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Les journalistes ne devraient pas exploiter les données piratées de Sony

Jacob Weisberg, traduit par Yann Champion, mis à jour le 18.12.2014 à 12 h 04

Le piratage de Sony est une immense opération de censure. Publier les données volées au studio, qui vient d'annuler la sortie américaine de «The Interview», va à l’encontre de la liberté d’expression, et non l’inverse.

«L'interview qui tue» (Sony Pictures).

«L'interview qui tue» (Sony Pictures).

À Noël, Sony Pictures devait sortir aux États-Unis le film The Interview (L’interview qui tue), une comédie de Seth Rogen et James Franco narrant les aventures de deux journalistes pas très futés qui sont embauchés par la CIA pour assassiner le leader nord-coréen Kim Jong-un. A en croire la bande-annonce, un résultat potache à souhait et assez amusant.

Lorsqu’il a eu vent du film, le régime nord-coréen, qui n’est pas particulièrement célèbre pour son sens de l’humour, a promis des représailles. Puis, fin novembre, une entité inconnue –mais que l’on imagine soutenue par Pyongyang– a mis ces menaces à exécution en piratant une somme colossale d’informations dans les serveurs de Sony, publiant les plus gênantes en ligne et attirant l’attention des journalistes américains dessus. Les huit fuites de données organisées pour l’instant renfermaient une quantité presque sans fin de révélations plus embarrassantes les unes que les autres: salaires des cadres, numéros de sécurité sociale des stars de cinéma, bulletins de santé des employés et surtout de nombreux e-mails dans lesquels producteurs et responsables de studio médisaient des acteurs et colportaient des ragots. Dans un cas, pour lequel Amy Pascal, co-présidente de Sony Pictures, et Scott Rudin, producteur, ont déjà présenté leurs excuses, ils avaient échangé des blagues racistes sur Barack Obama.

Les pirates avaient promis de divulguer encore plus de données si Sony sortait le film et ont également proféré des menaces contre les employés de Sony et leurs familles. Le studio a finalement annoncé, le 17 décembre, qu'il ne sortirait pas le film aux Etats-Unis en raison des menaces d'attentats contre les salles proférés par les pirates.

Aucune justification éthique

Les détails les plus savoureux de l’affaire ont été largement diffusés et repris presque partout à travers la presse et les sites Internet. Dans une tentative désespérée de colmater les brèches, Sony a embauché l’avocat star David Boies, qui, le week-end dernier, a envoyé une lettre demandant aux organes d’information de ne plus rapporter d’informations dérobées, au risque de s’exposer à des poursuites en justice avec demande de dommages et intérêts.

Pour tout dire, la décision de ne pas publier ce type d’informations devrait être une question d’éthique et de respect de la liberté d’expression plutôt qu’une question légale. Je ne dis pas, bien entendu, que les organes d’information ne devraient pas parler du piratage en lui-même, de l’effet qu’il a eu sur Sony, de la manière dont cela s’est passé et des responsabilités de chacun. C’est une information importante et légitime.

Mais lorsqu’il s’agit d’exploiter les données volées par les pirates, je pense que les journalistes devraient volontairement s’abstenir de les publier. Et ils ne devraient pas le faire parce que la loi les y oblige, mais parce qu’il n’existe aucune justification éthique à la publication de données volées et malveillantes (je ne fais ici qu’exprimer ma propre opinion et non la politique de Slate.com. Si le magazine a traité judicieusement l’histoire des e-mails, il a également publié cet article évoquant les différences de salaires entre hommes et femmes chez les cadres de Sony, et les journalistes continueront à exercer leur libre arbitre sur la manière dont traiter le piratage au fur et à mesure que les données seront publiées.)

Les journalistes qui résistent à ce qu’ils considèrent comme une tentative de censure de la part de Sony participent en fait à une tentative de censure bien plus vaste, menée contre Sony. Sony Pictures a pris une décision courageuse (et même téméraire, comme nous pouvons le constater aujourd’hui) en acceptant de faire un film se moquant du plus célèbre despote du monde. Ridiculiser les tyrans est une tradition hollywoodienne qui remonte au Dictateur de Charlie Chaplin (1940) et à To be or not to be d’Ernst Lubitsch (1942), qui se moquaient tous deux d’Adolf Hitler. À l’époque, certains trouvaient aussi ces films d’assez mauvais goût, mais en permettant aux gens de rire du nazisme, ils faisaient preuve d’une certaine subversion.

Je pense que c’est ce qu’a voulu faire Seth Rogen, à qui l’on doit l’idée de départ de L’interview qui tue. Kim Jong-un n’est peut-être pas Hitler, mais il est à la tête de l’un des plus parfaits États-esclaves que le monde n’ait jamais connus. Il possède aussi des outils bien plus efficaces que ceux des nazis pour faire taire les critiques à l’autre bout du monde. Les attaques menées contre Sony représentent une véritable innovation en matière de censure transfrontalière. Les qualifier de «fuites» ou même de «piratage» a quelque chose de trompeur. C’est du revenge porn longue-distance, mené par l’État le plus mauvais du monde contre une victime qui s’avère être une multinationale.

Pas la même chose que Wikileaks

Quelle est la différence entre cet épisode et les révélations de WikiLeaks et d’Edward Snowden, qui ont vu les organes de presse les plus prestigieux révéler des secrets ultra-sensibles mettant en cause la sécurité nationale? Il s’agit d’une question d'intérêt général. Dans l’affaire Snowden, les e-mails dérobés révélaient des abus de pouvoir. Les révélations mettaient au jour des pratiques que Barack Obama lui-même réprouva lorsqu’elles furent dévoilées. Et, dans ces cas, les journalistes du Guardian, du New York Times et du Washington Post prirent au sérieux leur devoir et firent un choix réfléchi entre intérêt général et sécurité nationale.

Dans le cas du piratage de Sony, en revanche, on peine à trouver où est l’intérêt général. Les e-mails dérobés s’apparentent plus aux photos de Jennifer Lawrence nue dérobées sur son compte iCloud. Bien entendu, les gens voulaient voir ces photos. Mais, en l’occurrence, même le représentant le plus tristement célèbre de la presse à potins a reconnu que rien ne justifiait la violation de sa vie privée que représentait leur diffusion massive. La différence est que, dans ce cas, le public avait de la sympathie pour la victime. Pour Sony, la réaction du public s’apparente plus à de la schadenfreude, alors qu’il devrait s’agir de solidarité.

Cet article a été publié par nos confrères de Slate.com avant l'annonce par Sony Pictures de l'annulation de la sortie de The Interview. Nous l'avons actualisé avant publication en ajoutant une phrase mentionnant l'annulation de la sortie du film.

 

Jacob Weisberg
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