Monde

Nucléaire iranien: pourquoi nous ne pouvons plus attendre

Jeffrey Lewis, traduit par Yann Champion, mis à jour le 21.12.2014 à 15 h 48

La prolongation des négociations sur le nucléaire iranien est une condamnation à mort.

John Kerry à l'issue de la réunion de Vienne le 24 novembre 2014. REUTERS/Leonhard Foeger

John Kerry à l'issue de la réunion de Vienne le 24 novembre 2014. REUTERS/Leonhard Foeger

La dernière fois que j’étais à Vienne, j’ai vu un petit marchand de rue qui vendait du vin chaud dans des tasses en carton pour lutter contre le froid. Aussi, lorsque j’ai entendu que les négociateurs qui débattaient du programme nucléaire iranien avaient décidé de prolonger les négociations de quatre mois, j’ai repensé à ce marchand et je me suis demandé si les participants au débat n’auraient pas abusé du vin chaud en question.

Que vont changer 4 mois de plus?

Une prolongation?! Oh, mon Dieu, mais c’est qu’ils vont réussir à foirer ça!

Vous avez sans doute déjà entendu que l’Iran et le groupe dit «P5+1» (ou «E3/EU+3», soit les six grandes puissances que sont les Etats-Unis, la Russie, la Chine, la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne) s’étaient déjà mis d’accord pour prolonger de sept mois l’accord de plus en plus mal nommé «intérimaire» visant à trouver une solution au problème posé par le programme nucléaire iranien. L’Iran et le P5+1 s’étaient initialement mis d’accord pour un «plan d’action commun» (Joint Plan of Action – JPOA) de six mois en novembre 2013 et l’avaient déjà prolongé l’été dernier.

Après une année entière de négociations, les deux parties avaient été incapables d’annoncer ne serait-ce qu’une mesure «cadre» dressant les grandes lignes d’un accord tout en autorisant des délais supplémentaires pour peaufiner les détails complexes. Avec la prolongation actuelle, ils s’accordent quatre mois pour parvenir à un accord-cadre, suivis de trois mois supplémentaires pour régler tout désaccord technique.

On est en droit de se demander à quoi pensent les différentes parties.

Y a-t-il une raison de croire que ce problème sera plus facile à résoudre dans quatre mois? Y a-t-il une raison de croire, d’ailleurs, que les différentes parties disposent encore de quatre mois? J’ai deux mauvaises nouvelles à annoncer.

Tout d’abord, le 114e Congrès des Etats-Unis va voter de nouvelles sanctions. Cette année, la Maison Blanche a réussi à bloquer le vote du projet de loi Menendez-Kirk [qui prévoit des sanctions contre l'Iran] grâce à une marge des plus étroites (les sanctions votées par le parlement ne sont qu’une formalité à ce niveau). Les partisans du projet de loi avaient le nombre de voix nécessaires –soixante, dont 16 démocrates– mais le leader de la majorité sénatoriale, Harry Reid, a refusé de le présenter.

Mitch McConnell, le prochain leader de la majorité au Sénat, ne sera pas aussi accommodant. On peut désormais compter 64 voix en faveur de l’inévitable projet de loi Menendez-Kirk II, avec quatre nouveaux sénateurs républicains remplaçant des voix démocrates en faveur du «non»: Shelley Moore Capito, Cory Gardner, Mike Rounds et la folle de l’Iowa qui vantait ses talents de castratrice de porcs dans son clip de campagne [Joni Ernst]. En présumant que les deux votes républicains «contre» –Jeff Flake et Rand Paul– se rallient finalement à leur parti, nous sommes à un vote démocrate d’une majorité sénatoriale à l’abri du veto. Gary Peters semble déjà être un bon candidat pour incarner ce vote.

Le Congrès américain compte plus de républicains

L’arrivée en poste d’une vague de sénateurs républicains à mi-mandat n’a jamais été une bonne nouvelle pour le gouvernement américain, mais cette nouvelle prolongation ne fait qu’empirer les choses. Il faut se souvenir que l’argument justifiant l’imposition de sanctions par le Congrès en plein milieu des négociations était que la menace de nouvelles sanctions allait «renforcer» le président face aux Iraniens. Si la Maison Blanche était revenue avec au moins un accord-cadre, le président aurait peut-être été au moins en mesure d’arguer que le Congrès était sur le point de gâcher une chance unique de mettre un frein au programme nucléaire iranien. Au lieu de cela, une nouvelle prolongation ne fait que renforcer l’impression qu’Obama a besoin du Congrès pour armer sa main.

Ensuite, l’Iran poursuit ses recherches et son développement de centrifugeuses de nouvelle génération. Il y a quelques semaines, il y a eu un mini-scandale lorsque l’Agence internationale de l’énergie atomique a rapporté que l’Iran était en train de tester une nouvelle centrifugeuse en développement baptisée IR-5. Le problème était que l’Iran n’avait encore jamais auparavant introduit d’hexafluorure d’uranium dans ce type de machine. Les Iraniens ont nié qu’il s’agissait d’une violation. (La réponse définitive dépendra «d’interprétations techniques» dans la mise en place concrète de l’accord que l’UE ne rendra pas publiques.)

Je ne pense pas que l’Iran ait violé les termes du JPOA, qui n’impose malheureusement presque aucune limite à ses activités de recherche et de développement, mais cela n’a pas vraiment contribué à donner une impression de bonne volonté et de conciliation. Bravo, les gars, vraiment.

Un nouveau problème se profile

Heureusement, le gouvernement américain a demandé aux Iraniens d’y mettre un terme pour l’instant et ils ont accepté. Avec une autre prolongation, cependant, l’Iran est libre de continuer ses recherches sur les nouvelles générations de centrifugeuses –il pourrait même reprendre les essais de l’IR-5, voire finalement de l’IR-8.

Oh, oui, j’ai bien dit l’IR-8. L’IR-5 n’est que le prélude à un problème beaucoup plus conséquent. L’Iran a déclaré un nouveau modèle de centrifugeuse à l’IAEA baptisé IR-8 (l’une d’elles attend son heure dans une usine d’enrichissement «pilote» en chantant «Nourris-moi, Seymour»). L’IR-8 possède une capacité près de 16 fois supérieure aux types de centrifugeuses déjà installées dans l’usine d’enrichissement de Natanz.

Pour ce que j’ai pu en lire, il n’y a rien dans le JPOA qui interdise à l’Iran de tester cette nouvelle centrifugeuse avec de l’uranium (tant que cela ne modifie pas sa pratique actuelle, qui consiste à mélanger tout uranium enrichi produit avec les déchets afin d’éviter «d’accumuler» de l’uranium enrichi suite aux essais). Certains contrediront ma lecture, mais les Iraniens, eux, pensent qu’ils ont le droit de le faire.

Qu’arrivera-t-il donc lorsque les Iraniens commenceront à alimenter l’IR-8 en hexafluorure d’uranium? Ne croyez pas qu’ils ne le feront pas. Je cite Hassan Rohani à ce propos:

«Aussi, en matière de technologie nucléaire, notamment concernant la recherche et le développement d’une technologie nucléaire pacifique, nous n’accepterons aucune limitation.»

Voilà qui risque de donner bien du travail à Marie Harf, la porte-parole du Département d’Etat américain.

Il faut agir maintenant. Il n’est plus possible de repousser encore et encore le JPOA comme si nous avions tout notre temps. Les négociateurs des deux côtés doivent comprendre qu’ils ne disposent pas de quatre mois de plus pour négocier un accord-cadre. Le nouveau Congrès des Etats-Unis va entrer en fonction le 3 janvier 2015. Il imposera presque immédiatement de nouvelles conditions à tout accord, avec la menace de sanctions supplémentaires si l’Iran venait à enfreindre le JPOA ou à faire autre chose qui déplairait au Congrès. Il est aussi très probable que l’Iran prenne des mesures qu’il juge parfaitement adaptées, mais qui risquent de susciter l’indignation du parlement américain.

Jeffrey Lewis
Jeffrey Lewis (3 articles)
Directeur d'un Programme de non-prolifération
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