Monde

La Hongrie, loin d'être le pays des droits des femmes

Joël Le Pavous, mis à jour le 24.12.2014 à 15 h 47

C'est la police qui diffuse un spot expliquant aux victimes de viol que, quand même, elles auraient pu se comporter autrement. C'est un ex-élu qui plaisante sur le nez cassé de son épouse. C'est un gouvernement sans femme et un parlement avec 10% de députées...

La vidéo de la police hongroise. «Tu y es pour quelque chose. Tu peux faire quelque chose pour éviter ça.»

«Tu y es pour quelque chose. Tu peux faire quelque chose pour éviter ça.» Dans un spot mis en ligne fin novembre 2014, la police du comitat de Baranya (sud-ouest) accuse les jeunes femmes d’être à l’origine des viols qu’elles pourraient subir après une sortie arrosée. Dédouanant les agresseurs et appuyant le masculinisme triomphant en Orbánie. La vidéo a été violemment critiquée, notamment par les associations féministes du pays. Elle s'inscrit dans un climat très défavorable aux femmes. Illustration en dix points.

1.Violences faites aux femmesLa protection minimum

«Nous sommes rentrés d’un mariage, j’étais ivre, et elle a sans doute été attaquée par notre chien.»

Voilà comment József Balogh, député Fidesz (le parti de Viktor Orbán), a expliqué le nez cassé et les bleus de sa compagne un soir d’avril 2013. Avant d’avouer les faits aux enquêteurs le 4 novembre et d’être chassé du parti le 6. Dévoilée par le site 444.hu, l’affaire a montré combien les brutalités subies par les femmes étaient absentes du débat public. Jusqu’à ce qu’une loi spécifique, votée en juillet 2013, ne rectifie enfin le tir.

Tout conjoint fautif risque théoriquement de trois à cinq ans de prison. Néanmoins, la majorité des hommes violents s’en sortent.

«Négligence» voire «hostilité» des policiers à l’égard des plaignantes, dénonce Human Rights Watch, places en foyer extrêmement limitées (122 lits dans toute la Hongrie, contre au moins 1.000 par pays, d’après les normes internationales), procédures fastidieuses et peur des représailles affaiblissent les victimes s’opposant à leurs bourreaux. Moralité: sois battue et tais-toi.

2.AvortementLa menace du conservatisme

Vingt ans avant la loi Veil, le 1er janvier 1954, le gouvernement communiste réformateur d’Imre Nagy (futur martyr du soulèvement antisoviétique de 1956) autorisait le recours à l’interruption volontaire de grossesse. Mais seulement en cas de «difficultés sociales». Une manière floue d’endiguer le flot d’interventions cachées pratiquées par des médecins bienveillants. Qui, trois mois après le vote du texte, étaient passibles de quatre ans et demi de prison s’ils étaient jugés coupables.

Le droit à l’IVG, étendu durant le régime de János Kádár (1956-89), ont placé la Hongrie parmi les pays les plus libéraux en la matière en Europe. Mais cet héritage est mis à mal par le gouvernement Orbán via une campagne-choc en juin 2011 de son allié chrétien-démocrate (KDNP), axée sur les complications envisageables, puis par la Constitution de 2012 défendant l’embryon «dès la conception».

L’avortement reste toutefois légal jusqu’à 12 semaines de gestation. Comme en France.

3.TravailLes femmes marginalisées

Cinq femmes actives sur dix en Hongrie. C’est ce qu’indique Eurostat dans un rapport publié en 2010. Un chiffre inférieur à la moyenne européenne, légèrement au-delà des 60%. La référence? L’Islande, où 77% de celles en âge de travailler le font. Car à l’inverse des nations scandinaves, le gouvernement magyar complique le retour à l’emploi post-maternité: congés longs (2 ans et demi), allocations généreuses (70% du revenu), garderies peu développées (10% de couverture), temps partiel quasi-inexistant (5%).

Avec seulement 1,3 enfant par femme, contre 2 en France, ou 2,04 du côté de Reykjavik, Budapest met le paquet pour booster la natalité, préférant la maman qui reste à la maison à la working-girl type Sigourney Weaver. D’où les 15% d’emploi maternel, loin des 75% slovènes.

Dans le top 50 des sociétés hongroises, les messieurs en costards-cravate trustent 90% des postes décisionnaires. En revanche, le pourcentage de managers en tailleur est plus important en Hongrie que dans l’ensemble de l’UE (35%/30%). Pas de quoi déstabiliser la prédominance des hommes tout de même.

4.Emploi et handicapLes hommes d'abord

Le principe a été défini dans la Constitution nationale de 1949:

«En République de Hongrie, chacun a le droit au travail, au libre choix du travail et de la profession.»

Chacun, claironne le texte, mais en ce qui concerne l’insertion professionnelle des personnes handicapées, les hommes sont avantagés: seules 39% des personnes handicapées qui ont un emploi sont des femmes, souligne le site no-discrim (un rapport à peu près équivalent à la situation française). Le ratio grimpe à 89,5% d'hommes dans le Nord industrieux. Et s’équilibre à 52% dans le département de Pest. Explication: la présence massive de firmes de services.

5.SalairesEncore un effort

Elle a soi-disant été sanctuarisée lors du traité de Rome (1957), pilier de la construction européenne. Mais à Budapest comme dans les 27 autres capitales, l’égalité salariale hommes/femmes n’existe pas. Tous secteurs confondus, la paie d’une Magyare sera 20,1% plus faible que celle d’un compatriote. Un écart ramené à 16,2% dans le privé. Rétribution nette médiane: 140.000 forints par mois (465 euros). En France; l'écart des salaires est globaleent de 16,7%.

Mesurée à ses voisins, la Hongrie est en milieu de tableau. Intervalles proches en Croatie, en Slovaquie et en Autriche (18%, 21,5% et 23,4%). Différence réduite de moitié en Roumanie (9,7%). Reine de l’équilibre: la Slovénie (2,5%).

«L’écart a diminué, mais il n'y a pas lieu de se réjouir. Sa contraction résulte plus d'une diminution des rémunérations des hommes que d'un accroissement des salaires des femmes», mettait en garde la commissaire européenne Viviane Reding en février 2013.

6.PolitiquesLes mâles ultra-dominants

Viktor Orbán (Premier ministre); Zsolt Semjén (vice-Premier ministre sans portefeuille); János Lázár (directeur de cabinet du Premier ministre). Sándor Pintér (Intérieur); Zoltán Balog (Ressources humaines); Sándor Fazekas (Agriculture); Csaba Hende (Défense); László Trócsányi (Justice); Tibor Navracsics (Affaires étrangères) Mihály Varga (Economie nationale); Miklós Seszták (Développement national).

Nombre de femmes dans le onze gouvernemental: 0. Un cas unique en Europe.

Au Parlement, c’est à peine mieux: 10,1% de députées. Soit 20 sur les 199 de l’Assemblée magyare (121e place mondiale). Le Palais Bourbon en compte 151 sur 577 (26,2 %, 41e place). Face à l’Allemagne de Merkel, au Danemark de Helle Thorning-Schmidt, à la Pologne d’Ewa Kopacz, à la Suisse de Simonetta Sommaruga, à la Lituanie de Dalia Grybauskaité, ou aux équipes ministérielles mixtes suédoise, (12/23), française (17/34) et italienne (8/16), la Hongrie est un anti-modèle de parité absolu.

7.FéminismeA armes inégales

1897. Rosika Schwimmer, jeune comptable pestoise, fonde le premier syndicat féministe de Hongrie. Ambassadrice en Suisse peu après 1914-1918, la diplomate fuit le communisme puis le régime de Horthy et se retrouve à Vienne dès 1920, à Chicago un an plus tard. Elle ne reverra plus son pays jusqu’à sa mort, en 1948. Grâce à son influence, les Magyares votent dès 1918, grillant ainsi la priorité aux suffragettes américaines (1920). Et battant en brèche l’image de poule pondeuse et d’épouse dévouée accolée aux femmes de l’époque.

Aujourd’hui, les disciples de Schwimmer doivent affronter le paternalisme et le conservatisme valorisés par Viktor Orbán et ses acolytes. Le NANE de Györgyi Tóth, le collectif Keret contre les violences sexuelles ou la fondation MONA essaient de mener la vie dure au machisme persistant. Rassemblant des «salopes» à Budapest contre le spot de la discorde. «Le clip laisse penser que si on s’habille comme un sac et qu’on ne boit pas, on est à l’abri. C’est absurde», tempête Györgyi Tóth.

8.Tâches ménagèresMonsieur Gagnepain et Madame Aufoyer

Selon une étude de l’université de Cambridge (juin 2012) réalisée dans plusieurs pays européens dont la Grande-Bretagne et l’Allemagne, l’implication d’un homme à la maison concourt à son bonheur.

Constat que les mâles hongrois seraient bien inspirés de suivre, eux qui passent «seulement» 65 minutes par jour aux tâches domestiques non-rémunérées (entretenir le logement, s'occuper des enfants...). En France, c'est 98 minutes.

Source OCDE | La carte du travail domestique des hommes dans l'OCDE (Slate.fr)

De Paris à Budapest en passant par Londres et Berlin, le rôle de l’homme lambda n’évolue guère. «C’est un travail très spécialisé, se concentrant sur les combustibles ou le bricolage. Un travail d’appoint, complémentaire à celui de leur partenaire. C’est une participation intermittente, bien délimitée, contrairement à la disponibilité permanente des femmes, et moins dépendante des demandes d’attention des enfants», décrypte Aurélie Champagne-Morozov, spécialiste des questions de genre.

9.ProstitutionBuda...sexe

Si je vous dis Budapest, la réponse «filles pas chères» vous viendra peut-être à l’esprit. Logique. Outre les strip-clubs et autres peep-shows, la «Bangkok de l’Europe» fourmille de prostituées. En 2007, l’Association de défense des intérêts des prostituées hongroises recensait entre 7.000 et 9.000 «professionnelles» sur le territoire. Jusqu’à 20.000 durant l’été, dont la plupart dans la capitale.

L'activité est autorisée à deux conditions: pas de maisons closes, pas de racolage autour des écoles et des églises.

En libéralisant la prostitution dès 1999, la Hongrie a devancé les Pays-Bas (2000), l’Allemagne et l’Espagne (2002), ses principales «concurrentes» dans le domaine.

On retrouve également une large communauté magyare les drive-in du sexe sécurisés, lancés fin août 2013 à Zürich. Les moins «chanceuses» grossissent un contingent dispatché entre Bucarest, Kiev, l’Europe de l’Ouest et Dubaï.

10.PornographieUne capitale star

Connaissez-vous Aleska Diamond, Aletta Ocean ou Angelica Heart? Si vous avez déjà surfé sur YouPorn (par hasard, évidemment), ces trois stars du X vous seront familières. Leur nationalité? Hongroise. Tout comme Rosa, l’épouse de Rocco Siffredi et la Cicciolina, née Ilona Staller en 1951. C’est à Budapest, antre du porno européen, qu’une actrice débutante est la mieux payée du continent. Cachet: 500 euros à 700 euros la scène «hard». Deux fois plus qu’à Paris (300 pour une prestation identique).

L’industrie du charme, prostitution comprise, rapportait 636 millions d’euros par an à l’Etat en 2008, soit 0,5% du PIB. Mais la crise est aussi passée par là: amateures exploitées, profusion du streaming, studios clandestins... On est désormais bien loin du faste post-communiste des années 1990. Productions à rallonge et heures sup’ parfois non-rémunérées sapent le moral des hardeuses. Il n’empêche, la «capitale du cul» résiste. Main d’œuvre abondante, pratiques dégradantes… une certaine idée de l’émancipation des femmes.

Joël Le Pavous
Joël Le Pavous (28 articles)
Journaliste
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