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Quand dire à une femme qu'elle est belle (n')est (pas) du sexisme: l'exemple des textos de l'ambassadeur de France à l'ambassadrice des Etats-Unis

Repéré par Claire Levenson, mis à jour le 17.12.2014 à 12 h 51

Repéré sur Vox

Samantha Power et Gérard Araud, à droite de la photo, en juillet 2014 à l'ONU.  REUTERS/Lucas Jackson

Samantha Power et Gérard Araud, à droite de la photo, en juillet 2014 à l'ONU. REUTERS/Lucas Jackson

Qu'est-ce qu'une remarque sexiste? Dire à une femme qu'elle est belle est-il sexiste? Le fait que l'homme qui dit ça soit homosexuel change-t-il quelque chose au problème?

Ce sont les premières phrases du portrait de Gérard Araud, l'ambassadeur de France à Washington, dans Vogue de novembre qui relancent le débat aux Etats-Unis. 

«De la part de la délégation française, je voulais vous dire que vous êtes très belle.» En pleine réunion du Conseil de Sécurité, Gérard Araud, alors ambassadeur de France à l'ONU, envoie ce texto à Samantha Power, l'ambassadrice américaine à l'ONU.

L'anecdote mentionnée par Vogue est reprise dans un récent article du New Yorker sur Samantha Power. 

Gérard Araud, qui est maintenant ambassadeur de France à Washington, assume complètement son petit message: «En tant que Français, je ne suis pas condamné à être politiquement correct», explique-t-il au New Yorker. 

Le diplomate français joue donc à merveille son rôle de «Français charmeur» qui perpétue l'image de la France pays de la séduction en opposition aux Etats-Unis, où les féministes psychorigides auraient annihilé toute possibilité de flirt léger.

«Je crois qu'elle m'aime bien parce qu'elle sait comment me gérer. Elle a réussi à me séduire», avait-il dit au sujet de l'ambassadrice.

Pour la journaliste Amanda Taub dans Vox, ce SMS prouve que la diplomatie demeure un milieu machiste où les femmes doivent faire face à une galanterie pénible et démodée.

Il y a en effet une forme de condescendence à toujours ramener les femmes à leur apparence, et ce genre de compliments est rarement fait dans le sens inverse: on imagine mal une ambassadrice qui enverrait un message sur la beauté d'un collègue masculin «de la part de toute la délégation».

Mais tout comme la déclaration d'Araud sur le politiquement correct, la réaction de la journaliste de Vox –dans le rôle de la féministe énervée– est un peu caricaturale. En effet, Amanda Taub présuppose immédiatement que Power, qui avait répondu à Araud «c'est un des SMS les plus gentils que j'ai jamais reçus», s'est sentie obligée d'être aimable avec l'ambassadeur par peur d'affecter leur relation de travail.

L'homosexualité n'a rien à voir

Or dans l'article de Vogue, Samantha Power a plutôt l'air de s'amuser de ces échanges de messages avec Araud, qui est par ailleurs ouvertement homosexuel (le titre de l'article de Vogue est: «Ne l'appelez pas l'ambassadeur gay»).

«Gérard met des petits compliments dans ces textos, ce qui est très apprécié dans la mesure où ces messages arrivaient souvent après d'interminables discussions sur l'Ukraine avec les Russes. Mais bien que je sois nostalgique de ses charmants SMS, ce qui me manque, c'est surtout de le voir en action. Lorsqu'il était à l'ONU, il s'est vraiment battu pour que les civils innocents soient protégés.»

Contrairement à ce que dit l'article de Vox, il semble assez clair que les petits clins d'oeil d'Araud ne sont pas vécus par Power comme des commentaires lourdingues qui rendraient leur collaboration difficile.  

En bref, cette dynamique n'a probablement pas grand-chose à voir avec une réelle atmosphère sexiste, comme lorsque des députés sifflent la robe de Cécile Duflot ou complimentent en public le tailleur vert de Ségolène Royal

En réponse à l'article de Vox, un journaliste a tweeté:

«Le fait qu'[Araud] soit gay fait que son commentaire est plus proche d'un compliment que d'une remarque sexiste.»

Mais en fait, ce n'est pas le fait que l'ambassadeur soit homosexuel qui change la donne. Ce qui importe, c'est que le jeu de séduction n'est pas vécu comme quelque chose d'imposé.

En Belgique par exemple, un député homosexuel avait commenté le physique d'une parlementaire juste après qu'elle avait prononcé un discours sérieux à l'assemblée. «Et moi, je peux me le permettre, elle est jolie», avait-il dit. La députée s'était dite exaspérée qu'on s'intéresse à son physique plutôt qu'à son discours, et le fait que le député soit homosexuel ne changeait rien au sexisme de ses propos.

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