Bienvenue en France! La galère commence dès que vous voulez aller à Roissy-Charles-de-Gaulle ou regagner Paris depuis l'aéroport

Un RER B dans la gare Aéroport Charles-de-Gaulle 2 en 2006 via Wikimedia Commons

Un RER B dans la gare Aéroport Charles-de-Gaulle 2 en 2006 via Wikimedia Commons

Le RER B est une épreuve pour tous les touristes. Notre chroniqueur Frédéric Martel l’a testé une trentaine de fois cette année. Et décrit l’un des pires accès d’aéroports d’Europe.

Son nom est le «Leonardo Express». C’est un train rapide et direct qui va de la gare Termini à l’aéroport international de Rome en une trentaine de minutes. Le départ s’effectue sur une plateforme dédiée (n°24), à heure fixe, toutes les vingt minutes, à «20» et «40» de chaque heure. Il en coûte aux hommes d’affaires, comme aux touristes, 14 euros. La ponctualité est exemplaire et les annonces sont effectuées en plusieurs langues.

A Hong Kong, le train rapide qui relie l’aéroport à la gare centrale sur l’île de Hong Kong, baptisé Airport Express, prend lui une vingtaine de minutes. Il circule toutes les 10 minutes dans les deux sens. Il est possible d’enregistrer ses bagages dès le centre-ville et de prendre le train les mains vides. Le coût est de 100 dollars hongkongais (soit environ 10 euros).

A Tokyo, le N’Ex, ou Narita Express, coûte 3.000 yens (20 euros) et circule également de manière permanente entre l’aéroport et la capitale japonaise.

A Shanghaï, un train rapide à sustentation magnétique permet d’atteindre la ville depuis l’aéroport de Pudong en 7 mn et à près de 400 km/heure pour 6 euros.

Ces quatre exemples montrent que les grandes métropoles internationales se sont adaptées pour faciliter l’arrivée des voyageurs. Elles se sont dotées de moyens de transports adéquats pour permettre à leurs visiteurs de rejoindre facilement les centres-villes.

Pas à Paris! Dans la capitale française, il n’y a ni Leonardo Express, ni Airport Express; ni même un improbable La Joconde Express! A la place: la ligne B du RER. Et la galère commence.

CDG Express la Galère

Au cours de l’année 2014, j’ai effectué une trentaine de voyages entre Paris et l’aéroport Charles de Gaulle (ainsi que quelques-uns vers Orly)[1]. J’ai ouvert, dès janvier, un petit carnet, baptisé «CDG», dans lequel j’ai consigné méticuleusement des informations sur ces voyages. J’ai pu faire de petites statistiques, certes davantage qualitatives que quantitatives, mais néanmoins révélatrices. En voici les résultats.

Dans la majorité des cas (60%), le voyage entre Paris et l’aéroport a connu un problème. Tout commence généralement –mal–, dès Paris, à Châtelet-les-Halles. Dans le dédale des métros et RER de cette station centrale, il est difficile de trouver le bon quai pour l’aéroport «CDG». J’ai croisé d’innombrables touristes, généralement inquiets ou perdus. Il y a d’abord ceux, nombreux, qui pensent que l’aéroport se situe à la station Charles de Gaulle-Etoile sur la ligne A du RER (ou sur la ligne 1 du métro). Comment peut-on avoir deux stations de RER qui portent presque le même nom, surtout lorsqu’il s’agit de celui d’un aéroport emprunté chaque année par des millions de touristes?

Si on a la chance d’être sur le bon quai, au RER Les Halles, il est presque impossible de connaître l’horaire du prochain train direct pour l’aéroport. Les grilles horaires affichées sur quelques quais sont si rares, si illisibles (même avec une loupe on n’arrive pas à les lire) que le Parisien que je suis ne les trouve presque jamais. Alors imaginez les touristes! Il y a bien la page web du RER B et l’App de la RATP, mais les grilles horaires y restent difficiles à décrypter.

Quand on trouve, par miracle, les horaires, ils sont indéchiffrables pour les humains: les noms de code des RER directs à prendre sont ERIC le matin mais ils changent et deviennent ERIO ou EDME l’après midi ! Si, par mégarde on prend ECCO ou ELAN, qui vont bien, eux aussi, à CDG, on n’est plus dans un train direct. 

De toute façon, même si on trouve le bon code et les bons horaires, ces derniers sont presque toujours faux. Les trains sont systématiquement en retard ou parfois très en avance –jamais à l’heure prévue.

Aucun guichet bien sûr, aucun agent ne peut de toute manière renseigner les touristes sur les quais.

Chaque semaine, j’ai croisé ainsi des dizaines de touristes hagards, esseulés, inquiets, tentant de chercher à déchiffrer les hiéroglyphes de la RATP et de la SNCF –deux sociétés nationales réunies pour gérer ensemble la ligne B du RER et ajouter à l’illisibilité le cafouillage. Une fois, je me suis pourtant permis de demander à un contrôleur sur le quai s’il savait quand passait le prochain train direct pour l’aéroport. Voici sa réponse, citée de mémoire:

«Ce n’est pas à moi qu’il faut demander cela.»

Et il a tourné les talons sans même me dire au revoir. Et pourtant, je ne parlais ni japonais ni kannada (une langue du sud de l’Inde).

Si on a la chance, rare, d’avoir un RER direct pour l’aéroport, le trajet prend alors une grosse demi-heure (24 minutes selon le site de la RATP). Parfois, une voix douce annonce que le train sera «sans arrêt» jusqu’à l’aéroport Charles de Gaulle, avant qu’une autre voix criarde annonce, aussitôt après, que, contrairement à ce qui est prévu, le train va bien s’arrêter dans toutes les stations.

En moyenne, ce cafouillage m’est arrivé une fois sur quatre lors de mes trajets cette année. Signalé comme direct, le train s’est arrêté partout (l’inverse est vrai aussi lorsqu'une annonce prévient que le train fera tous les arrêts… et qu’il n’en marque aucun). Au moins, lorsqu’on voyage dans un train direct, les annonces sont-elles faites en trois langues (français, anglais, espagnol).

Si, comme c’est généralement le cas, on monte finalement dans un RER «non-direct», les seuls à circuler aux heures de pointe, les difficultés s’accroissent.

Il y a d’abord les touristes qui se retrouvent à Mitry-Claye, faute d’avoir pris la bonne branche du RER, car la ligne se dédouble en deux directions sans que personne ne prenne la peine de prévenir en anglais les passagers. Il y a bien quelques messages en français –mais ceux en langues étrangères sont réservés pour les trains directs. J’ai sauvé de cette mauvaise passe, en moyenne, un ou deux touristes par semaine cette année –preuve que des milliers se font sans doute avoir chaque semaine.

Au-delà de la gare du Nord, l’affaire se corse. Des centaines de touristes occupent les voitures des trains en direction de l’aéroport, avec leurs bagages volumineux, se croyant un peu en sécurité, bien qu’aucun espace ne soit réservé à leurs valises dans les trains non-directs. Au départ, les touristes pensent garder leurs bagages auprès d’eux, par souci de sécurité, souvent sur le siège d’à côté. Mais les passagers parisiens, et les banlieusards, affluent bientôt et ils veulent, ce qui est légitime, s’asseoir. On demande donc aux touristes d’enlever leurs bagages. Mais ils n’ont aucun espace où les ranger: ni au-dessus des sièges, ni au-dessous, ni à l’entrée des voitures, ni nulle part.

Le plan de la ligne B (cliquez pour la voir en plus grand)

On assiste alors, impuissants, à ce spectacle surréaliste où des centaines de touristes voyagent chaque jour bousculés de toute part, critiqués, moqués, parfois menacés, avec leurs bagages qui s’empilent. Les passagers franciliens se font de plus en plus nombreux à la Gare du Nord, au Stade de France, à La Courneuve, à Drancy et ainsi de suite, et il faut généralement attendre Le Blanc Mesnil ou Aulnay pour que la pression s’atténue et pour trouver plus d’espace. Entre-temps, j’ai assisté à plusieurs reprises à des scènes hystériques où des Américaines âgées étaient conspuées par des banlieusards à cause de leurs nombreux bagages, et parce qu’ils voulaient, ce qui est compréhensible, s’asseoir eux aussi. (Je n’évoque même pas ici les pickpockets, qui fonctionnent en bande sur la ligne B du RER, et qui, évidemment, ont compris l’état de fragilité des touristes, et en profitent.)

Arrivé à Charles-de-Gaulle, le touriste découvre médusé qu’il y a deux aéroports et deux stations de RER. Comment choisir? Si on est dans un train non-direct, aucun message explicatif n’est fourni. Il y a bien de petits écriteaux dans les voitures, mais ils sont si petits, si confidentiels, et écrits en si peu de langues, que la plupart des touristes vivent un intense moment de panique et finissent par choisir au hasard l’un des deux aérogares.

Mais le calvaire n’est pas fini. En général, ils sont quatre ou cinq à attendre chaque fois que j’y passe, devant les tourniquets du RER. Leur ticket n’est pas valable. Ils sont piégés faute d’avoir pris, souvent de bonne foi, le billet adéquat: ils ont rentrés dans le réseau avec un ticket de métro, n’ont pas compris les différences de tarification ou ont pris un billet «CDG Bus» sans se rendre compte que c’était différent du RER.

Bien sûr, aucun agent n’est présent à l’aéroport pour leur indiquer la marche à suivre. Aucun distributeur non plus ne leur permet de régulariser leur situation. Alors ils attendent! Ils peuvent attendre longtemps. J’ai vu des gens pleurer parce qu’ils ne pouvaient pas franchir les portes du RER; d’autres essayer de passer en force au-dessus des tourniquets, les escaladant avec plusieurs valises ou avec des enfants dans leurs bras; d’autres enfin font même marche arrière pour tenter de sortir à l’autre aérogare –où bien sûr ils sont à nouveau refoulés.

L’imprévisibilité, sinon l’absurdité, des transports en commun pour se rendre à l’aéroport Charles-de-Gaulle est un élément de base à prendre en compte pour tout voyage.

Le degré zéro de l’information

Depuis l’aéroport vers Paris, lorsqu’on atterrit à Charles-de-Gaulle, la situation est parfois plus critique encore. Bienvenue à Paris!

Il faut d’abord comprendre la différence entre les trains de la SNCF, les «Airport Shuttles» et les «Paris by train». J’ai vu des touristes prendre le TGV pour Paris, au lieu de prendre le RER. J’ai ai vu d’autres prendre la navette interne à l’aéroport, croyant qu’ils prenaient le RER. Et toujours aucun agent pour aider les touristes. Qui peut comprendre que la SNCF et la RATP, associés dans l’affaire, n’aient pas les moyens de déléguer quelques agents aux accès du RER B pour aiguiller les millions de touristes qui veulent ainsi chaque année se rendre à Paris?

A Roissy, vient maintenant le moment d’acheter son ticket. Entre les guichets RER et SNCF, il ne faut pas se tromper. Dans les deux cas, les queues sont longues, parfois jusqu’à une cinquantaine de personnes. Si on prend la mauvaise, on doit refaire la queue –et on perd alors une vingtaine de minutes au minimum. Si on est au guichet automatique, on attend aussi. C’est normal: les touristes mettent parfois plusieurs minutes à acheter un seul ticket de RER face à la complexité de l’offre et au manque d’explications des machines.

Une fois sur le quai, les difficultés continuent au retour comme à l’aller. Au-delà de la signalétique, presque incompréhensible quand on n’est pas Français, la lumière manque aussi. Les quais du RER au terminal 1 et 3 sont sombres et il n’y a presque aucune luminosité à certains endroits des plateformes. La nuit, c’est la nuit noire! De toute façon, avec ou sans lumière, on ne comprend rien.

Le 7 décembre, par exemple, vers 6h30 du matin, un train direct a été annoncé. Une aubaine! Tous les passagers sont donc montés à bord, heureux d’avoir trouvé le bon train. Hélas! Après quelques minutes, une personne s’est mise à hurler au micro, en français seulement, et sans daigner employer la moindre formule de politesse ou donner la moindre explication, de «descendre du train immédiatement». Les touristes médusés se sont regardés; ils ont posé quelques questions ici ou là, autour d’eux.

Tout le monde a fini par descendre, avec maints bagages et enfants en bas âge, pour rejoindre un train non-direct sur le quai d’en face qui partait, a finalement dit la voix, «dans 30 secondes». On court, on se précipite, on se rue de l’autre côté du quai. Finalement, coup de théâtre: alors que tout le monde est monté dans le second train, le premier RER part tranquillement alors que le second attend –il était bien direct et les passagers auraient pu le prendre. C’est comme cela presque chaque semaine.

Le pire est presque toujours sûr

Cette année, j’ai eu pourtant de la chance. Il y a eu peu de soirées où, sans prévenir, le RER était fermé pour travaux ou du fait d’une grève. Cela m’est arrivé une dizaine de fois par le passé, en 2012 et 2013, particulièrement les vendredis ou samedis soirs. Lorsqu’on arrive dans ces cas-là au «Paris by train», les portes d’accès sont fermées avec de gros scotchs! Pas d’explications. Des bus de remplacements sont mis en place, mais il faut les trouver, aller les chercher généralement à un autre terminal (où des agents sont généralement postés, il est vrai), puis les attendre, avant qu’ils ne nous conduisent au terminus du RER de la ligne de Mitry, pour finalement prendre un RER B pour Paris après une nouvelle longue attente.

A une occasion, le chauffeur de ce bus de remplacement était éméché et il a eu un accident; et dans presque chaque cas, on perdait une à deux heures par rapport au trajet habituel, déjà fort long. Si on fait le chemin en sens inverse, pour prendre son avion, le risque de le rater frôle les 90%. Sur la ligne B du RER, le pire est presque toujours sûr.

Les travaux se font d’ailleurs systématiquement l’été, sur le RER B, ce qui se comprend puisque les Franciliens sont en vacances. Sauf que c’est justement en juillet et août que les touristes affluent.

Et encore, je ne parle pas ici des grèves, légendaires, sur le RER B au-delà de la gare du Nord. Les touristes, dans ces cas-là, sont renvoyés sans ménagement sur les lignes de train de la SNCF en surface et ratent leurs avions.

La RATP et la SNCF savent-elles que pour chaque passager ainsi retardé, les compagnies aériennes facturent des frais considérables, quand elles ne demandent pas, tout simplement, aux malheureux touristes, de racheter un billet d’avion? Parfois, ils doivent camper pendant plusieurs jours dans l’aéroport en attente d’un nouveau vol. Mais encore une fois, lorsqu’on interroge les agents du RER B, ils nous expliquent en général, plus ou moins poliment, que ce sont des «circonstances exceptionnelles». Qui arrivent –hélas– presque chaque semaine.

Le tourisme français

En off, on reconnaît à ADP que la situation est «préoccupante», tandis qu'un autre responsable se lâche: «C’est indigne», «c’est lamentable». On ne peut pas dire mieux.

Ce qui est vrai, c’est que toutes les actions menées par le gouvernement pour accroître le tourisme en France et améliorer l’accueil des passagers, se heurte à la triste réalité du désastre des transports en commun parisiens entre Paris et l’aéroport Charles-de-Gaulle. C’est un peu mieux, mais presque aussi long, lorsqu’on va à Orly via le OrlyVal.

Il y a bien sûr la possibilité de prendre un taxi, mais le prix est désormais parmi les plus chers au monde: de l’ordre de 60 euros l’aller-simple entre CDG et le centre de Paris, soit 120 euros l’aller-retour. Quand on sait que de nombreux billets d’avion en «low cost» sont moins chers que cela, on comprend les hésitations des touristes. Sans parler du fait qu’ils payent déjà des taxes d’aéroport parmi les plus chères au monde (si on ajoute la redevance «passager vol international», les «taxes et redevances d'aéroport», la «taxe d'aéroport française» et les «taxes de solidarité», on peut payer des dizaines d’euros par billet d’avion pour des vols longs courriers). Ces taxes prohibitives ne leur donnent même pas droit à un ticket de RER gratuit pour aller à Paris!

Aéroport de Paris et Réseaux Ferrés de France travaillent depuis plusieurs années sur un projet baptisé «CDG Express», dont l’une des options consisterait à créer huit kilomètres de ligne supplémentaires pour relier la Gare de l’Est. D’autres projets existent. Depuis dix ans, la société Vinci avait le sien mais, après avoir fait miroiter des avancées significatives, a jeté l’éponge. Retour à la case départ.

Le Premier ministre vient d’annoncer la nomination de Vincent Pourquery de Boisserin comme coordonnateur interministériel chargé du projet de liaison ferroviaire express. Mais ce CDG Express sera, malgré ce nom, bien lent: il est prévu pour… 2023, soit dans une dizaine d’années!

Entre-temps, Paris risque de lasser ses touristes et de ne plus être le «hub» global espéré. Car, contrairement à ce que répète souvent la mairie de Paris, la capitale française n’est plus, et de loin, la première destination touristique au monde.

Il y a eu 29 millions de touristes à Paris en 2013 alors qu’ils étaient, par exemple, 49 millions sur les seuls six premiers mois de l’année 2014 à Hong Kong. Les difficultés du tourisme à Paris ont de nombreuses explications, mais l’accueil catastrophique que nous réservons à leur arrivée à Paris est une de ces causes. Et l’une des plus déplorables.

1 — Mes dates de passage à l’aéroport Charles de Gaulle ont été les suivantes en 2014: 27/01, 1/02, 28/02, 01/03, 10/03, 15/03, 05/06, 14/06, 25/07, 03/08, 10/08, 06/09, 12/09, 13/09, 19/09, 21/09, 29/09, 11/10, 23/10, 26/10, 27/10, 8/11, 17/11, 19/11, 23/11, 7/12. Retourner à l'article

 

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