LGBTQFrance

Les médias, la politique et l'homosexualité: où est le problème?

Vincent Manilève, mis à jour le 16.12.2014 à 7 h 37

A peine effectué, l’outing de Florian Philippot, vice-président du FN, a unanimement indigné la classe politique et une partie des médias. Un émoi révélateur d’un problème plus profond: une gêne vis-à-vis de la révélation de l’homosexualité.

Florian Philippot, lors du congrès du FN, en novembre 2014. Robert Pratta/REUTERS.

Florian Philippot, lors du congrès du FN, en novembre 2014. Robert Pratta/REUTERS.

L’indignation est «totale». Lorsque le magazine Closer, qui avait notamment révélé la liaison de François Hollande et Julie Gayet, publie des photos de Florian Philippot en compagnie de son compagnon, et donc «oute» (fait sortir du placard) le vice-président du FN, les politiques de tous bords font part de leur colère.

Marine Le Pen, présidente du FN, a d'ailleurs annoncé que Florian Philippot porterait plainte contre Closer et «allait faire condamner ce torchon». Lundi 15 décembre, Philippot lui-même, sur France Inter, dénonçait une «dérive très grave», «une sorte de fuite en avant vers une américanisation à laquelle on avait échappé», avant de rappeler qu'il prônait depuis longtemps «une séparation stricte entre tous les éléments de la vie privée et engagement politique».

Même certains journalistes ont pris la parole pour critiquer les méthodes de Closer. Renaud Dély, de L'Obs, dénonce «une atteinte à la démocratie». Christophe Barbier, de L'Express, et les spécialistes du FN Guillaume Daudin, de l'AFP, et Abel Mestre, du Monde, expriment leur désapprobation sur Twitter.

La vie privée comme totem national? Générant une solidarité telle que, comme le note Eric Fassin, professeur de sociologie et auteur avec Clarisse Fabre de Liberté, égalité, sexualités: actualité politique des questions sexuelles, «cela bénéficie au FN, qui est instantanément placé du côté de la démocratie, aux côtés des autres partis, au nom de la séparation républicaine entre vie publique et vie privée»

Deux poids, deux mesures

Sauf que la vie privée n’est pas ainsi défendue en toutes circonstances. Elle ne l’est pas autant, par exemple, quand il s’agit de la vie sexuelle d’hétéros.

Le jour où Paris Match publie les photos d’Arnaud Montebourg et Aurélie Filippetti ensemble à San Francisco, les politiques et les médias se désintéressent presque de cette intrusion dans la vie privée. L’ex-ministre de l’Economie fait simplement savoir qu’il attaquera Paris Match pour «atteinte à la vie privée». Fin de l’histoire.

Dans le cas d’Hollande et Gayet, l’union nationale était loin d’être sacrée. Et le même Louis Aliot qui trouve aujourd’hui Closer «pitoyable» se délectait alors des potins de ce «torchon».

Pourquoi la «peopolisation» d’un cadre politique homosexuel serait «scandaleuse» alors que les intrigues amoureuses de couples politico-médiatiques hétérosexuels font régulièrement la une des journaux people? 

Dans un billet posté sur le Huffington Post, Octave Nitkowski, blogueur spécialiste du FN, qui avait outé Steve Briois dans un livre l’an dernier, contre lequel le FN et Briois avaient ensemble porté plainte, a réagi aux photos de Closer:

«Lorsqu'il est question d'hétérosexualité, chacun fait la différence entre l'orientation sexuelle et la vie intime. Mais dès lors qu'il s'agit d'homosexualité, tout le monde s'indigne excessivement, ne parvenant pas à faire la différence entre orientation sexuelle, qui peut être publique, et vie intime, qui relève alors de la vie privée.»

«Je n'ai pas été choqué par les révélations de Closer, pas plus que pour un couple hétéro», renchérit Thibaut Pézerat, journaliste à Marianne et gay. «Dans cette vague d'indignation, il y a une "homophobie bienveillante": on considère que l'homosexualité est une information hypersensible, alors qu'en France, elle n'est évidemment plus pénalisée par la loi [depuis le 27 juillet 1982, ndlr].»

Le jour de la couverture de Closer, Thibaut Pézerat publiait d’ailleurs un post agacé sur Facebook:

«Et pourquoi cette révélation [sur Philippot] indigne surtout des hétéros, hein? Parce qu'ils en sont encore à penser que l'homosexualité est une vilaine chose qu'il faut pouvoir cacher à tout prix, alors que les gays sont déjà passés à autre chose: c'est une sexualité comme une autre.»

Une conclusion ambivalente: l’homosexualité devrait être une sexualité comme une autre, mais est-elle acceptée comme telle par les électeurs?

«L'indignation face à l'outing de Closer revient à dire que l'homosexualité est un problème (on ne s'est guère ému des révélations sur la vie privée des hétérosexuels!), résume Eric Fassin. Mais manifestement, en politique, c'en est bien un: combien de gays sont sortis du placard en politique, notamment à l'Assemblée nationale? [seulement deux, ndlr]

Traiter tout le monde pareil

La banalisation revendiquée par Thibaut Pézerat est l’argument que n’a pas manqué d’employer Laurence Pieau, la directrice de la rédaction de Closer: invitée à réagir par Jean-Marc Morandini sur Europe 1, elle a évoqué un «droit à la peopolisation des homosexuels.»

Si cet argument ne doit pas cacher le fait que le magazine mise plus sur l'outing en lui-même que sur le compagnon du politique frontiste pour faire exploser ses ventes en kiosque, il faut avouer que Laurence Pieau a d'autres arguments, beaucoup plus intéressants: «Un couple homosexuel doit être traité comme un couple hétérosexuel», a-t-elle estimé, toujours sur Europe 1. Des journalistes ont réagi pour juger cet argument «gonflé»:

Par la suite, interrogée par plusieurs médias, Laurence Pieau a fait savoir qu'elle aurait publié les photos de Florian Philippot même s'il avait été hétérosexuel. «Aujourd'hui encore, c'est comme si l'homosexualité était perçue comme quelque chose d'anormal et honteux au point qu'il faudrait s'interdire d'en parler», a-t-elle indiqué au site Pure Médias.

L’outing comme acte militant

Avant d’être un ressort people, l’outing est d’ailleurs un outil politique de la communauté gay. 

En 1999, par exemple, comme le rappelle Arte dans son webdoc Easy Coming-Out, Act Up Paris, association engagée dans la lutte contre le sida, avait décidé de révéler l’homosexualité d’un homme politique, Renaud Donnedieu de Vabres.

Act Up pratique l’outing depuis le début des années 1990, proclamant que «le silence, c’est la mort». L’association voulait alors dénoncer les contradictions politiques de celui qui était député RPR et fervent opposant au Pacs, qui n’hésitait pas à défiler aux côtés de manifestants homophobes. Face à cette intention affichée, la presse s’était emballée: Le Monde parlait de «délation», qualifiant ce comportement de «terrorisme communautaire», pour une fois en accord avec Le Figaro, qui parlait de son côté de «nouveau terrorisme homo»… A l’époque, les militants «pro-outing» dénonçaient un comportement hypocrite de la part des médias, mais sous la pression, Act Up Paris avait dû renoncer.

Vie privée, vie publique

On ne lirait plus les mêmes commentaires dans les médias aujourd’hui… mais les réactions de certains journalistes relevées plus haut montrent bien le malaise qu’ils éprouvent. Les journalistes ne sauraient d’ailleurs pas comment parler de l'homosexualité (une incompétence qui se cristallise lors d’événements comme cet outing), si l'on en croit Alice Coffin, porte-parole de l'Association des journalistes LGBT (AJL): «Il y a un certain esprit français selon lequel le fait de dire que quelqu'un est homosexuel serait une atteinte monstrueuse à sa vie. On le voit très bien dans les nécrologies ou les portraits dans la presse, il n'est jamais dit clairement que la personne est homosexuelle. Les journalistes se braquent sur les questions de vie privée, et pour moi, c'est une erreur.» 

Le journaliste Jean Quatremer se distingue d'ailleurs de ses collègues quand il estime, sur son blog, que les médias sont «réactionnaires» sur ce sujet, avant de se poser une question: «Comment faire confiance à des médias (pas tous, heureusement) qui se comportent en défenseur pavlovien de l’ordre établi au profit des politiques?»

Lors du procès du FN et de Steeve Briois contre Octave Nitkowski, l'avocat du FN, Me Wallerand de Saint Just, s’était justement saisi de cet argument, qualifiant l'homosexualité de «sphère la plus intime de la vie privée».

«Si l'homosexualité est quelque chose d'intime, alors l'hétérosexualité doit l'être aussi», répond Thibaut Pézerat de Marianne. 

La violence de l’outing

L'outing public reste cependant un moment violent pour de nombreux homosexuels, qui ne maîtrisent plus comme ils le souhaitent leur intimité et qui ne comprennent pas «l'outing forcé» de Florian Philippot. «L'outing, je pense que c'est la pire des choses», estime ainsi Coline[1], étudiante de 22 ans, dont le coming-out a été compliqué (sa cousine l'avait «outée» à sa famille avant son propre coming-out, sans la prévenir). Elle ne comprend pas non plus la démarche de magazines comme Closer: «C'est affreux de découvrir une information privée racontée par des personnes malsaines qui ne vont pas respecter cette notion d'intimité.» «Chacun fait ce qu'il veut de sa sexualité, ajoute Nicolas, jeune libraire homosexuel. La France est un pays où l'on a besoin d'attribuer des points aux autres, des cases, il faut se ranger dans une catégorie. C'est cet étiquetage qui est très dérangeant.»

Sauf que pour des personnes comme Florian Philippot –ou Steve Briois–, on ne parle pas de personnes privées. Il s’agit de personnes avec de hautes responsabilités et un discours politique. D’autant plus que Marine Le Pen est restée très longtemps floue sur sa position autour du mariage pour tous. A tel point que le FN n'avait pas défilé officiellement lors des manifestations contre la loi Taubira, créant des tensions entre la présidente du parti et certains de ses membres.

Plusieurs d'entre eux sont d'ailleurs régulièrement condamnés pour propos homophobes. Le site Lentente.net, observatoire qui référence les dérives du Front national, a récemment fait la liste de ces propos. Des phrases comme «les gays sont "atteints"», «ce qui est déplorable, c’est la pédophilie qu’il y a derrière [le mariage pour tous]», «déviances homosexuelles»... ont ainsi déjà été entendues au sein du parti.

C’est dans cette perspective que l’association des journalistes LGBT a fait savoir, dans un communiqué, que cette révélation de Closer pouvait être «utile» et que le respect de la «vie privée» ne peut pas «servir d’excuse pour entraver la liberté d’information.» Et dans ce cas précis, selon l’AJL, cette révélation est importante dans le sens où Florian Philippot a des «responsabilités dans un parti connu pour ses positions anti-égalité.»

En tout état de cause, si les personnalités politiques ne veulent pas se faire outer, sans nécessairement parader, elles peuvent s’abstenir de se cacher. «Si c'est une démarche personnelle, et pas un "outing forcé", le coming-out de personnalités publiques, y compris politique, peut-être une bonne chose, estime Maxime, homosexuel de 28 ans. En France, peu le font, mais ces personnes-là pourraient être des modèles pour de jeunes homosexuels mal dans leur peau, et qui ne savent pas encore comment s'affirmer.»

Dans un tweet moins outré que ses collègues, Ian Brossat, conseiller municipal à la mairie de Paris, concluait d’ailleurs: «On dira ce qu'on veut, mais le meilleur remède contre l'outing, ça reste le coming out...»

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Vincent Manilève
Vincent Manilève (353 articles)
Journaliste
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