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La vraie recette d'un débat bien ringard sur l'école

Louise Tourret, mis à jour le 17.12.2014 à 9 h 48

A l’usage de vos dîners en ville –ou pour les fêtes de fin d’année en famille.

Slate.fr

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Le débat en cours sur les notes et leur éventuelle suppression suit la recette classique du bon débat bien ringard sur l'école qui se reproduit chaque fois qu'un nouveau sujet est mis sur la table. Nous vous fournissons la recette pour le reproduire à volonté. 

1.Bien choisir son produit

Prenez une grosse pièce, un vieux sujet scolaire sur lequel tout le monde a un avis: le redoublement, les rythmes ou, comme en ce moment, les notes.

Ce sujet arrive dans l’actualité car le ministère de l’Éducation nationale diffuse une circulaire, lance une réflexion ou comme sur les notes, que des experts rendent un rapport… Il y a donc matière à alimenter le débat public. Et le débat public sur l’éducation en France a ses formes canoniques, issues d’une forme de co-production entre les différents acteurs qui le font vivre: ministère, syndicats, experts, «pédagogues», «républicains», personnalités politiques, fédération de parents, enseignants et familles.

L’idée –gardez-la bien en tête– c’est que les échanges prennent l’allure d’une discussion rationnelle. Mais il est très important d’y mêler la parole d’experts, celle des politiques qui se saisissent du sujet pour exister, l’avis de gens qui passent dans le coin et bien sûr vos souvenirs personnels.

2.Partez des constats

Toutes les études montrent que l’école d’aujourd’hui peine à enseigner les connaissances de base à tous et les inégalités sociales s’y perpétuent: la célèbre étude Pisa de l’OCDE sacre la France championne du monde des inégalités sociales à l’école par exemple; ce rapport du Conseil économique social et environnemental pointe de son côté de fortes inégalités et un échec scolaire massif. D’après l’Éducation nationale, 140 000 jeunes sortent chaque année du système scolaire sans diplôme et sans qualification professionnelle.

Partez de ce constat-là, c’est le seul moment du débat qui sera constructif et apaisé.

3.Respectez l'équilibre (binaire) des saveurs

Il est plus compliqué de débattre sur comment améliorer l’école –par exemple en évaluant mieux pour faire progresser les élèves– que de lancer un débat «pour ou contre la suppression des notes». Donc optez pour le deuxième. Surtout quand on sait pertinemment que ces notes, elles, ne seront jamais totalement supprimées étant donné que le bac reste un examen noté et que le lycée vit dans l’attente du bac. Bref, c’est le tour de magie à appliquer au débat scolaire: un coup de baguette et toute réflexion devient opposition binaire.

On l’a vu avec le redoublement –avant de le revoir avec les notes–: une pratique beaucoup plus répandue en France que dans les autres pays développés. Globalement, le redoublement coûte cher (une année de scolarité en plus, n’a pas un coût négligeable: 1,6 milliards par an) et produit peu, voire pas d’effets positifs sur le niveau des élèves, comme l’explique le Conseil national de l’évaluation du système scolaire). Les spécialistes de tous bords, les experts réunis dans la commission mise en place pour phosphorer sur la Refondation à l’été 2012, et les politiques qui se sont penchés sur la question, comme, par exemple, l’ancien ministre de droite Luc Chatel en 2010, s’accordent à dire qu’il faut remplacer le redoublement par des pratiques de remédiation plus efficaces comme le suivi individuel des élèves.

Ce qui n’a pas empêché Europe 1 de sortir un dossier comme un scoop en octobre dernier, titré «La fin du redoublement ?» en évoquant un tremblement de terre dans l’Éducation nationale, alors qu'experts de droite et gauche étaient d'accord... et que le texte de loi était prêt depuis 18 mois. Le syndicat SNALC, important mais tout de même minoritaire, prend alors la parole, et occupe logiquement la moitié de la plupart des débats comme ici.

On passe de: «le redoublement fonctionne mal et sa pratique doit être très limitée» (elle l’est déjà) à «pour ou contre»… C’est d’ailleurs le sujet du Ce soir où jamais du 6 décembre finement titré «école en crise, faut-il supprimer le redoublement?»

 

Bon, trois minutes après l’animateur se demandait s’il fallait ou non supprimer le stylo:

4.Le goût de l'intime

Quand on prononce le mot école, les individus sont replongés dans un passé ancien, mythifié et très personnel. Il ne faut pas oublier de laisser aller chacun à ses souvenirs émus. Un peu comme dans le dessin animé Ratatouille, quand le critique Anton Ego goûte la ratatouille préparé par Rémy et qu’il se revoit, dans un flash, petit garçon, à table, devant le plat de son enfance.

 

C’est ce qui s’est passé dans le Grand Journal du 2 décembre dernier

Antoine de Caunes, et c’est la signature d’un débat scolaire traditionnel, fait appel à son expérience d’élève. Il nous ramène par là la nôtre. Et c’est une chose dont il faut se souvenir, l’école et ses réformes se pensent, se jugent, à l’aune des expériences passées de chacun.

Les invités et les chroniqueurs prennent place. Jack Lang, ancien ministre de l’éducation, –ministre de l’éducation un jour, ministre de l’éducation toujours– et puis le président de la FCPE, Hervé-Jean Le Niger, Natacha Polony chroniqueuse spécialiste et engagée (dans le camp des Républicains) des questions scolaire. On cite peu d’études et la confrontation entre les points de vue est vite expédiée. Antoine De Caunes fait intervenir un chroniqueur présent sur le plateau: Augustin Trapenard, normalien et agrégé, dit très rapidement, sans que l’on comprenne si c’est en tant qu’ancien élève ou ancien prof, qu’il n’a pas eu de problème avec les notes. Il n’y a donc pas de problème avec les notes.

Récemment lors d’une conférence organisée par la Ligue de l’enseignement j’entendais mon collègue Emmanuel Davidenkoff s’interroger:

«Si l’école ne change pas c’est parce que pour la plupart des gens, elle fonctionne très bien.»

Où est le problème si la soupe est bonne, ou pas trop mauvaise pour ce que l'on croit être la majorité de nos concitoyens? A fortiori pour les enfants de journalistes et de politiques– à savoir ceux qui régissent les débats? Notre repère c’est notre école et celle de nos enfants… Et, nous qui prenons la plume ne sommes pas ceux qui avons rencontré de gros problèmes scolaires.

5.Le Goût de la tradition

Surtout, plus encore que vos propres souvenirs, convoquez ceux de vos grands parents, de l’époque où tout le monde connaissait le nom des affluents et des confluents de l’hexagone et où les départements et chefs lieux de France et de Navarre n’avaient de secrets pour personne. L’école des Choristes peut-être.

Peu importe si l'école qui n’a jamais été très égalitaire (oui oui même et surtout sous la IIIe République, comme le montre ce passionnant entretien avec l’historien Jérome Krop lu dans le Café pédagogique: «C'est bien un modèle qui tire vers le haut les plus forts et ignore les plus faibles.»

Pourtant, l’idée que l’école «c’était mieux avant», semble bien ancrée dans les esprits et pour les conservateurs, le problème c’est que l’école a déjà beaucoup trop changé! Ceux du Figaro Magazine par exemple qui publiait pratiquement le même dossier sur l’enseignement de l’histoire à la rentrée 2011 et à la rentrée 2012 avec des illustrations issues de manuels… des années 50 ou 60, l’enfance des grands parents d’aujourd’hui. L’époque de Jules Ferry, elle, est encore associée, souvent de manière floue, à un âge d’or de l’école. Il faudrait revenir aux méthodes de lectures d’antan, à l’instruction plus qu’à l’éducation… à l’école de nos grands parents ou arrière grands parents. C’est ce que défend Natacha Polony dans le même Figaro.

Mais l’école de la troisième République c’est 1 à 5% d’une classe d’âge au bac. En 1970 on en était à 20%. Si c’était mieux avant, ça l’était pour moins de monde.

Et puis cette école adulée et adorée est impossible à faire revivre telle quelle, plus personne n’a envie voir des enfants mis au coin avec des bonnets d’ânes ni n’accepterait l’idée qu’un prof frappe ou humilie. L’historienne Mona Ozouf a publié cette année un court ouvrage sur Jules Ferry, il y a un an,  au forum «l’année vue par l’histoire» (France Culture-Le Nouvel Obs) elle parle de «chimère anachroniques».

François Hollande a commencé son mandat sous la statue de Jules Ferry. Mais Nicolas Sarkozy aussi avait parlé de Jules Ferry pendant la campagne de 2012. La référence est tellement utilisée à toutes les sauces qu’elle permet surtout d’économiser une réflexion qui devrait davantage concerner l’avenir de l’école. C’est de la belle et courageuse ambition de la République des Jules qu’il faut s’inspirer, pas de son école. Pour inventer les recettes d’aujourd’hui.

Louise Tourret
Louise Tourret (167 articles)
Journaliste
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