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A Sydney, le retour de la légende urbaine sur le portefeuille et le terroriste au grand coeur

Repéré par Cécile Dehesdin, mis à jour le 17.12.2014 à 11 h 41

Repéré sur Sunshine Coast Daily, Liberation

Carbon Fiber Wallet / Ryan Loos via Flickr CC License By

Carbon Fiber Wallet / Ryan Loos via Flickr CC License By

Au lendemain de la prise d'otages de Sydney, où deux personnes sont mortes en plus du preneur d'otages, la police de l'Etat de Nouvelle-Galles du Sud –dont Sydney est la capitale– a dû contrer sur Facebook une rumeur persistante:

 

 

Sur des statuts Facebook, mais aussi des SMS ou des chaînes de mail, on retrouve la même histoire: quelqu'un a trouvé un portefeuille, a appelé la personne à qui il appartenait grâce à des informations contenues dans ses papiers. Le «musulman» à qui ce quelqu'un a rendu le portefeuille le remercie profusément et lui conseille de ne pas aller à Sydney autour du Nouvel An ou de Noël.

En Australie, ce hoax a entre autres été relayé par le dirigeant d'un groupe anti-islamique, rapporte SunshineCoastDaily, qui a dit au Daily avoir reçu un texto du genre de sa fille adolescente un mois plus tôt. «Parce que vous avez fait une bonne action, je vais faire une bonne action en vous disant de ne pas vous approcher de Sydney pour le Nouvel An», disait le SMS.

Cette histoire vous dit quelque chose? C'est normal, il s'agit d'une légende urbaine qui se balade un peu partout dans le monde depuis une dizaine d'années, notamment vers les fêtes de fin d'année.

D'après Snopes, site qui débusque les rumeurs et légendes urbaines, celle-ci date du post 11-Septembre, se transmettant par mail à la fin du mois de septembre 2001. Le scénario est toujours le même, bien que certains détails varient (un coup c'est du Coca qu'il ne faut pas boire après telle date, un autre c'est spécifiquement une femme juive prévenue par un chauffeur de taxi musulman à qui elle a donné un pourboire, ou bien les lieux où le portefeuille a été perdu varient...).

En France, c'est un «maghrébin barbu» qui laisse tomber son portefeuille à Paris, à Nancy ou à Lyon, racontait déjà Patricia Tourancheau dans Libération fin 2002. Et qui, pour remercier la dame qui le ramasse et lui donne, lui déconseille d'aller dans les grands magasins/de prendre le métro/d'aller à Notre-Dame, aux Champs-Elysées, à la gare de Part-Dieu mi-décembre. La suite? La «dame» en question va au commissariat, qui lui montre des photos sur lesquelles elle reconnaît l'homme, un «terroriste très recherché» d'al-Qaida (devenu un membre de l'Etat islamique à Sydney en 2014). 

Libération expliquait que la police avait remonté la fausse piste, mais que cette histoire n'existe jamais qu'en «on-dit»: c'est la belle-soeur de ma cousine qui, c'est la voisine de mon collègue qui... Un commissaire expliquait à l'époque à la journaliste:

«Elle est atemporelle et transfrontière, elle circule à Londres et à New York, à Strasbourg et à Paris... Dans l'inconscient collectif, en ces temps où l'on parle beaucoup de terrorisme, les gens ont besoin d'être dans le jeu, de se valoriser. C'est comme le type qui connaît le boulanger de Johnny Hallyday ou le premier amant de Sylvie Vartan. Si vous interrogez 100 personnes à Paris pour savoir "où ça va péter demain", on vous répond "dans le métro ou les grands magasins".»

Le chercheur Emmanuel Taïeb observait cette histoire du «terroriste au grand coeur» dans son article De quelques rumeurs après le 11 septembre 2001, publié en 2003. Il la rapprochait de plusieurs rumeurs d'après la Seconde Guerre mondiale, sur le même thème de l'«ennemi amical».

Auteur de La Rumeur, histoire et fantasmes, Pascal Froissart remonte encore plus loin, jusqu'au XIXe siècle, et ses légendes de «milliardaire au grand coeur», reprises ou créées par Oscar Wilde dans une nouvelle de 1891, expliquait un article du Figaro de 2002. Un homme aide un vieil homme mal fagoté, qui se révèle être en fait un baron qui lui adressera des remerciements sonores et trébuchants. «Rien ne peut prédire que le millionnaire soit généreux, pas plus que le terroriste soit magnanime», expliquait Froissart à Libération.

Pour lui, la légende urbaine du terroriste est «une variation arabisée du folklore du millionnaire généreux, avec un Maghrébin en France, un Afghan dans la version américaine et un Pakistanais en Grande-Bretagne. La rumeur se renouvelle, se met au goût du jour avec l'ennemi du moment». Soit en 2014, à Sydney et ailleurs, l'Etat islamique.

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