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Marguerite Yourcenar était-elle une écrivaine conservatrice?

Nicolas Di Meo et Nonfiction, mis à jour le 17.12.2014 à 18 h 13

A l'occasion du 27e anniversaire de la mort de Marguerite Yourcenar, retrouvez le compte rendu d'une étude qui met en évidence l'influence de la pensée traditionaliste sur l’œuvre de l'écrivaine.

Plaque funéraire de Marguerite Yourcenar / Groov3 via WikimediaCC

Plaque funéraire de Marguerite Yourcenar / Groov3 via WikimediaCC

L’idéologie politique de Marguerite Yourcenar d’après son œuvre romanesque

de Mireille Blanchet-Douspis

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Marguerite Yourcenar était-elle de droite? La question peut surprendre lorsqu’elle est posée au sujet d’une écrivaine qui se prétendait apolitique, au-dessus de la mêlée, et dont les œuvres, en général, traitent d’un passé plus ou moins lointain reconstitué avec minutie, dans la crainte perpétuelle des anachronismes. Pourtant, cette interrogation n’est pas illégitime. C’est que l’histoire, justement, n’est pas neutre. On aurait tort de croire qu’elle constitue un refuge permettant d’échapper aux passions contemporaines pour se livrer au seul plaisir de la création littéraire ou de la reconstitution de mondes disparus. Le choix de sujets historiques, comme la manière de traiter ces sujets, notamment lorsqu’il s’agit de concevoir les relations entre les personnages, la nature du lien social les unissant ou les rapports qu’ils entretiennent avec l’environnement (naturel et culturel) dans lequel ils évoluent, sont au contraire riches d’enseignements politiques.

L’étude de Mireille Blanchet-Douspis, qui prolonge sa thèse de doctorat, propose une approche historiographique: l’auteure ne se demande pas si les modèles du passé peuvent, selon Yourcenar, être transposés tels quels dans le présent (ce qui n’aurait pas beaucoup de sens), mais en quoi la lecture que fait Yourcenar de ces modèles, autrement dit l’interprétation historique qu’elle en donne dans ses fictions, permet de mieux comprendre sa position vis-à-vis des enjeux du XXe siècle.

L’idée défendue tout au long de l’ouvrage est que Marguerite Yourcenar n’a jamais rompu avec une idéologie traditionaliste qu’elle a héritée de son milieu d’origine et qui la situe indéniablement, malgré des nuances importantes et de nombreuses prises de position à contre-courant, dans le camp des droites européennes.

Cette influence traditionaliste est souvent décelable dans l’œuvre. L’omniprésence de l’idée de décadence en est un indice. Bien que le déclin, au XXe siècle, ne soit pas un thème exclusivement réservé à la droite, Yourcenar lui donne, tout au long de sa carrière (de l’essai «Diagnostic de l’Europe», qui date de 1929, au recueil Le Tour de la prison, rédigé au début des années 1980), une inflexion particulièrement sombre et pessimiste situant clairement sa pensée du côté des traditionalistes les plus hostiles à la modernité. Certes, la romancière ne considère pas tout à fait le passé comme un âge d’or; mais la description qu’elle fait, dans ses mémoires, de communautés locales soudées, au sein desquelles, malgré des hiérarchies et des inégalités criantes, auraient régné jusqu’à la fin du XIXe siècle une relative cohésion, la rattache à cette sensibilité politique.

La critique de l’idéologie du travail, dans laquelle l’écrivaine voit une nouvelle forme d’aliénation sans tenir compte du besoin d’indépendance économique et de reconnaissance sociale des femmes modernes, témoigne également d’une vision aristocratique très éloignée des discours de gauche:

«Que Marguerite Yourcenar assimile à un conformisme social la ferme volonté d’indépendance économique, acquise au terme d’un parcours jalonné d’embûches, trahit les préjugés et plus encore l’ignorance d’une personne issue d’une classe sociale dans laquelle la fortune mettait à l’abri de toute nécessité.»

D’un point de vue plus strictement politique, Mireille Blanchet-Douspis rappelle le rapport ambigu que la romancière, dans les années 1930, entretenait avec le fascisme. Bien qu’elle ait toujours conservé vis-à-vis de lui une distance critique, celui-ci a pu représenter pour elle une tentation:

«Il semble bien que Marguerite Yourcenar […] ait un temps été sensible à la rhétorique fasciste. Elle n’est pas pour autant devenue une fasciste convaincue mais sans doute a-t-elle mis dans le personnage d’Eric von Lhomond –le narrateur du Coup de grâce, publié en 1939– des éléments de sa vie et de ses réflexions personnelles.»

Dans la préface rédigée en 1959 à l’occasion de la réédition de son roman Denier du rêve, qui se déroule à Rome, en 1934, l’année de sa première parution, Marguerite Yourcenar estime au contraire avoir été l’une des premières à dévoiler la «creuse réalité cachée derrière la façade boursouflée» du fascisme. Mireille Blanchet-Douspis, cependant, note que la critique contenue dans l’ouvrage est, avant tout, une critique du monde moderne, qu’elle pourrait s’appliquer à d’autres régimes et reflète surtout le point de vue traditionaliste d’une romancière qui n’aurait pas su identifier la spécificité du régime fasciste –notamment sa propension à enrôler la jeunesse et son culte de l’énergie.

D’autres éléments soulignent aussi les orientations conservatrices de la pensée de Yourcenar. L’éloge du pouvoir personnel dans Mémoires d’Hadrien (1951) ne doit bien entendu pas être interprété de manière littérale. Il ne s’agit pas de transposer dans le monde de l’après-guerre les formes de gouvernement de la Rome impériale et jamais la romancière n’a tenu un tel discours. Mais la lecture très positive qu’elle fait du règne d’Hadrien –fidèle en cela à une tendance historiographique dominante non seulement à son époque, mais encore aujourd’hui –ainsi que le regret qui semble être le sien de vivre dans un monde où un tel exercice du pouvoir (à la fois ferme, sage et mesuré) ne paraît plus possible, sont des preuves supplémentaires de son attachement à des modèles autoritaires.

Enfin, le rejet de l’action politique dont témoignent les dernières œuvres de l’auteure et la séduction qu’exercent à ses yeux des formes de plus en plus radicales d’écologie, issues du New Age, mais aussi d’un antihumanisme dont les origines se situent dans un sentiment de perte de l’harmonie entre l’humanité et son environnement, confirme son antimodernisme.

L’ouvrage de Mireille Blanchet-Douspis pose donc des questions pertinentes et fournit des réponses souvent convaincantes. On pourrait bien sûr discuter ou nuancer certains points. En ce qui concerne le fascisme, par exemple, Alexandre Terneuil a montré que Yourcenar, dans d’autres textes, comme la nouvelle «Maléfice», publiée en 1933, mais probablement rédigée dès la fin des années 1920, était plus consciente de la violence propre au régime que Denier du rêve ne le laisse supposer. Ainsi, les choix que l’auteure a effectués dans le roman témoigneraient peut-être autant (voire plus) d’un apolitisme élitiste la conduisant à privilégier la création littéraire sur l’engagement que d’une réelle fascination pour le fascisme.

Par ailleurs, si Mireille Blanchet-Douspis rappelle avec raison tout ce que le New Age doit au traditionalisme, peut-être n’insiste-t-elle pas suffisamment sur ce qui distingue cette idéologie des courants de la droite européenne auxquels elle rattache l’œuvre de Yourcenar, notamment au sujet de l’autorité, de la conception de l’ordre du monde ou des relations entre les peuples et les cultures. En fait, la contestation yourcenarienne, surtout à partir des années 1950-1960, emprunte sans doute autant à des modèles issus de la gauche qu’à des modèles issus de la droite[1] ‒ce qui n’empêche pas cette dernière de continuer à exercer sur la romancière une influence importante.

Malgré ces quelques points de discussion, toutefois, il faut souligner l’intérêt du livre de Mireille Blanchet-Douspis, qui montre que l’on peut procéder à l’analyse politique et idéologique de la pensée d’un écrivain, même si celui-ci ne prend pas directement parti dans les grands débats et les grands affrontements de son temps. C’est que la littérature, justement, est par essence profondément politique: en créant des univers fictifs, elle fait appel, qu’elle le veuille ou non, à des représentations, à des façons spécifiques de concevoir l’ordre des choses, les rapports entre les êtres, etc., qui constituent autant de données passionnantes pour les historiens attentifs à reconstituer les cadres de pensée d’une époque.

1 — Voir à ce sujet, notamment, Nicolas Di Méo, «La critique du pouvoir dans l’œuvre de Marguerite Yourcenar à partir des années 1950», in Francesca Counihan et Bérengère Deprez, Écriture du pouvoir, pouvoir de l’écriture, Bruxelles, Peter Lang, 2006, p. 209-216 Retourner à l'article

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