure d’hypercube censée permettre le voyage quadridimensionnel et vu dans les films Marvel, Ray lui a consacré une nouvelle en 1961…au moment où à New York Stan Lee et Jack Kirby créaient les 4 Fantastiques.

Les surhommes, concurrents de Dieu

Si les super-héros made in France n’ont pas eu leur chance dans le passé, c’est aussi la faute d’un fléau, d’une engeance, la commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à l’enfance. Au prétexte de protéger les bambins des lectures, elle a surtout défendu des intérêts idéologiques –ceux des catholiques et des communistes, alors complices. 

«Quelqu’un comme l’abbé Bethléem invente les codes de la censure morale moderne, explique Xavier Fournier. Il a la conviction que les personnages de surhommes font concurrence à la religion, qu’avec les super-héros, on essaye de nous instiller des idées qui ne sont pas de chez nous. Et quand un éditeur s’y met, comme celui du super-héros Fantax, il prend procès sur procès»

Bizarrement, pendant la Seconde Guerre mondiale, les jeunes lecteurs français ont droit aux aventures de Superman maquillé d’un côté en François l’imbattable et en Yordi. Ce dernier porte un nom catalan et dans les premières aventures arbore sur le torse un S qui, pendant l’occupation allemande, est retouché en Y pour tromper les nazis.

Après la guerre, pendant ces fameuses trente glorieuses déchues, s’impose progressivement une règle tacite: à moins que l’on ne verse dans la parodie, un super-héros est forcément américain. Et les rares exceptions s’avèrent peu convaincantes comme, dans les années 80, Photonik ou Mikros, techniquement bien réalisées mais dépourvues de toute originalité. «Ces héros ne tenaient pas la rampe parce qu’ils n’étaient les porte-paroles d’aucun décor», estime Serge Lehman. 

Se réapproprier le genre

Il y a six ans, avec le dessinateur Gess et un autre scénariste, Fabrice Colin, Lehman a cherché à pallier cette absence d’authenticité en initiant l’ambitieuse Brigade Chimérique. Dans une approche cousine de celle d’un Alan Moore avec La Ligue des Gentlemen extraordinaires, le trio fait revivre quelques surhommes apparaissant dans des feuilletons populaires, romans ou films européens (Le Nyctalope, Félix, le Docteur Mabuse, etc.) aux côtés de personnalités historiques comme Marie Curie, sa fille Irène, le mari de celle-ci Frédéric Joliot –deux prix Nobel pour Marie, un autre pour le couple. L’astucieux postulat de la Brigade: les feuilletonistes du passé n’étaient en fait que les biographes de personnages bien réels. Dans L’homme truqué, sorte de prequel de La Brigade toujours dessiné par Gess, Serge Lehman s’est cette fois inspiré du roman homonyme de Maurice Renard (1921) où un soldat français de la 1ère guerre est enlevé puis doté par ses ravisseurs de la vision électrique. Sans trop spoiler, le radium découvert par Marie et Pierre Curie joue un rôle clé dans tous les albums, un rôle pas si éloigné de celui des ondes gamma chères à Stan Lee dans l’univers Marvel. 

D’ailleurs, le radium [1] est aussi au centre des Sentinelles créées par Xavier Dorrison et Enrique Breccia, autre tentative réussie de surhommes dans la BD française. Le pitch: un poilu de la Première Guerre mondiale se voit greffer des membres métalliques et devient Taillefer. La série, toujours en cours, épouse ainsi les contours de la vraie histoire –le 4e album raconte la bataille des Dardanelles. Cela ressemble à Iron Man? Plutôt à L’homme truqué déjà évoqué, et autres récits de l’entre-deux guerres.

«Pour moi, la période actuelle n’est pas celle de la redécouverte, affirme Xavier Fournier mais  beaucoup plus celle de la réappropriation. Certains auteurs se disent: on a un héritage et on va le fructifier. Arrêtons de s’excuser!». De fait, même si Fournier utilise l’image de l’ardoise magique –«tous les 15-20 ans, on efface tout et on recommence»– il semble que cette réappropriation du thème du super-héros aille de pair avec plus de maturité et d’originalité qu’auparavant. 

Outre La Brigade Chimérique ou Les Sentinelles, citons Fox Boy qui raconte la métamorphose d’un jeune Rennais en renard-garou. Il y a deux ans, Serge Lehman a ajouté une page inédite à l’histoire des super-héros français avec Masqué, dessiné par Stéphane Créty. Cette série en quatre volumes surfe sur le concept de «psychogéographie» cher à Guy Debord et ancre des super-héros contemporains dans le décor d’un Paris futuriste. 

Cette fois-ci à l’origine des super pouvoirs des protagonistes, pas de radium mais une mystérieuse matière, le plasme. «Autant Dieu que la radioactivité, explique Lehman. Masqué, c’est l’histoire du premier personnage qui revit dans ce monde imaginaire. Parce que ce mouvement de réappropriation du passé n’a du sens que s’il engendre une projection vers l’avenir».

Un audiovisuel frileux

Le cinéma va-t-il s’emparer de cette excitante matière première? Le réalisateur Julien Mokrani va adapter en film Les Sentinelles avec, à la production Alexandre Aja qui décrit le projet comme la rencontre des Sentiers de la Gloire et de The Dark Knight. Les moyens promettent d’être à la hauteur avec le renfort de Third Floor, compagnie responsable des effets visuels de Gravity et impliquée dans des films estampillés Marvel. Serge Lehman évoque, lui, un projet sérieux d’anime de qualité autour de la Brigade Chimérique mais déplore la frilosité du milieu et certains blocages. «La plupart des gens de la télé ou du cinéma que je rencontre sont conscients qu’une certaine forme de fiction devrait faire partie du paysage français. Mais ils prétendent aussi que ces projets coûtent trop cher ou qu’en France on n’a pas le savoir-faire»

Xavier Fournier partage la même incompréhension face à la frilosité du cinéma français. «Pourquoi en France, on n’est pas capable de réaliser un film d’après Jules Vernes? Dire qu’aucun réalisateur ne peut s’en charger, c’est quand même faire un mauvais procès à la production française… Assasin’s Creed est bien conçu en partie en France!» Malgré ça, les fans d’Adèle Haenel devront se faire une raison: ce n’est pas demain, ni après demain, qu’ils la verront interpréter l’Oiselle…

Au début de l’année prochaine, sera publié le premier tome de L’Œil de la nuit, toujours par Gess et Lehman, variation autour du personnage du Nyctalope qui ne dit pas (trop) son nom. Les ayants-droits de Jean de la Hire ont en effet refusé aux auteurs d’utiliser le personnage. Cela ne prive pas l’histoire (où l’on croise l’astronome Camille Flammarion et un gentleman-cambrioleur de renom) de son souffle épique et mystérieux.

A lire: 

Xavier Fournier Super-héros une histoire française (Huginn & Muninn)

Serge Lehman, Fabrice Collin et Gess La Brigade chimérique (l’Atalante)

Serge Lehman & Gess L’Homme truqué (L’Atalante)

Xavier Dorison & Enrique Breccia Les Sentinelles (4 tomes) éditions Delcourt

Laurent Lefeuvre Fox Boy (éditions Delcourt)

1 —  Depuis, Marcus, Rémi Guérin et Guillaume Lapeyre sont aussi allés chercher du côté du radium pour leur personnage de L’Intrépide (éditions Ankama). Retourner à l'article

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