Monde

La face cachée de la libération du Libyen al-Megrahi

Alexandre Lévy, mis à jour le 26.08.2009 à 7 h 07

La libération du Libyen condamné pour l'attentat contre la Pan Am s'inscrit dans le grand marchandage avec la Libye, dont l'apogée a été atteint lors de l'affaire des infirmières bulgares.

Arrivée d'al-Megrahi à Tripoli, porté par un proche. REUTERS

Arrivée d'al-Megrahi à Tripoli, porté par un proche. REUTERS

Pas facile de faire confiance aux Libyens. Dans l'affaire de la libération d'Abdelbaset al-Megrahi, Tripoli semble avoir roulé une fois de plus l'Occident dans la farine en s'engageant à accueillir de manière «discrète» l'homme condamné par un tribunal écossais à la prison à vie pour sa participation à l'attentat de Lockerbie qui avait fait 270 morts lors de l'explosion en vol d'un avion de la Pan Am (et 11 victimes au sol) en1988.

Al-Megrahi, libéré par l'Ecosse pour raisons de santé (il est atteint selon les médecins d'un cancer en phase terminale) a été accueilli en héros sur le sol libyen. Qualifié de «combattant héroïque», il a été ramené triomphalement au pays en avion par l'un des fils de Khadafi, Saif al-Islam, acclamé dès l'aéroport, promené en ville, avant d'être reçu par le colonel lui-même. Un accueil qui a provoqué des réactions indignées, du président Obama aux représentants des familles des victimes, en passant par le directeur du FBI américain, Robert Mueller, qui s'est dit «scandalisé».

Ailleurs, ces images de liesse n'ont pas manqué d'en rappeler d'autres, tout aussi douloureuses, comme celles de l'accueil fait par Beyrouth aux militants du Hezbollah (dont un homme condamné à 542 ans de prison) libérés par Israël en échange des dépouilles de deux soldats de Tsahal en 2008.

Mauvaise foi

Mais pour le Guide suprême libyen, rien de tel. S'énervant contre les remontrances occidentales, il répond du tac au tac en évoquant une autre libération, celle des infirmières bulgares et du médecin palestinien. «Après avoir purgé huit ans de prison en Libye où ils ont été reconnus coupables d'avoir inoculé le virus du sida à des enfants, est-ce que Sofia ne les a pas accueillis en héros? Pourquoi alors des voix ne se sont pas élevées pour protester et pour rappeler que leur libération va blesser les sentiments des familles des victimes? Aujourd'hui, on nous dit que la libération d'al-Megrahi blesse les proches des victimes de Lockerbie. Parce que, eux, ils ont des sentiments et nous non? Parce que nous sommes des animaux et eux des êtres humains?».

Ce rapprochement n'est pas seulement une preuve de plus de la mauvaise foi du dirigeant libyen. Les deux affaires, celle de l'attentat de Lockerbie et celle des infirmières bulgares, sont en fait étroitement liées malgré des temporalités différentes. Leurs enjeux se recoupent et elles semblent obéir à une seule et même logique, celle d'un gigantesque marchandage sur l'échiquier géopolitique et commercial dont l'ampleur dépasse de loin le simple sort des personnes impliquées. «Un grain de poussière dans l'œil d'un énorme ouragan où se croisent des intérêts gigantesques», avait dit un ancien patron du renseignement bulgare qui était au cœur des négociations dans l'affaire des infirmières.

Route vers la normalisation ouverte

Comme au temps de la Guerre froide et de son commerce (alors discret) d'espions, le personnel médical bulgare semble avoir servi de monnaie d'échange pour récupérer l'agent al-Megrahi livré, sous pression internationale, à la justice écossaise à la fin des années 90.

Après sa condamnation, la Libye finit par reconnaître sa participation à l'attentat de Lockerbie et débloque une somme de 2,7 milliards de dollars pour indemniser la famille des victimes - ce qui conduit les Nations Unies à lever l'embargo contre Tripoli. La route vers la «normalisation» des relations entre l'Occident est ouverte, mais les Libyens l'ont mauvaise: leur agent - qui n'a de cesse de clamer son innocence - est toujours derrière les barreaux en Ecosse; ils digèrent mal, de surcroît, de devoir débourser autant de dollars pour les victimes de l'attentat de la Pan Am. C'est à cela que les infirmières bulgares vont servir: à renflouer les caisses et à remettre le cas d'al-Megrahi sur la table des négociations.

Longue liste de contreparties

Quelques mois avant leur extradition vers Sofia, les Libyens évoquent ouvertement son sort au grand désespoir des diplomates européens. Car ils font monter les enchères. «Comme vous avez le droit de demander le retour de vos infirmières, nous avons le droit d'insister sur le retour d'al-Megrahi en Libye», dit désormais Tripoli. Mais les Britanniques restent inflexibles: des contrats oui, de l'argent oui, la libération simultanée de celui que la justice a reconnu coupable de l'attentat, non. Mais ils ouvrent la porte vers une libération ultérieure, en signant un accord de coopération dans le domaine de la justice avec la Libye.

Dans la foulée, le condamné fait appel de son jugement. Il y un an, le fils Kadhafi, Saif al-Islam, détaillait dans la presse internationale la longue liste des contreparties obtenues par son pays pour libérer les infirmières en y incluant les «avancées» dans les négociations avec Londres. Aujourd'hui, il explique que le cas al-Megrahi «était toujours sur la table des négociations dans tous les contrats commerciaux, de pétrole et de gaz avec la Grande-Bretagne».

Vengeance sur tapis rouge

Le développement du cancer de la prostate d'al-Megrahi vient fournir un excellent prétexte pour une libération pour raisons humanitaires permettant à tout le monde de sauver la face. Et au ministre écossais de la Justice, Kenny MacAskill, de prononcer un discours solennel digne de figurer dans les manuels d'histoire. «On ne peut pas attendre de ceux qui ont été endeuillés d'oublier, de pardonner. Leur douleur est profonde et les blessures restent. Cependant, Monsieur al-Megrahi doit faire face aujourd'hui à un verdict imposé par une instance supérieure. C'est une peine qu'aucun tribunal, dans aucune juridiction, dans aucun pays ne pourrait annuler ou rejeter. C'est définitif, irrévocable. Il va mourir».

Mais malgré les promesses d'un accueil discret obtenues par son gouvernement, le retour de l'agent secret tourne à la fête nationale, ultime pied de nez de Kadhafi: «C'est sa façon de se venger du tapis rouge déroulé par l'Occident aux infirmières, il y a deux ans», confie, sous couvert d'anonymat, un journaliste libyen. «Kadhafi est habile, dans les remerciements comme dans les sanctions», enchérit un confrère bulgare, qui a suivi de près le dossier libyen. Il rappelle que, pour ses quarante ans au pouvoir, le Guide vient de s'offrir une double gratification: la libération d'al-Megrahi mais aussi les excuses officielles de la Suisse pour avoir arrêté un de ses fils à Genève alors qu'il était accusé de mauvais traitements par ses domestiques.

La Libye serait-elle gagnante sur tous les fronts dans ce marchandage tous azimuts? Jusqu'à présent, le régime joue un sans faute, manoeuvrant avec habilité sur la scène internationale pour tirer le meilleur parti de ses dérives.

Alexandre Lévy

Image de une: arrivée d'al-Megrahi à Tripoli, porté par un proche. REUTERS

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