Culture

«Eau argentée», poétique de la terreur

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 17.01.2017 à 17 h 46

Exilé de Syrie en 2011, Ossama Mohammed a entrepris un travail de cinéaste à partir d’éléments apportés avec lui, d’enregistrements postés sur YouTube puis d’une correspondance avec une jeune réalisatrice de Homs assiégée, Wiam Simav Bedirxan, livrant ainsi une terrifiante mise à l’épreuve des puissances paradoxales des images.

En mai 2011, alors que les affrontements embrasaient son pays, la Syrie, Ossama Mohammed quittait Damas. Il venait à Cannes présenter un court métrage, L’Adolescent et la botte, et témoigner de la terreur exercée par la soldatesque de Bachar el-Assad contre son peuple alors désarmé, et qui réclamait un terme à des décennies d’oppression totale.

Ossama Mohammed n’est jamais retourné en Syrie. Depuis Paris, il a entrepris un travail de cinéaste à partir d’éléments qu’il avait apportés avec lui, d’enregistrements postés sur YouTube, puis d’une correspondance –textes et vidéos– avec une jeune réalisatrice de Homs assiégée. Elle se prénomme Simav, ce qui en kurde signifie «eau argentée». La deuxième partie du film est surtout composée de plans tournés par Simav et des échanges par chat entre Ossama et elle.

Eau argentée jaillit des images le plus souvent tournées à la DV ou avec un téléphone portable, des mots des habitants de Derra et de Homs, de ceux de conversations du réalisateur avec des personnes rencontrées sur place, et aussi de sa voix off depuis Paris où il distille également, caméra en main, un léger contre-point à la déferlante venue de là-bas.

Déferlante de terreur, de sang et de douleur. Déferlante inédite, quand bien même on a vu beaucoup de ces images, ou d’autres comparables. Ce n’est pas tant l’effet d’accumulation, au lieu du fractionnement des posts YouTube, ou des «sujets» télé qui fait la différence, c’est la construction d’une écoute, d’une attention, d’une intelligence qui sans cesse déploie le sens de ce qui est ici montré.

Il y a «du» sens

Puisqu’au milieu de tout cela, il y a, au-delà de l’empathie poignante, «du» sens. Certainement pas «un» sens, mais des stratégies, des choix, de la part de toutes les personnes impliquées. Parmi ces personnes se trouvent aussi celles qui sont dans le camp du pouvoir et qui, sur ordre ou par gloriole personnelle, filment et mettent en ligne les atrocités qu’elles commettent.

Il apparaît qu’il existe bien un choix stratégique des dirigeants de faire filmer au téléphone portable (comme ceux d’en face) les séances de torture dans les commissariats et de les diffuser. Les séides de Bachar El-Assad utilisent eux aussi les réseaux sociaux pour répandre la terreur, y compris en rendant perceptible la jouissance du flic de base d’enregistrer les coups et les humiliations qu’infligent ses collègues, jusqu’à cette séquence où le troufion met en scène son officier: «Allez-y lieutenant, cognez-le sur la tête, avec le pied c’est mieux, l’autre à côté aussi», dit la voix off qui tient l’iPhone tandis qu’on voit la rangers qui shoote dans un visage, ajoutant sur le mur blanc une longue trace de sang supplémentaire.

Des multiples intelligences que recèle Eau argentée, la compréhension in situ des puissances contradictoire des images n’est pas la moindre. Battant en brèche l’illusion naïve selon laquelle les possibilités contemporaines d’enregistrer et de diffuser seraient par nature du côté de la liberté, balayant la croyance selon laquelle montrer les crimes les empêche, le film est une terrifiante mise à l’épreuve des puissances paradoxales des images.[1]

Eau argentée est peut-être le premier film de cinéma qui prenne au sérieux les possibilités du cinéma avec les images de YouTube –après De Palma dans Redacted, mais De Palma fabriquait de «fausses» images de Youtube, tandis que Mohammad utilise celles qui sont vraiment en ligne, pour faire travailler ensemble la guerre qui a lieu sur le terrain et la guerre qui a lieu avec les représentations.

Et puis, il y a les individus

Attentif à ce que veulent ceux qui ont fait et diffusé ces images mais aussi aux effets incontrôlés de celles-ci, interrogeant les possibilités de manipulation, de voyeurisme, d’usure par la répétition ou la surenchère, Ossama Mohammed explore les impasses auxquelles mène aussi cette survisibilité en même temps qu’il donne à parcourir les ruelles des villes martyrs. Son geste invente une poétique de la terreur visible à laquelle on chercherait en vain des équivalents.

Il y a les foules de citoyens désarmés face aux tanks, il y a les rangs serrés des militaires du régime, il y a aussi les milices islamistes qui insultent, maltraitent, arrêtent les femmes et les résistants laïcs. Et puis il y a des individus, parfois brièvement. On n’oubliera pas ce jeune homme qui voulait créer un ciné-club dans son quartier, rencontré par le réalisateur à une projection d’Hiroshima mon amour, retrouvé le lendemain dans la rue la tête explosée. On n’oubliera pas ce petit garçon de 5 ou 6 ans, orphelin qui aime les fleurs et sait là où il faut courir pour éviter les snipers. On n’oubliera pas non plus ce soldat qui chante gaiement en partant tuer.

Au sein de ce réseau d’interactions complexes entre le multiplicités des faits et des images «là-bas» (en Syrie) et la solitude bouleversée du cinéaste ici (à Paris), se dessine peu à peu une relation individuelle qui construit la deuxième moitié du film. Sur les réseaux sociaux, une jeune femme réfugiée à Homs, et qui s’est retrouvée avec entre les mains une caméra, a écrit au réalisateur pour lui demander que filmer, comment filmer. S’est instauré un échange où celle qui se prénomme «eau argentée» devient peu à peu à la fois l’auteure et le personnage principal du film. Non pas pour se substituer à la complexité de la réalité, mais pour l’approcher différemment, de manière plus intime et plus émouvante encore s’il est possible.

Présenté au Festival de Cannes dans une sélection parallèle discrète, Eau argentée a bouleversé ceux qui l’ont vu à ce moment, explosant –au moins un moment– l’atmosphère festive et coupée du monde de la Croisette. Financé par Arte, il n’était promis qu’à une diffusion antenne: l’évidence de son importance, je veux dire de sa nécessité absolue, a permis, au prix de quelques contorsions bureaucratiques, qu’il puisse être distribué. C’est-à-dire qu’il soit à sa place, au cinéma, dès lors que la recherche éperdue des ressources de l’image, du son et du montage, ce qu’a fait Ossama Mohammed témoigne de ce que le cinéma peut accomplir de plus important, et qui le définit.

1 — Ce phénomène était aussi à l’œuvre dans le documentaire Cinq Caméras brisées, qui montrait bien –quoi que de manière involontaire, et même à rebours de son discours conscient– combien les Israéliens se moquent désormais qu’on les voie commettre les pires exactions contre les civils palestiniens, et même en jouent délibérément. Retourner à l'article

 

Eau argentée

de Ossama Mohammed et Wiam Simav Bedirxan. 1h43. Sortie le 17 décembre 2014.

 

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Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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