France

Rama Yade: «En politique, le bonheur est tabou»

Jérémy Collado, mis à jour le 14.12.2014 à 8 h 35

Suite de notre série sur le bonheur en politique, avec Rama Yade. Symbole du début de quinquennat de Nicolas Sarkozy, l'ancienne ministre a depuis découvert, au gré des défaites, la violence de ce milieu et l'impact qu'il peut avoir sur la vie personnelle.

Rama Yade, en novembre 2010. REUTERS/Eric Gaillard.

Rama Yade, en novembre 2010. REUTERS/Eric Gaillard.

Tranchons cette affaire une fois pour toutes, et passons à autre chose. Rama Yade est noire, elle est de droite et elle a soutenu Nicolas Sarkozy en 2007. Elle est mariée à Joseph Zimet, haut fonctionnaire nommé en 2011 à la tête de la Mission du centenaire de la Grande Guerre et fils d'un célèbre chanteur-conteur yiddish. Il est juif, de gauche, et ensemble, ils ont donné naissance à Jeanne, née le 22 mai 2013, qu'elle a même comparé à un... «mini-Obama». N'y voyez aucune mise en scène, c'est tout simplement la réalité. Pour le reste, chacun sera juge.

«Si certains se contentent de dire que je suis là parce que je suis black, honnêtement ça ne m’empêche pas de dormir!», explique celle qui est aujourd'hui conseille régionale d'Ile-de-France, remontée. «Pas que maintenant d'ailleurs, depuis toujours», corrige-t-elle. Sous entendu: elle n'a jamais fait commerce de rien. Et porte toujours plainte lorsqu'on s'attaque à sa vie privée.

«Je n'ai jamais mise en scène ma vie privée, j'ai simplement fait un tweet quand ma fille est née pour annoncer l’évènement. Et la seule photo avec mon mari, c'est lors d'un dîner officiel à l'Élysée où l'on devait venir en couple...», réplique Rama Yade, agacée. «Un jour, quelqu'un m'a appelée en me disant "Elle est mignonne ta fille". Elle était dans Voici. J'ai porté plainte. Quel intérêt de mélanger vie privée et vie publique, nous ne sommes pas des stars!»

Sans le vouloir ou bien sans parfaitement maîtriser les codes, on y reviendra, Rama Yade a été largement exposée. Jusqu'à devenir, en partie injustement, un symbole de cette dérive de la politique spectacle, dont on peut lire l'actualité plus souvent dans Voici que dans Le Monde. «On m'a encore comparé récemment à Rachida Dati, mais pourquoi nous met-on sur le même plan?», se défend-t-elle en citant l'ancienne ministre de la Justice, qu'on aura vu sur toutes les couvertures des magazines people pendant le quinquennat Sarkozy.

«J'ai pris conscience de la violence de la politique»

Emblème de la «diversité» choyée par Sarkozy avant 2007, celle qui fut successivement secrétaire d'État chargée des Affaires étrangères et des Droits de l'Homme puis chargée des Sports ne supporte pas l'exposition d'un quelconque bonheur privé qui s'étale en public. Elle a même retrouvé, avec un certain dégoût, des photos de son mariage dans la presse people, alors qu'il a eu lieu en 2005, avant son entrée dans l'arène politique. «Un invité ou l’un des photographes l'a divulgué à la presse. C'est violent», fait-elle. 


 

Le discours de Rachida Dati au congrès de l'UMP, le 14 janvier 2007.

La politique, comme la guerre, est violente par nature. Et son mode d'exercice, le pouvoir, l'est tout autant. «Enceinte, j'ai pris conscience de la violence de la politique. La maternité, ça renforce et ça fragilise», expliquait début novembre au Parisien celle qui semble rattrapée par une notoréité qui l'a mise sur le devant de la scène le 14 janvier 2007, à l'occasion du sacre de Nicolas Sarkozy au congrès de l'UMP. C'est aussi l'époque où elle découvre le côté obscur de la politique, les petits arrangements, les égos de ceux qui veulent plaire au chef. Elle raconte dans son livre Carnets du pouvoir (Ed. du Moment, 2013) un coup de téléphone de Rachida Dati, quelques jours avant son discours, qui lui adresse la parole pour la première fois: «C'est Rachida», lui fait-elle. «Rachida...» Dati, d'une voix autoritaire: «Rachida Dati. Je t'appelle à propos de ton discours. Sache que c'est à moi que Sarko l'avait proposé. Mais j'ai refusé.» Yade: «Ah bon? Pourquoi?» Dati conclut: «Écoute. Je veux que tu parles de moi dans ton discours. En contrepartie, je serai au premier rang avec des amis pour te faire applaudir.»

Alors administratrice au Sénat, «en CDI, ce qui est rare aujourd'hui», précise-t-elle, Rama Yade se jette dans le bain quelques années après sa sortie de Sciences Po. Plus de vacances ni de vie en dehors des projecteurs. Elle y avait pensé, mais l'avait-elle vraiment anticipé? Elle offre alors, ce jour là, un discours teinté de la naïveté de ceux qui n'ont pas encore posé comme acquis la médiocrité d'un certain milieu politique. Puis c'est la vie de petite main, aux côtés d'Emmanuelle Mignon, fidèle conseillère de Nicolas Sarkozy. Et enfin la récompense: ministre à trente ans, quand certains attendent toute une vie pour obtenir le précieux portefeuille. Rama Yade balaie les critiques sur son inexpérience et cette facilité apparente qui lui fit accéder à ces fonctions très jeune, peut être trop jeune:

«Pour mon discours devant 50.000 militants, si je m'étais plantée, on ne serait pas là pour en parler», affirme-elle. «J'ai battu la campagne parce qu'avec Sarkozy, il fallait prouver les choses. Je n’ai pas été nommée ministre par hasard.»

«Tu n'as pas encore assez souffert»

Tout avait d'ailleurs commencé par une réunion... dans l'Orne. Sur ces terres normandes acquises à la droite rurale, catholique et conservatrice, son profil détonne. Elle se fait remarquer par la presse locale, qui signe un premier papier sur cette étoile montante de la sarkozie, puis par le journal Libération, qui commence à tresser les louanges de ce nouvel astre de la droite. Les autres suivent.

Elle rappelle que, déjà, elle assénait quelques coups de griffes à son mentor. «Peu l'auraient fait à l'époque. Voilà ce qui a fait ma différence!», estime-t-elle.

Aujourd'hui, après plusieurs revers politiques, Rama Yade accuse un peu le coup. Mais elle ne désarme pas et n'imagine pas son destin ailleurs, malgré les propositions, notamment de présenter le JT sur M6. Elle avance une explication à ces revers:

«Les Français aiment mettre les politiques à l'épreuve. Des gens perdent leur jeunesse comme ça, parfois sans résultat. La phrase qui m'est le plus souvent revenue en politique, c'est "Tu n'as pas encore assez souffert". Tout le monde me l'a dit. J’en ai aussi entendu dire des choses du genre: "Toi tu as tout". Mais comment ça? Justement, mon engagement n’est pas électoraliste. J’ai eu envie de beaucoup de choses qui m’ont été refusées. Résultat: on ne peut pas dire que je cumule les mandats électoraux.»

Beaucoup n'avaient pas avalé qu'elle devienne ministre si jeune: «Pour moi, c'était un début, pas un achèvement», se convainc-t-elle.

Le soupçon règne. Elle pense plutôt qu'elle n'a rien volé, et goûte encore son bonheur d'avoir servi la France: «Quand on est ministre, on est heureux, mais pas forcément pour soi car c'est tellement dur, se souvient-elle. On ne dort pas. J'avais la boule au ventre tout le temps.» Puis elle reconnaît, dans un élan sincère, loin de la langue de bois: «Mais oui, j'ai kiffé d'être à l'Onu et de représenter la France!»

«Au gouvernement, on ne peut pas dire qu'on est heureux»

Aujourd'hui encore, quand elle en parle, elle en a la chair de poule. Mais voilà, lorsque les courbes du chômage ne s'inversent pas, que la parole politique est dévitalisée, que le lien social se détisse à mesure que les politiques se succèdent sans succès, afficher son bonheur serait une provocation à la limite de la perversion. Et un suicide politique: «Quand on est au gouvernement, on ne peut pas dire qu'on est heureux. On doit dire qu'on prend la mesure des responsabilités qui sont les nôtres. La fonction, et surtout la fonction présidentielle, doit relever de quelque chose de sacrificiel.» Elle lâche alors cette phrase qui en dit long: «Le bonheur est tabou en politique, car le corps du Roi est privé.»

Nicolas Sarkozy, avec son goût de la mise en scène, s'y était risqué. «Être président de la République, ça ne donne pas droit au bonheur. Pas plus qu'un autre, mais pas moins qu'un autre», s'épanchait-il en conférence de presse, la mine bonhomme de celui qui avait retrouvé l'amour. La confidence virait au grotesque. Le politique est-il si impuissant qu'il doive désormais miser sur son pouvoir de séduction, en privé ? Et l'offrir en spectacle à l'opinion publique? Pour Rama Yade, cet aveu était «sincère»: «L'objectif du politique, c'est le bonheur collectif, poursuit-elle, en offrant une grille très normative et économique du bonheur. Cela se mesure à la croissance, à l'emploi, au logement, pour que les gens puissent vivre correctement. Mais ceux qui servent cet objectif ne doivent pas donner le sentiment d'être heureux.» Curieux paradoxe, qui vise parfois à distinguer chez les hommes et les femmes politiques des qualités plus proches de celles qu'on attribue à des machines. Le monarque républicain, pour être craint, ne doit pas fissurer son masque de surhomme... au risque d'apparaître comme un benêt heureux, satisfait de lui même et de sa vie personnelle.

Il est vrai aussi que le storytelling politique met en avant les défaites, les bas, pour mieux expliquer les hauts. «Comme si le pouvoir devait se conquérir difficilement», estime Rama Yade. Parfois au détriment de son propre bonheur personnel? «Je ne pense pas qu'il faille sacrifier sa vie de famille pour avoir un destin politique, c'est une vision passéiste des choses, pense cette femme de 38 ans, que tout le monde voit encore comme une jeune politique. Un politique qui n'est pas bien dans sa peau ne peut pas servir correctement son pays. Ça donne des gens irascibles, ignobles avec leurs collaborateurs. On a le droit d'être heureux, je pense même que le bonheur est indispensable, mais de là à en faire un commerce ou à le scénariser comme aux Etats-Unis...»

La mise en scène, on y revient toujours. Contrairement à certains, qui pensaient ainsi servir leur cause, elle rappelle qu'elle a refusé la couverture de Match, pourtant le signe d'une consécration médiatique. C'est une autre couverture qui fera scandale, en 2010, lorsqu'un magazine people décide de titrer «Rama Yade, le sport n'est pas son truc». Elle est alors en vacances aux Seychelles, ce qui ne lui arrive «jamais». Elle ne se baigne pas, puisque la brasse ou le crawl lui sont inconnus. Et de toute façon, il pleut tout le temps. Un photographe, en planque pendant dix jours, réussira tout de même à sortir cinq clichés. Et le magazine sera finalement condamné... Il n'y a pas de pouvoir sans contraintes, et il faut croire que la peopolisation en est un dans l'exercice d'un mandat politique aujourd'hui.

«On perd beaucoup de temps avec des gens cons en politique»

«A part les Français avec qui le contact est toujours agréable, on perd beaucoup de temps avec des gens cons en politique, ceux qui vous font des mauvais procès, qui inventent des histoires pour faire du buzz, tance Rama Yade. C’est aussi très difficile de perdre une élection car, même si c’est faux, on se dit que tout cette énergie dépensée n'a servi à rien.»

Depuis sa défaite pour la présidence du Parti radical face à son concurrent Laurent Hénart, on sent une pointe d'aigreur, de résignation face à un système qui l'a battu. Elle attaquait après sa défaite: «Dans un contexte de défiance généralisée vis-à-vis des partis politiques, Laurent Hénart a manqué d'exemplarité. Sa campagne est entachée de graves irrégularités qui méritent des vérifications approfondies.» Elle a intenté un recours en justice, chose impensable en politique! Preuve encore une fois qu'elle ne «respecte pas les codes», comme le lui ont reproché certains à droite lorsqu'elle a refusé de conduire une liste aux européennes, en 2009, pour masquer la disparition du secrétariat d'État aux Droits de l'Homme. «Elle existe parce que Nicolas Sarkozy l'a fabriquée! On fait un placement, on le fait fructifier et, au moment où on veut en tirer les bénéfices, voilà...», jugeait Christian Estrosi, dépité face à cette fin de non-recevoir. «Vos ennemis sont dans votre propre camp», clame-t-elle aujourd'hui:

«Les partis politiques sont des lieux de sélection, donc c'est d'abord violent entre nous. En politique, on peut vous sanctionner parce que vous brillez trop.»

Où se situe le bonheur, lorsque la victoire s'échappe? Est-ce une marque propre à sa génération? En tout cas elle affirme ne pas vouloir «passer à côté de la vraie vie», et se perdre dans des cénacles politiques éloignés des réalités. Autrefois, elle écoutait Jean Ferrat aux côtés de Nicolas Sarkozy, encore lui: «Ma France a toujours su cultiver le goût du bonheur». Cette France «normale», Rama Yade la croise maintenant dans la rue. C'est cette France qui, selon elle, se replie sur «sa famille», pour «retrouver une satisfaction personnelle» que la politique n'offre plus: «Les gens normaux, c'est un bonheur de les rencontrer, car ils disent tout l'inverse de ce que les politiques répètent régulièrement. Ils discutent, débattent, et surtout ils veulent balayer les vieux codes du système!» Et elle conclut, bravache: «Et moi, je suis anti système!»

 

Jérémy Collado
Jérémy Collado (133 articles)
Journaliste
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