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Réchauffement climatique: l'UE veut viser moins haut pour ratisser plus large

Gilles Bridier, mis à jour le 15.12.2014 à 7 h 21

Douze ans après l’alerte lancée par Jacques Chirac au sommet de Johannesburg, la maison brûle toujours et le monde continue de regarder ailleurs. La Commission européenne préconise de réduire les ambitions pour obtenir un consensus international au futur sommet de Paris.

Le glacier de Hualcan, au Pérou. REUTERS/Mariana Bazo.

Le glacier de Hualcan, au Pérou. REUTERS/Mariana Bazo.

Commentant les conclusions de la 20e conférence sur le climat qui vient de s’achever à Lima, le secrétariat des Nations unies au changement climatique n’a pu que souligner l’insuffisance des engagements de tous les pays pour limiter le réchauffement à 2°C à la fin du siècle.

Cette conférence de Lima ayant pour vocation de préparer le traité mondial qui devra être conclu à la conférence de Paris de décembre 2015, elle augure mal de l’ambition qui sera déployée à cette occasion par la communauté internationale pour limiter le réchauffement.

Oublier Kyoto?

En fait, depuis l’adoption du protocole de Kyoto en 1997, il n’y a que l’Europe qui a tenu les engagements d’une réduction d’au moins 5% des émissions de CO2 en 2012 par rapport à 1990. Plus précisément, d’après les statistiques de l’Agence internationale de l’énergie, alors que l’UE et la Russie sont parvenues à réduire de près de 20% leurs émissions par rapport à l’année de référence, celles de la Chine (plus gros émetteur mondial) comme de l’Inde ont été multipliées par 3,5, celles du Japon ont augmenté de près de 16% et des Etats-Unis de plus de 4%.

Le problème de Kyoto est que tous les pays n’étaient pas signataires de l’accord, à commencer par la Chine et les Etats-Unis qui, à eux deux, ont représenté 42% des émissions de gaz à effet de serre en 2012. En outre, le Canada, dont le niveau d’émissions a dérapé, s’est retiré du protocole de Kyoto.

Et lorsqu’à Doha, en 2012, il fallut définir de nouvelles règles de ce protocole pour la période 2013-2020, des pays comme le Japon et la Russie n’ont plus voulu participer. De sorte que ceux qui se sont engagés pour cette deuxième période du protocole de Kyoto ne représentent plus que 13% des émissions mondiales.

Pourtant, selon le 5e rapport du Giec, les niveaux de concentration des gaz à effet de serre «sont sans précédent depuis 800.000 ans». Or, «limiter à 2°C le réchauffement global nécessite de limiter les émissions cumulées de CO2 à environ 2.900 gigatonnes, mais nous en avons déjà émis 2.040». C’est pourquoi la conférence de Paris en 2015 est si importante pour relancer le processus.

Réduire les ambitions pour espérer un consensus

L'évolution des émissions de CO2 dues à la combustion d'énergie entre 1970 et 2012, d'après le rapport de l'AIE.

Manuel Valls, Premier ministre du pays hôte, a eu beau marteler à la conférence environnementale de novembre qu’il existe une «solidarité planétaire» à lutter contre le réchauffement et que «le temps joue contre nous», le monde n’en continue pas moins de regarder ailleurs alors que la maison brûle toujours, selon la célèbre formule de Jacques Chirac. Même les engagements pris par la Chine dans l’accord avec les Etats-Unis prévoient une progression des émissions jusqu’à 2030.

Aussi, pour éviter l’échec d’une relance à Paris, la Commission européenne adopte le parti d’une révision des ambitions à la baisse. Plus question d’un «Kyoto for ever»: la priorité consiste à éviter le clash pour aboutir à un corpus de règles communes qui comprennent des contributions de tous les pays.

L’enjeu consisterait donc à entraîner dans la démarche des pays comme la Chine et l’Inde, mais aussi le Brésil, en fonction de leurs responsabilités dans les émissions de CO2. Ce qui implique de s’extraire de l’approche binaire qui a prévalu jusqu’ici entre pays développés et pays émergents, les seconds n’étant jusqu’à présent pas concernés par les réductions d’émissions pour ne pas entraver leur croissance.

En outre, pour éviter de braquer certains gouvernements, les engagements devraient être volontaires et n’impliquer aucune sanction en cas de dépassement. Ce qui en dit long sur la modestie des objectifs, mais est peut-être le passage obligé pour entraîner le plus grand nombre de pays dans la démarche.

Viser moins haut pour ratisser plus large: c’est le nouveau credo de la Commission. Car il n’est plus temps de s’interroger sur la façon d’enrayer le réchauffement: «Le train est parti, c’est maintenant une certitude», commente Bruxelles. Et le monde est encore loin de la trajectoire qui lui permettrait de limiter à 2°C ce réchauffement à la fin du siècle.

La solidarité financière, véritable défi du sommet de Paris

La première priorité consiste donc à atténuer la hausse des températures. La deuxième, à s’adapter à cette hausse. Et tout le monde doit contribuer: c’est la troisième priorité.

Si des réponses financières n’émergent pas,
il n’y aura
pas d’accord à Paris

La Commission européenne

Mais personne n’est dupe: l’adaptation au niveau international va se transformer en enjeux financiers, qui détermineront les contributions de chaque pays. Et plus clairement, il va falloir que les pays les plus riches financent l’adaptation des moins riches. La Commission en est persuadée: «Si ces réponses financières n’émergent pas, il n’y aura pas d’accord à Paris.» Le problème étant que les pays les plus riches ne parviennent pas eux-mêmes à dégager des marges budgétaires pour financer leur propre transition écologique. La France, qui fait pourtant figure de bon élève, en fait la démonstration.

En outre, si une solidarité financière devait se mettre en place, il faudrait s’assurer que les aides versées ne soient pas captées à d’autres fins que la lutte contre le réchauffement climatique. Mais comment prévenir les risques de détournement sans s’immiscer dans des décisions qui relèvent de la souveraineté nationale? Comment exercer un contrôle sans froisser la susceptibilité des Etats qui profitent de l’aide? «C’est un problème de gouvernance internationale», répond Bruxelles, sans donner de mode d’emploi.

Après Lima, il reste encore beaucoup de chemin à parcourir en une petite année pour arriver à Paris avec des propositions qui feront progresser la planète dans son adaptation à la nouvelle donne climatique. En coulisses, dans les rencontres bilatérales, les négociateurs vont devoir s’activer. Faudra-t-il que les catastrophes naturelles se multiplient pour que le monde surmonte son appétence pour les énergies carbonées? «Retarder les mesures d’atténuation additionnelle à 2030 ou au-delà accroira de façon substantielle les difficultés pour limiter le réchauffement à 2°C», avertit le Giec.

Plus on attend, plus ce sera difficile. Et financièrement plus lourd: selon le rapport Stern sur l'économie du changement climatique, les coûts de celui-ci pourraient représenter, à l'horizon 2050, entre 5% et 20% du produit intérieur brut mondial de 2005 par an, alors qu'une stabilisation des émissions de gaz à effet de serre ne coûterait que 1% du PIB mondial par an. Soit jusqu’à vingt fois plus.

Gilles Bridier
Gilles Bridier (663 articles)
Journaliste
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