Culture

Pitié, rendez-nous les entractes au cinéma!

Aisha Harris, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 29.12.2014 à 7 h 40

Les films ont tendance à être de plus en plus longs, or, comme le disait Hitchcock, leur «durée devrait être en lien direct avec l’endurance de la vessie humaine». Ou au moins laisser la possibilité aux spectateurs de faire une pause.

Faire une pause dans «Interstellar»

Faire une pause dans «Interstellar»

Aux alentours du troisième acte des 170 minutes d’Interstellar, juste au moment où Cooper (Matthew McConaughey) semble au bord d’une révélation décisive, j’ai commencé à avoir du mal à me concentrer. Pas parce que le film était mauvais. Mais, après deux heures et demie passées assise sans bouger sur mon siège, plus moyen de méditer sur les strates existentielles profondes accumulées dans ces moments décisifs. J’étais prête à m’arrêter là.

Il faut tenir près de 150 minutes

Le style narratif de Christopher et Jonathan Nolan y est peut-être un peu pour quelque chose. Ce qui est sûr en tout cas, c’est qu’une très légère modification, totalement étrangère au film, aurait suffi pour que je plonge bien plus intensément dans la fin de l’histoire: s’il y avait eu un entracte.

Au début de l’histoire du cinéma, les entractes n’étaient nécessaires que parce que les films étaient imprimés sur plusieurs bobines et qu’il fallait une pause à la fin de la première pour charger la seconde. Or, les entractes subsistèrent un bon moment après que les salles de cinéma eurent réglé le problème en ayant recours à plusieurs projecteurs. C’est parce qu’ils avaient un autre usage: ils permettaient aux spectateurs de faire une pause. Et certains films –Autant en emporte le ventLawrence d'Arabie, Ben-HurGandhi– ont même intégré l’entracte à leur structure narrative.


Aujourd’hui, les plus grands blockbusters sont, en moyenne, plus longs qu'il y a vingt ans. Le site Vulture s’est mis à proposer des guides sur les meilleurs moments pour faire l'incontournable pause-pipi pendant les films particulièrement longs. Mais une démarche plus radicale est nécessaire. Si le film atteint ou dépasse les deux heures et demie, ayez pitié! Rendez-nous les entractes.

Je sais, je sais: diffuser et programmer un film de plus de deux heures rogne déjà sur les bénéfices des distributeurs et des propriétaires des salles de cinéma, étant donné qu’ils ne peuvent programmer par exemple, Exodus: Gods and Kings (150 minutes), Inherent Vice (148 minutes) ou le dernier épisode du Hobbit (le plus court du trio, avec 144 minutes) autant de fois que Les nouveaux héros (une paille en comparaison, 102 minutes seulement).

Imaginez les avantages d'un entracte

Mais les propriétaires de salles, au moins, peuvent sans doute rentrer en partie dans leurs frais en vendant encore plus de leurs confiseries aux prix si exorbitants que ça en frise le ridicule (c’est de là que provient la majorité de leurs recettes de toute manière –et ce depuis un moment). Les spectateurs seront certainement enclins à s’acheter une deuxième boisson ou une boîte de Junior Mints à l’entracte. Et après avoir regardé ce dernier acte le ventre plein et la vessie vide, ils sortiront de la séance plus satisfaits de l’expérience, et peut-être plus susceptibles de retourner au cinéma sous peu –compensant ainsi les éventuelles pertes des distributeurs.

D’accord, l’idée ne va peut-être pas plaire à tout le monde. Vous êtes très occupé, vous avez une vie, vous n’avez pas envie de consacrer au cinoche plus de temps que ce qui est absolument nécessaire. Mais les entractes bénéficieraient aussi aux gens très occupés –à ceux qui ont des enfants, par exemple, et aux accros au travail toujours suspendus à leur téléphone: pendant l’entracte, vous pouvez demander des nouvelles à la baby-sitter ou lire tous vos mails professionnels. Vous pouvez tweeter votre bonne blague, celle qui dit que certains personnages du film vieillissent alors que Matthew McConaughey a toujours le même âge. (Et après vous pouvez éteindre votre téléphone quand vous retournez dans la salle, merci infiniment.)

Rétablir l’entracte au cinéma pourrait même faire des merveilles pour le secteur. On entend souvent cette citation d’Alfred Hitchcock:

«La durée d’un film devrait être en lien direct avec l’endurance de la vessie humaine.»

La plupart de ses films tournent tranquillement autour des deux heures, aucun n’atteint les 150 minutes. Je me range à l’avis du Maître sur ce point: s’il y a bien une chose qui me fait hésiter au moment de choisir de voir un film ou pas, c’est le fait qu’il dure plus de deux heures.

Mais certains films méritent chacune de leurs longues minutes. Et certains d’entre nous envisageraient davantage de leur laisser leur chance si nous avions la possibilité de nous dégourdir les jambes à mi-parcours.

Par conséquent, chers propriétaires de salles de cinéma, je vous en supplie, arrêtez de nous obliger à choisir entre courir aux toilettes et regarder Matthew McConaughey et Anne Hathaway «se balader dans une station spatiale vide». Aussi ennuyeuse que l’évocation de cette scène puisse paraître, je préfèrerais pouvoir faire les deux. Et je suis prête à parier que le Maître du suspense serait de mon avis.

Aisha Harris
Aisha Harris (35 articles)
Journaliste
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