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Coupe du monde de ski: comment les stations s'assurent-elles face au risque d'annulation?

Yannick Cochennec, mis à jour le 12.12.2014 à 17 h 34

Il n'y a pas que la neige qui peut manquer.

La Française Anemone Marmottan pendant les épreuves féminines de la Coupe du monde de ski à Val d'Isère le 22 décembre 2013. REUTERS/Christian Hartmann

La Française Anemone Marmottan pendant les épreuves féminines de la Coupe du monde de ski à Val d'Isère le 22 décembre 2013. REUTERS/Christian Hartmann

Jean-François Rebut, courtier chez Gras Savoye, où il est directeur adjoint sports et événements, a la voix enjouée de l’enthousiaste qui aime son métier. Mais ces jours-ci, sa fonction d’assureur est mise à rude épreuve avec l’annulation successive des épreuves de Coupe du monde de ski. Chargé de la couverture des épreuves de Val-d’Isère, il sait déjà qu’il passera à la caisse pour le Critérium de la première neige qui aurait dû avoir lieu ce week-end et qui a dû être «transféré» à Are, en Suède. Et il est forcément inquiet pour les autres compétitions féminines prévues dans la même station, les 20 et 21 décembre, qui pourraient être victimes, elles aussi, du temps trop clément et du manque de neige. 

Des conséquences sur le tourisme

«Sur le circuit international du ski alpin, j’ai dû payer un jour ou l’autre toutes les stations», sourit celui qui écume le circuit professionnel depuis 25 ans en évoquant les courses dont il a eu (ou a toujours) la responsabilité en tant que courtier spécialisé comme, par exemple, Cortina, en Italie, Adelboden, en Suisse, ou Zagreb, en Croatie.

En effet, pour le ski français, c’est l’hécatombe en cet hiver qui n’a pas encore commencé, mais la météo est également un vrai casse-tête actuellement en Suisse, en Autriche comme en Allemagne où règne également une trop grande douceur. Après Val-d’Isère et Courchevel, en ski alpin, Val-Thorens, en ski cross, c’est au tour de La Clusaz, en ski de fond, d’avoir dû renoncer, jeudi 11 décembre, à l’organisation de sa compétition, victime peut-être, comme les autres, du réchauffement climatique, tant depuis quelques saisons il devient difficile de réunir en décembre les meilleures conditions de neige et de froid pour mettre sur pied les épreuves de ce qu’on appelle le grand cirque blanc.

Markus Waldner, directeur des compétitions masculines à la Fédération internationale de ski (FIS), a indiqué à l’AFP combien il était complexe de composer un calendrier de courses en Europe dans le sillage des épreuves qui viennent de se dérouler aux Etats-Unis et au Canada.

«Les assurances rechignent à prendre en charge l'organisation de courses, a-t-il pesté. Il faut réfléchir, trouver des dates plus sûres. C'est pourquoi on réfléchit éventuellement de rester une semaine de plus aux Etats-Unis, nous en parlons avec Aspen (NDLR: station du Colorado).»

Pour Val-d’Isère, dont le budget pour ses compétitions tourne autour de deux millions d’euros, le préjudice financier pour «ces frais engagés irrécupérables», selon la formule des assureurs, sera couvert à hauteur du contrat d’assurance souscrit, mais le préjudice immatériel, c’est-à-dire lié à l’impact indirect de ces annulations, n’est pas, lui, quantifiable –sachant qu’il peut se révéler important.

En effet, sur ces compétitions de ski, les stations françaises ne font pas de profits, contrairement à quelques rares rendez-vous de la saison de ski alpin comme Kitzbühel, en Autriche, Wengen, en Suisse, ou Zagreb, en Croatie. Mais elles capitalisent en termes de promotion et de notoriété en proposant d’elles-mêmes, par le biais de la télévision, de belles images liées à leurs paysages sans oublier de magnifier la dimension sportive et dynamique de l’endroit. 

Un date décisive

En devant avouer publiquement qu’il n’y a pas assez de neige à la veille des congés de Noël, ces mêmes stations payent, en quelque sorte, une double addition dans la mesure où, en plus des conséquences néfastes de l’annulation de courses qu’il a bien fallu préparer, les réservations peuvent ralentir en raison de ces mauvaises nouvelles.

Jean-Claude Fritsch, qui a «régné» sur le Critérium de la première neige à Val-d’Isère de 1964 à 2006 en tant que directeur des sports de la célèbre station alpine pour qui il a également supervisé l’organisation de la descende olympique des Jeux olympiques de 1992, admet la difficulté de l’organisation d’un tel événement «qui coûte plus qu’il ne rapporte financièrement».

«Même si la situation s’est améliorée en termes d’intérêt, l’engouement pour le ski de compétition en France n’est pas exceptionnel, juge-t-il. A Val-d’Isère, comme dans la majorité des stations de la Coupe du monde, nous ne faisons pas payer de tickets d’entrée pour les spectateurs parce que sinon, il n’y aurait pas grand monde. A Kitzbühel, la billetterie est rendue possible par la passion des Autrichiens pour ce sport et le produit de cette billetterie couvre 80% des frais d’organisation.»

Ne pas pouvoir organiser les courses est un crève-cœur à la fois sur le plan économique, mais aussi sur le plan psychologique. En décembre, il s’agit de lancer la saison au niveau des réservations, mais aussi de mettre en branle toute l’organisation d’une station.

«A Val-d’Isère, le Critérium de la première neige permet aux hôtels de redémarrer leur activité, remarque Jean-Claude Fritsch. Et pour les hôteliers, c’est l’occasion de voir très vite si leur personnel saisonnier est efficace. C’est une période de rodage en grand qui manque cruellement quand tout est annulé.»

Le coût d'une annulation

Dans son histoire, Val-d’Isère a tout connu comme motif d’annulation: trop de vent, trop de neige, pas assez de neige, brouillard trop épais… Mais pas question de renoncer à cette date de décembre dans le calendrier international si décisive avant l’arrivée des vacanciers et tant pis pour le réchauffement climatique…

Combien une station récupère-t-elle de sa mise de départ investie en cas d’annulation?

«L’équivalent du montant des droits de télévision et de marketing, estime Jean-Claude Fritsch. Pour Val d’Isère, cela doit tourner autour du million d’euros.»

«En tant qu’assureur, je n’assure que l’annulation, pas la responsabilité civile de la station, précise Jean-François Rebut. Comme j’assure également l’annulation de Roland-Garros dans l’hypothèse où un événement imprévu entraînerait l’impossibilité d’organiser les Internationaux de France

Dans ces contrats parfois complexes, il y a des exigences écrites incontournables: pour la retransmission télévisée, la règle de garantie exige ainsi que le 31e coureur prenne le départ pour que la course soit considérée comme «courue».

«Il y a deux ans, à Val Gardena, Bode Miller, qui portait le dossard n°23, a estimé qu’il y avait trop de vent et a réussi à faire interrompre la course alors qu’il y avait deux Français sur le podium, se rappelle Jean-François Rebut. La course a été annulée et l’assureur a indemnisé l’organisateur.»

Le plus gros sinistre de la «carrière» de Jean-François Rebut en ski est récent puisqu’il a eu lieu à Zagreb, en janvier 2014. Cette fois, il y avait de la neige, mais les températures étaient trop douces.

«En termes de chiffre d’affaires, c’est le deuxième plus gros week-end de la saison après Kitzbühel parce qu’il y a énormément d’activité économique liée notamment à la personnalité des Kostelic, les anciens champions croates, étaye-t-il. Chaque année, ils sont quelque 10.000 VIP prêts à payer plusieurs centaines d’euros pour faire partie de la fête.»

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Yannick Cochennec
Yannick Cochennec (575 articles)
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