Monde

Jean-Claude Juncker, ou l’incarnation de la «post-démocratie» européenne

Fabien Escalona, mis à jour le 17.12.2014 à 13 h 58

Avec ses propos d'une sincérité étonnante, comme lorsqu'il met en garde les Grecs contre un «mauvais résultat» lors des prochaines élections, le président de la Commission européenne est une incarnation presque chimiquement pure de la «dé-démocratisation» de l'Europe.

Jean-Claude Juncker au congrès de la CSU à Nuremberg, le 12 novembre 2014. REUTERS/Michael Dalder.

Jean-Claude Juncker au congrès de la CSU à Nuremberg, le 12 novembre 2014. REUTERS/Michael Dalder.

Ces dernières semaines, Jean-Claude Juncker s’est fait remarquer par plusieurs déclarations détonantes, notamment à propos de la Grèce et de la France. Prises ensemble, elles illustrent (plus qu’elles ne révèlent) à quel point l’actuel président de la Commission européenne incarne ce que certains intellectuels ont appelé la «dé-démocratisation» ou le tournant «post-démocratique» des sociétés européennes.

En réalité, les facteurs qui nourrissent ces diagnostics dépassent bien sûr les questions de personne. De nature structurelle, ils impliquent des forces puissantes qui agissent sur le long terme pour dégrader la composante démocratique de nos régimes politiques, comme nous nous en inquiétions cet été sur Slate. Cette logique prend toutefois une forme concrète grâce à des dispositifs institutionnels, des arrangements sociopolitiques et enfin des individualités en situation de pouvoir, dont les comportements et les discours expriment parfois avec une crudité étonnante la vérité de mécanismes de domination habituellement euphémisés grâce à leur caractère abstrait ou naturalisé.

L’actualité récente nous fournit justement une série d’exemples faisant de Juncker une de ces figures de choix, dont les seules trajectoire, positions et paroles en disent beaucoup sur les dérèglements affectant nos vénérables démocraties.

L’artisan d’un dumping fiscal aux dépens des citoyens ordinaires

L’affaire «LuxLeaks», c’est-à-dire un ensemble de révélations en cours documentant l’évasion fiscale massive organisée par les autorités du Luxembourg, concerne ainsi au premier chef celui qui fut le ministre des Finances et/ou Premier ministre de cet Etat entre 1989 et 2013. De toute évidence, il a participé à édifier un système (qui n’est certes pas le seul en Europe) ayant augmenté le pouvoir de chantage exercé par les multinationales, ainsi que les facilités dont elles disposent pour contourner les règles fiscales de leurs pays d’origine ou d’accueil.

Les conséquences d’un tel système sont négatives en termes de capacité des Etats à préserver les intérêts de leurs citoyens ordinaires. En effet, le dumping interétatique encouragé par les paradis fiscaux et autres «trous noirs» de la finance mondiale pénalise doublement les populations. D’une part, celles-ci supportent par conséquent une part disproportionnée du fardeau fiscal, d’autre part, elles ne profitent pas d’investissements publics qui auraient pu être financés si tous les agents économiques avaient contribué d’une juste façon.

Le sociologue Colin Crouch a justement fait de la puissance gagnée par les grandes firmes un argument central de sa lecture pessimiste de l’avenir de nos sociétés. Dans Post-démocratie et The Strange Non-Death of Neo-Liberalism, il explique que ces organisations déjouent les règles non seulement de la démocratie libérale, mais aussi de marchés authentiquement concurrentiels. Même lorsqu’elles restent en place, ces règles sont en réalité vidées de leur substance au détriment des capacités d’agir des acteurs publics ou privés ne disposant pas de la même puissance de feu.

Un visage de la démocratie-Potemkine à l’européenne

Les chefs d’Etat et le Parlement européen savaient très bien à quoi s’en tenir en validant la candidature de Juncker à la tête de la Commission européenne. Le fait que la presse européenne enchaîne révélation sur révélation ne semble guère les troubler davantage. Si l’on comprend la solidarité qui peut animer les députés de la droite conservatrice (dont Juncker est un des représentants), la pusillanimité d’une majorité de représentants de la gauche sociale-démocrate interroge davantage.

Elle s’explique bien sûr par la sorte de «grande coalition» unissant les deux familles politiques pour gouverner l’Union européenne (UE) et se répartir les postes de responsabilité en son sein. Les électeurs socialistes, à qui le manifeste du PSE promettait avec force de lutter contre la fraude et l’évasion fiscales, apprécieront, comme ils ont sans doute apprécié le fait qu’aucun candidat ne se soit présenté face à Juncker devant le Parlement européen, ne serait-ce que pour les représenter!

Un argument souvent opposé consiste à expliquer qu’en étant ainsi affaibli, Juncker serait davantage incité à faire avancer la lutte contre l’opacité financière et la concurrence fiscale. Outre que ceci est très hypothétique, cela revient à négliger la dimension symbolique de sa nomination à un poste censé représenter l’intérêt général de l’UE. Une dimension qui n’a pas échappé aux démoniaques forces «populistes» tant dénoncées par la coalition centrale du Parlement européen, auxquelles cette dernière a pourtant a offert un beau cadeau de fin d’année.

Quoi qu’il en soit, le fait qu’une personnalité aussi contestable que Juncker ait été élue sans concurrent d’envergure, après avoir été préalablement sélectionnée par la droite dans des négociations de coulisses totalement déconnectées de toute influence populaire, permet de mesurer à sa juste valeur le soi-disant progrès qu’aurait représenté la «personnalisation» des élections européennes à travers des candidats identifiés pour la Commission.

Avant son nouveau poste, Juncker en avait occupé un autre qui illustrait tout aussi bien les failles démocratiques de l’UE. Entre 2010 et 2012, il présidait en effet l’Eurogroupe, qui rassemble les ministres des Finances de la zone d’euro. A sa tête, il contribua à élaborer, en lien avec la Troïka (FMI-BCE-Commission), les contreparties exigées des pays «sauvés» par l’UE de la spéculation des marchés. Or, les cures d’austérité appliquées le furent de manière opaque et sans aucune espèce de responsabilité démocratique. Comme l’a remarqué le journaliste économique de La Tribune Romaric Godin, cela permet de goûter tout le sel de la justification par Juncker du dumping fiscal du Luxembourg: le pays n’aurait «pas eu d’autre choix» pour assurer son développement… 

Le prince, sa magnanimité et ses candidats préférés

Le respect du cadre austéritaire de l’UE et une sincérité désarmante colorent aussi les toutes dernières déclarations du président de la Commission européenne, qui finissent d’en faire une incarnation presque chimiquement pure de la post-démocratie à l’européenne.

A propos de la France, qui reste sous surveillance de la Commission jusqu’au printemps pour la réduction de son «déficit structurel», Juncker a ainsi confié au Monde qu’il avait «fait le choix de ne pas [la] sanctionner». Le ton de la réponse fait irrésistiblement penser à celui d’un suzerain soulageant son vassal par sa magnanimité. Au-delà, la formulation réussit à démontrer à quel point le sort d’une communauté politique est suspendue, non seulement à des règles définies en dehors de la volonté populaire, mais aussi au bon vouloir d’une Commission qui, depuis la crise, a effectivement accru son rôle dans la «gouvernance économique» de l’UE. 

Il y a quelques jours seulement, dans le cadre d’un débat télévisé au cours duquel furent évoquées d’éventuelles élections anticipées en Grèce, Juncker a surtout mis en garde les futurs électeurs contre tout «mauvais résultat». Daignant accorder un mot de compassion aux «pauvres gens» de ce pays, il a pourtant exprimé sa «préférence de revoir des visages familiers» parmi les dirigeants, c’est-à-dire ceux ayant accepté et mis en œuvre les plans qui ont ravagé l’économie et la société grecques.

De tels propos témoignent d’une certaine libération de la parole chez des dirigeants de l’UE habitués à penser à l’intérieur du «cercle de la raison». Cette tranquille ingérence dans la décision souveraine d’un peuple traduit surtout le fantasme inquiétant de circonscrire toujours plus les choix à disposition des citoyens, malgré les formes contraignantes de la démocratie libérale.

Fabien Escalona
Fabien Escalona (42 articles)
Enseignant à Sciences Po Grenoble
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