Culture

Les livres préférés de Slate en 2014

Slate.fr, mis à jour le 18.12.2014 à 16 h 57

Littérature, BD, politique, histoire, économie... Les contributeurs de Slate choisissent chacun un ouvrage qui a marqué leur année. Ca vous donnera peut-être des idées de cadeaux pour les fêtes.

En Finlande, le 19 décembre 2006. REUTERS/Bob Strong

En Finlande, le 19 décembre 2006. REUTERS/Bob Strong

Vous n'avez probablement pas eu beaucoup de temps pour lire cette année –pas assez, comme tout le monde. Peut-être que vous vous rattraperez à Noël, devant votre dernier feu de cheminée légal de Parisien, ou sous un plaid en pilou, quelque part en Bretagne. Pour vous aider à trouver le livre que vous ouvrirez alors –ou celui que vous glisserez sous le sapin sans l'avoir ouvert, nous faisant une confiance aveugle–, voici nos conseils, par ordre alphabétique du nom des collaborateurs de Slate.   

Romans: Réparer les vivants, de Maylis de Kerangal, Chéri-Chéri, de Philippe Djian; L’océan au bout du chemin, de Neil Gaiman; Mille excuses, de Jonathan DeeLe Chardonneret, de Donna Tartt; Debout-payé, de Gauz; 10:04, de Ben Lerner; Le Soleil, de Jean Hubert Gailliot; Requiem pour une révolution, de Robert Littell

BD et mangas: Bonne nuit Punpun, d'Inio Asano; L'Arabe du futur, de Riad Sattouf; Building Stories de Chris Ware

Beaux livres:  Amore e Piombo: The Photography of Extremes in 1970s ItalyDiscover, d'Emmanuel Bellegarde; Sade. Attaquer le soleil, d'Annie Le Brun; La Promesse de l'aube, de Romain Gary, illustré par Joan Sfar.

Boire et manger: La cuisine de Marguerite, textes et entretiens rassemblés par Michèle Kastner; Le prolongement du geste. Petite étude des outils de chefs en cuisine, de Laurent Dupont; 101 Rhums à découvrir, d'Alexandre Vingtier

Sports: La FSGT, du sport rouge au sport populaire, de Nicolas Ksiss

Monde contemporain: En quête de l’Orient perdu, Entretiens avec Jean-Louis Schlegel, d’Olivier Roy; Un monde de violences, l’économie mondiale 2015-2030, de Jean-Hervé Lorenzi et Mickaël Berrebi; Le médicament qui devait sauver l’Afrique, de Guillaume Lachenal; Perv - The sexual deviant in all of us, de Jesse Bering; Les Hommes en trop; La malédiction des chrétiens d’Orient, de Jean-François Colosimo

Idées: Reductio ad Hitlerum. Une théorie du Point Godwin, de François De Smet; La démocratie est un art martialde Christophe Beney; Voltaire contre-attaque, d'André Glucksmann; Pop culture - Réflexions sur les industries du rêve et l'invention des identités, Richard Mémeteau; The Wire, L'Amérique sur écoute, de Marie-Hélène Bacqué, Amélie Flamand, Anne-Marie Paquet-Deyris, Julien Talpin; La Méthode Schopenhauer, d'Irvin Yalom; Identités, la bombe à retardement, de Jean-Claude Kaufmann; Christophe Honoré, Le cinéma nous inachève, dirigé par Jean Cléder et Timothée Picard.

Histoire: La découverte de Rabbi Meïr, de Dov Zerah; Tristesse de la Terre: Une histoire de Buffalo Bill Cody, d'Eric Vuillard; Simply Thrilled. The Preposterous Story of Postcard Records de Simon Goddard.

 

Amore e Piombo: The Photography of Extremes in 1970s Italy 

(Amc2 journal Issue 9, Archive of Modern Conflict, édité par Federica Chiocchetti et Roger Hargreaves) 

Recommandé par Fanny Arlandis , journaliste spécialiste de photo et photographe

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La couverture est rouge vif, perforée. Des impacts de plombs: comme ces années de violences qui, de 1969 à la fin des années 1980, déchirent l’Italie. Amore e Piombo, c’est la Rome de tous les extrêmes racontée par les photographes de l’agence Team Editorial Services.

Pendant deux décennies, des hommes disparaissent, d’autres tombent. Ou les deux, comme Aldo Moro, président de la Démocratie chrétienne, assassiné et retrouvé à l’arrière d’une Renault 4 après 55 jours de captivité. Voilà pour le plomb.

Et l’amour? Comme dans toute escalade de violence, l’horreur côtoie les instants du quotidien. Aux côtés des scènes de crimes, on entrevoit celles de films. Brigitte Bardot. Alain Delon. Un peu plus loin, la société se redessine, revendique le droit d’aimer et de ne plus aimer. De choisir aussi.

Amore e Piombo, tout en questionnant la photographie de presse, ses oublis, sa proximité avec le cycle des tensions, n'a pas pour but d'expliquer. Il apporte des fragments de l’Histoire.

Bonne nuit Punpun 

d'Inio Asano 

Editions Kana 

Recommandé par Lucile Bellan, qui tient la chronique «C'est compliqué»

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En novembre dernier s'achevait Bonne nuit Punpun, série manga en 13 volumes de l'auteur majeur Inio Asano. On a jamais vu aussi juste, agressive et grave plongée surréaliste dans la psychée d'un adolescent. C'est l'histoire singulière d'un jeune homme qui voudrait être comme les autres. Ou qui voudrait les comprendre. Le décalage est sublime, simple et évident. Le trait est lyrique, parfois sombre et parfois lumineux. L'oeuvre d'Inio Asano semble prendre une force qui le dépasse. Il nous laisse sans voix, avec l'envie de vivre et de ressentir si fort que notre imaginaire prend forme dans le ciel, à l'image de celui de Punpun.

La découverte de Rabbi Meïr 

de Dov Zerah

Recommandé par Jacques Benillouche, correspondant de Slate en Israël

Les Editions des Rosiers

On n’attendait pas Dov Zerah sur ce registre. Énarque de la promotion Voltaire, Conseiller maître à la Cour des Comptes, il est plutôt spécialisé dans les affaires économiques et financières. Il a cependant consacré cinq années à la rédaction de la biographie de Rabbi Meïr: un Tana, un répétiteur dont le rôle consistait à «formuler un enseignement, à transmettre la loi orale, en s’assurant qu’elle ne subisse aucune déformation, modification»; mais un homme dont «nous ne connaissons ni [la] date de naissance (vers110), ni [le] lieu de naissance, ni [la] date de décès (vers175), ni [le] lieu de décès».

Dov Zerah a effectué un travail historique très documenté et rigoureux –les références abondent dans son livre. Tout en relatant la biographie de Rabbi Meïr, il en profite pour raconter l’histoire du peuple juif, des constructions et des destructions des deux Temples de Jérusalem qui occupent aujourd’hui une actualité dramatique et brûlante.

Il ne s’agit pas d’un ouvrage religieux, hermétique aux profanes et aux laïcs, mais d’Histoire, de la belle histoire de la condition des Juifs de l’époque. Il s’agit presque d’une vulgarisation des textes, au sens noble du terme. La personnalité du rabbin est d'autant plus moderne qu'il était «ouvert et tolérant à l'égard des autres, y compris des non-Juifs, refusant l'affrontement» et de ce point de vue au moins, il pourrait servir d'exemple en cette période trouble où la religion exacerbe les passions.

En quête de l’Orient perdu, Entretiens avec Jean-Louis Schlegel 

d’Olivier Roy 

Editions du Seuil

Recommandé par Ariane Bonzon, journaliste spécialiste de la Turquie, du Proche-Orient et de l'Afrique australe

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C’est l’itinéraire d’un intellectuel de terrain, raconté par lui-même. Olivier Roy a toujours préféré les chemins de traverse aux routes bien tracées. Un «type bizarre» a -t-on dit. Membre de la gauche prolétarienne, reçu à l’écrit de Normal Sup, il part crapahuter en Afghanistan plutôt que de passer l’oral. Agrégé de philosophie, il a «adoré» enseigner dans le lycée technique de Dreux. Voyageur compulsif, polyglotte et chercheur au CNRS, il a fabriqué de faux papiers et pris quelques cuites mémorables en compagnie de personnages improbables. Protestant et laïc,  il s’est converti au christianisme oriental par amour.

A l’image de l’homme, ce récit associe anecdotes et concepts sans être pédant. Critiqué pour avoir prédit l’échec de l’islam politique, ce spécialiste mondial nous parle aussi de la France, nous fait comprendre la radicalité  islamiste de façon plus probante qu’en invoquant l’essence de l’Islam et réfléchit sur les relations entre «le sage et le politique». Olivier Roy ou la subversion d’un homme libre. 

L'Arabe du futur

de Riad Sattouf

Editions Allary

Recommandé par Nora Bouazzouni journaliste à Reader.fr et spécialiste de séries

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Ça fait drôle quand un artiste, jeune, contemporain, raconte sa vie. C’est pas si commun et ça change des interviews où pas d’bol, les mêmes. questions. s’enchaînent  —et les mêmes réponses aussi.

Au printemps, Riad Sattouf a fait une pause dans la contemplation des jeunes d’aujourd’hui, leurs activités et surtout leur syntaxe, pour raconter dans le premier tome de L’Arabe du futur sa propre jeunesse, entre 1978 et 1984 dans la Libye de Kadhafi et la Syrie d’al-Assad.

Première nouvelle: Sattouf fut blond comme les blés, centre de toutes les attentions, parfois à son grand dam, de sa famille. Père syrien qui l’éduque pour en faire «l’Arabe du futur» du titre, mère bretonne presqu’invisible, une grand-mère qui lui fourre sa langue dans l’œil pour lui ôter une poussière ou des cousins flippants qui jouent au foot avec un chiot. On comprend mieux, maintenant, les obsessions qui jalonnent ses œuvres, à savoir l’éducation (La Vie secrète des jeunes) et la virilité (Pascal Brutal, Les Beaux Gosses, Jacky au Royaume des filles). Vivement la suite (en mai).

Réparer les vivants, 

de Maylis de Kerangal, 

Editions Verticales

Recommandé par Mélissa Bounoua, journaliste à Reader.fr

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J’ai retenu mon souffle jusqu’à la page 140. Non parce que les phrases de Maylis de Kerangal semblent ne jamais s’arrêter. Mais parce qu’elle m’a tenue en haleine avec l’histoire du cœur de Simon Limbres, ce cœur qui s’est arrêté de battre, mais qui pourrait reprendre. Simon était parti faire du surf mais c’est le voyage de son cœur que l’on va suivre. 24 heures en 288 pages. Il y a un cerveau qui ne réagit plus, le médecin qui doit choisir ses mots, sa famille qui essaie d’avaler la nouvelle, un infirmier qui chante, des corps, du sang, des vagues. Le livre s’écrit à rebours de la mort, à partir de laquelle tout commence, comme une tragédie inversée. Puis les séquences théâtrales s’enchaînent: les parents face au chirurgien, les parents face au corps de leur enfant, l’infirmier qui lave la dépouille. Avec Réparer les vivants, Maylis de Kerangal explore la porosité entre la vie et la mort, c’est dense, précis, brutal et très beau.

Discover

d'Emmanuel Bellegarde, 

Editions Les requins Marteaux

Recommandé par Antoine Bourguilleau, traducteur, journaliste et auteur, féru d'Histoire

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En voilà un drôle de livre. Artiste multicarte, semblant ne jamais se lasser de rien, Emmanuel Bellegarde vient avec son Discover d'inventer un genre un peu particulier, une relecture  visuelle minimaliste de grands classiques de la musique Pop et Rock de ces 40 dernières années. Sur chaque page de ce livre format carré, la pochette d'un disque, dans ses teintes originales, mais sans la moindre lettre, et dont les formes, les bandeaux, les visages, les repères ont été réduits à l'épure la plus complète. On peine parfois à reconnaître une pochette qui pourtant nous paraît familière, on est même souvent dérangé de voir le travail parfois savamment harmonisé passé au hachoir au point de nous faire perdre nos repères.

Pour encore ajouter à la confusion, les lettres du titre et du nom du groupe ou de l'artiste sont mélangés en bas de chaque pochette, donne l'impression de visiter une intégrale du rock kobaïen. Un livre ludique, malin et sorti, qui plus est, chez un chouette éditeur.

Chéri-Chéri

de Philippe Djian

Editions Gallimard

Recommandé par Gilles Bridier, journaliste économique

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Puisque le transformisme du personnage de Chéri-Chéri (Denis, écrivain le jour, devient Denise la nuit) est un forme de transgression, Philippe Djian devait aussi être transgressif sur la syntaxe. Il faut du souffle au lecteur pour se lancer dans une aventure à un seul chapitre, sans pause dans un univers où la ponctuation est partiellement réinventée. Mais ce souffle que recherchait Henry Miller, un écrivain du panthéon de Djian, on le trouve. Peut-être parce que le rythme du récit est proche de celui du polar (Bleu comme l’enfer, son premier roman en 1982, flirtait déjà avec ce genre littéraire). Ou bien que la fiction se construit sur d’intrigants chemins de traverse si proches du quotidien. Peut-être aussi parce que les emballements érotiques où la banalité se dilue dans le fantasme (comme dans la plupart des romans de Djian), expriment de façon cathartique l’égarement des personnages et une fragilité qui résonne chez le lecteur. Happé par la fluidité du style dans cette confusion des genres, on accompagne Denis tout au long de son aventure à bout de souffle. Même sans guillemets ni points d’interrogation.

L’océan au bout du chemin

de Neil Gaiman

Traduction Patrick Marcel

Editions du Diable Vauvert

Recommandé par Vincent Brunner, journaliste culture

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C’est l’histoire de Neil, un auteur établi qui se languit de celle qui l’aime, Amanda, musicienne parti enregistrer à des milliers de kilomètres. Alors, pour se rappeler à son souvenir, il commence à écrire une nouvelle en prenant pour cadre celui où il a grandi. Il y intègre même des événements réels de sa propre enfance –dont un, tragique, qu’il a découvert sur le tard. Un souffle venu d’ailleurs, peut-être même d’une autre époque, le pousse à ne pas s’arrêter, à continuer d’écrire. La nouvelle devient progressivement un roman, un imprévu dont il s’excuse auprès de son éditeur.

En soi, la genèse de L’Océan au bout du chemin se révèle savoureuse mais son contenu l’éclipse totalement. Car Neil Gaiman a placé une trappe dans son récit et, à l’improviste, on se retrouve transporté dans un monde fantastique et imprévisible. Avec grâce, cette autofiction fantasy tordue rajeunit ses lecteurs, les place dans une zone spatio-temporelle intermédiaire floue et magique. La chanteuse Amanda Palmer a dû apprécier le cadeau de son mari mais heureusement nous pouvons tous en profiter.

Reductio ad Hitlerum. Une théorie du Point Godwin

de François De Smet

Editions PUF

Recommandé par Jean-Laurent Cassely, journaliste à Slate. En 2014, il a publié une réédition de son Manuel de survie de Marseille

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C’est dans le cadre des premiers échanges en ligne que l’avocat Mike Godwin a défini le point qui porte son nom. Création d’Internet, le point Godwin n’est pourtant qu’une réactualisation de la reductio ad Hitlerum qui naît sous la plume de Léo Strauss en 1951.

Pourquoi ce procédé rhétorique est-il devenu omniprésent? «Le nazi avance masqué», rappelle le philosophe François de Smet. Une longue chaîne d’événement a abouti à l’horreur absolue et, depuis, nous vivons avec l’idée que la machine infernale peut s’enclencher de nouveau à la moindre occasion. La vigilance extrême est donc de mise. C’est pourquoi le point Godwin, fabrication du politiquement correct, se veut une prévention de toute tentation du pire. Mais à trop servir, la reductio ad Hitlerum se démonétise. A l’époque où Stéphane Hessel entre dans la résistance, «s’indigner est avant tout une question d’actes». Et bien souvent, on en meurt. Prendre la posture de l’indigné n’a de nos jours plus rien d’héroïque. Après tout, nulle circonstance ne s’offre plus à nous pour départager le courage de la minorité du conformisme de la meute génocidaire… Et c’est peut-être la seule bonne nouvelle de ce livre.

Building Stories

De Chris Ware

Éditions Delcourt

Recommandé par Yann Champion, traducteur

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Autant le dire tout de suite: Building Stories est LE chef d’œuvre du plus grand génie de l’histoire de la bande dessinée. Rien de moins. Et je pèse chacun de mes mots.

Œuvre infiniment profonde, humaine et dense, Building Stories séduit le lecteur par son fond autant qu’elle le surprend par sa forme: une grande boîte en carton rassemblant 14 opuscules de formats différents (livres reliés, journaux, dépliants, fascicules, plateau de jeu…) qui se répondent les uns aux autres et sont destinés à être consultés anarchiquement, tels des fragments épars de mémoire. Ayant abandonné les personnages pathétiques de ses œuvres précédentes, Chris Ware met son graphisme et son sens de la mise en forme au service d’un portrait (ou plus?) tout en finesse, dont la justesse étonne autant qu’elle touche.

Dernier détail: le prix de l’ouvrage en anglais reste abordable (une trentaine d’euros), mais celui de l’édition française est prohibitif (69,95 €). N’hésitez pas à le commander auprès de votre bibliothèque municipale si vous souhaitez le lire sans l’acheter. L’ouvrage ayant dominé les derniers Eisner Awards (les «Oscars» de la bande dessinée), il serait étonnant qu’il passe inaperçu lors du prochain festival d’Angoulême.

La FSGT, du sport rouge au sport populaire

de Nicolas Ksiss

Editions La ville brûle

Recommandé par Yannick Cochennec, journaliste sportif

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Alors que le football palestinien tente de se faire courageusement une place sur l’échiquier international, la Fédération sportive et gymnique du travail (FSGT), qui fête son 80e anniversaire le 24 décembre, revient sur son histoire personnelle par le biais d’un ouvrage qui fait justement écho à tous les combats du monde dans lesquels le sport s’est fait une petite place. Dans un livre de quelque 230 pages superbement illustré par des photos saisissantes ou des affiches inédites, la FSGT, clairement ancrée à gauche, redéfinit le sport dans sa dimension politique face au fascisme des années 30 ou l’apartheid en Afrique du Sud, et dans sa dimension sociale avec ses racines ouvrières et ses luttes pour le progrès, féministe notamment. Une manière rafraîchissante et instructive de regarder le sport autrement loin des éléments comptables d’aujourd’hui.

Mille excuses

de Jonathan Dee

Traduit de l'anglais par Elisabeth Peellaert

Editions Plon 

Recommandé par Nadia Daam, journaliste, spécialiste des questions de parentalité

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Dans son premier roman traduit en français, Les privilèges, Jonathan Dee ancrait le récit de l'ascension sociale d'un couple dans l'univers de la finance. Pour La fabrique des illusions, c'est le métier de publicitaire qui était soigneusement dépecé. En choisissant ici de s'attaquer aux brumeux spécialistes de la communication de crise, il s'aventure donc en terrain familier: l'argent, le pouvoir, le mensonge et les multiples petits grains de sable qui viennent gripper la machine. Le premier grain de sable c'est quand Ben, brillant avocat et père de famille est accusé de harcèlement sexuel et (à tort) de tentative de viol. Contrainte de subvenir à ses besoins et à ceux de leur fille Sara, sa femme, Helen, découvre qu'elle possède un talent, celui de pousser les puissants à confesser leur faute, au lieu de nier «en bloc et en détail». Elle devient indispensable aux politiciens et chefs d'entreprises chopés en plein adultère ou détournements de fond. Les tribunaux populaires qui ont autant soif de scandales que de rédemption sont comblés. Jonathan Dee, lui, comme à son habitude, observe sans jamais juger.

Tristesse de la Terre: Une histoire de Buffalo Bill Cody

d'Eric Vuillard

Editions Actes Sud

Recommandé par Jean-Michel Frodon, critique cinéma, Professeur associé à Sciences-Po Paris. En 2014, il a publié Assayas par AssayasL'Art du cinéma et Il était une fois le cinéma.

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Les lecteurs des deux précédents ouvrages du même auteur, La Bataille d’Occident et Congo, ne s’y laisseront pas prendre. Malgré sa taille modeste et son ton familier, c’est une immense histoire qui est ici contée, une fresque à l’échelle des siècles, et de nos abimes les plus intimes. Vuillard raconte par brefs chapitres la mise en place et le déroulement des Western Wild Shows, et par là aussi le destin de celui qui les a inventés, William Cody dit Buffalo Bill, et dès lors, comme naturellement, à la fois le génocide des habitants originels de l’Amérique du Nord et la manière dont ce génocide fut fièrement, joyeusement, et très profitablement mis en récit et en images. 

Il raconte bien, Vuillard, c’est précis et touchant, humain et savant. Des petites touches, des phrases simples, des chapitres courts. Un vent se lève. Un vent de terreur et de folie. Vous la savez déjà, l’histoire? Non. A chaque page surgit un, parfois dix faits que vous ignoriez. Mais oui, évidemment, vous la savez, c’est la vôtre, la nôtre, l’histoire du supposé modèle universel de démocratie, bâti dans le sang, la trahison et la rapine, et exactement du même mouvement l’histoire de la société spectaculaire marchande, ce dispositif fondateur d’un rapport au monde si prégnant qu’on ignore désormais presqu’entièrement qu’il pourrait ne pas être. C’est foudroyant et tout simple, comme cet usage très singulier –guère de précédents connus, sinon peut-être Sebald dans Austerlitz, excusez du peu– de document d’archives, photos simples devenant d’un seul coup étreinte poignante et dynamite allumée.

La cuisine de Marguerite

textes et entretiens rassemblés par Michèle Kastner 

Editions Benoît Jacob

Recommandé par Annabelle Georgen, journaliste à Berlin

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Il aura fallu attendre quinze ans et le décès de Yann Andréa, dernier amant et exécuteur littéraire de Marguerite Duras, pour que ce petit recueil posthume édité par son fils Jean Mascolo puisse se frayer un chemin jusqu'aux cuisines françaises. Car c'est de cuisine dont il est question dans ce livre qui compile des recettes chères à l'écrivaine: de la bonne vieille tambouille française, roborative et sans chichis (les œufs brouillés au roquefort, le pot-au-feu à la queue de boeuf), mâtinée des saveurs nostalgiques de sa jeunesse indochinoise (l'omelette vietnamienne, le thit-khô) et du hasard des rencontres (les boulettes à la Worcester sauce de son amie Melina Mercouri, le Dublin coddle dégusté à la table d'une famille irlandaise). La cuisine de Duras est truculente, jetée sur les pages d'un vieux cahier avec force détails et une générosité que vient parfois chasser la paresse, habitée de pensées: «Jamais en aucun cas on ne doit faire la cuisine pour soi seule, parce que je pense que c'est ça le chemin qui mène à l'installation définitive du désespoir». Un régal pour les boyaux et l'âme.

Le prolongement du geste. Petite étude des outils de chefs en cuisine

de Laurent Dupont 

Editions Keribus

Recommandé par Lucie de la Heronnière, spécialiste de gastronomie. En 2014, elle a publié Les Nouvelles recettes de la Super Supéretteco-écrit avec Mélanie Guéret.

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Michel Roth et sa louche, Anne-Sophie Pic et sa cuillère à quenelle, Christophe Aribert et son économe, Amandine Chaignot et ses spatules, David Toutain et sa pince… Le photographe Laurent Dupont s’est intéressé aux liens forts et intimes unissant les chefs et leurs outils, couteau fétiche, sonde, râpe, capucin, batte, vrille, mortier ou encore carnet. Chaque chef raconte son précieux objet, décrit comme irremplaçable, indispensable, souvent sentimental. Et perçu tantôt comme un bras droit, tantôt comme un fidèle compagnon, un ami de tous les jours ou un trait d’union avec le passé. Les très belles images de l’ouvrage nous plongent en plein dans ce prolongement du geste en cuisine, aussi précis que délicat.  

La démocratie est un art martial, 

de Christophe Beney,

Editions PUF

Recommandé par Alexandre Hervaud, journaliste culture

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Armes de guerre plus faciles à se procurer que du foie gras, chaînes d'info en continu usant de la peur comme moteur d'audience, racines historiques qui fleurent la poudre: autant d'éléments qui font écrire à Christophe Beney que «l'Américain témoigne d'une incroyable aptitude au combat, pourvu qu'on lui apporte le stimulus approprié». Et l'auteur d'avancer dans son passionnant essai que «cette brutalité latente s'inscrit dans une généalogie de la violence dont le cinéma s'est fait l'écho et le promoteur».

Des films grand public (les Maman j'ai raté l'avion) au cinéma indépendant (A History of Violence) voire horrifique (La Colline a des yeux) en passant par les séries TV, Beney dresse un état des lieux limpide de l'omniprésente culture de la guerre sur les écrans. Le constat, terrible sans être moralisateur, s'achève par une mention de l'affaire Michael Brown, survenue avant le départ à l'imprimerie du livre.

Un monde de violences, l’économie mondiale 2015-2030

de Jean-Hervé Lorenzi et Mickaël Berrebi

Editions Eyrolles

Recommandé par Gérard Horny, journaliste économique. En 2014, il a publié Et Louis XIV éteignit les Lumières.

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Jean-Hervé Lorenzi n’est ni un économiste atterré ni un dénonciateur de l’imposture économique. Professeur à Paris-Dauphine, président du Cercle des économistes et conseiller  de la Compagnie financière Edmond de Rothschild, il fait partie de l’establishment. Mais le fait d’être bien installé dans le système ne l’empêche pas d’en voir tous les défauts et les fragilités. Avec Mickaël Berrebi, Jean-Hervé Lorenzi identifie six contraintes qui vont peser sur son fonctionnement : une panne du progrès technique (en dépit des apparences), le vieillissement de la population, l’explosion des inégalités, le transfert massif d’activités des pays développés vers les pays émergents, la financiarisation sans limite de l’économie, enfin le risque d’une impossibilité de financer nos investissements faute d’une épargne suffisante. Toute la question est de savoir si nous serons « capables de faire face à ces futurs  chocs, à la violence subjective et objective qu’ils ne manqueront pas de provoquer ».

101 Rhums à découvrir 

d'Alexandre Vingtier

Editions Dunod

Recommandé par Christine Lambert, journaliste spécialiste du whisky

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Les fous de whisky se souviendront que pour eux le Père No est descendu de ses rennes en avance ici et . C’est donc au tour des amateurs de rhum de dévriller le bolduc autour d’un petit missel qui, mine de rien, sous sa couverture turquoise, pèse le poids de 101 bouteilles. 101 Rhums à découvrir, dûment sélectionnés par Alexandre Vingtier, expert multicartes ès spiritueux et cofondateur de la web-revue Rumporter, et autant d’invitations au voyage. Car chaque rhum est prétexte à histoires (petites et grande) à conter, à détricoter dans la mémoire des hommes.

On se penchera avec intérêt sur la genèse des distilleries et des marques, l’évolution des modes de fabrication au gré des embardées des siècles. Surtout, on plongera avec gourmandise au cœur du rhum dans tous ses états, blanc ou ambré, vieilli ou non, agricole, traditionnel, arrangé, épicé… Et pour chasser les trésors, un conseil : repérez les adjectifs sur la carte, et voyez s’ils flattent le travail dans la bouteille… ou le design de l’étiquette.

Le Chardonneret

de Donna Tartt

Traduit par Edith Soonckindt

Editions Plon (Feux Croisés)

Recommandé par Titiou Lecoq, journaliste, romancière. En 2014, elle a publié Sans télé, on ressent davantage le froid. 

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On ne va pas tortiller: Le Chardonneret est l’un des meilleurs livres des dix dernières années. On était plusieurs à Slate à vouloir le chroniquer. Par contre, il faut le réserver pour de vrais lecteurs (rapport au nombre de pages impressionnants). Mais c’est une claque. En gros, il serait regrettable de continuer à vivre sans avoir lu ce roman. La précision de l’écriture de Donna Tartt permet une chose rare: quand vous finissez ce livre, c’est comme si vous l’aviez vécu. Vous avez les mêmes souvenirs que le héros. Vous avez été un petit garçon new-yorkais, vous avez été un voleur, vous avez vécu dans une banlieue de Las Vegas, vous êtes resté à errer dans un hôtel à Amsterdam. Et finalement, c’est ça qu’on demande à la fiction, la capacité à nous sortir de nous-mêmes tout en parvenant à trouver un écho avec des émotions universelles.

Voltaire contre-attaque

d'André Glucksmann

Editions Robert Laffont

Recommandé par Eric Leser, fondateur et directeur de Slate.fr

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Le philosophe André Glucksmann, pourfendeur du totalitarisme sous toute ses formes, revisite et redonne toute son actualité au Candide de Voltaire dans son Voltaire contre-attaque: une défense des Lumières rafraichissante en ce début de siècle marqué par le retour du fanatisme, du nihilisme et la nostalgie d’un monde ordonné et idyllique qui n’a jamais existé.

«La mondialisation, répète-t-on de nos jours, perturbe, dissout, hache menu les identités, les nations, les peuples et les cultures… En quoi est-ce nouveau pour nous, citoyens d’une Europe qui vécut de cette perte même?».  Le dernier livre de Glucksmann est un appel, un peu brouillon parfois, mais vibrant à la liberté, à la lucidité, à l’humilité et à la tolérance. A la fois contre les optimistes béats qui ne voient que les progrès technologiques permanents de l’humanité et les pessimistes systématiques qui nous annoncent sans cesse de nouvelles catastrophes à venir et le déclin et la disparition de l’Europe. 

Pop culture - Réflexions sur les industries du rêve et l'invention des identités

Richard Mémeteau

Editions Zones

Recommandé par Didier Lestrade, journaliste spécialiste des questions LGBT

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Geeks, don't ya just love them? Heureusement qu'ils sont là pour pinailler sur les aspects les plus cachés de la pop culture de maintenant. S'ils ne nous expliquaient pas le monde des gamers ou du Voguing, nous serions toujours à l'extérieur de ce qui est le plus moderne dans la redéfinition des tribus, des freaks, des minorités, appelez-les comme vous le voulez. 

Richard Mémeteau est un prof trentenaire et aborde avec ce premier livre une analyse à la fois profonde et amusante de ses obsessions de toujours, partagées par beaucoup de monde puisque ce sont des phénomènes de masse. Certains chapitres de ce livre ont été publiés chez Minorités.org et c'est comme un bro très proche, attachant, qui vous expliquerait la politique vue autrement. Chewbacca rules!

The Wire, L'Amérique sur écoute

de Marie-Hélène Bacqué, Amélie Flamand, Anne-Marie Paquet-Deyris, Julien Talpin

Editions La Découverte

Recommandé par Vincent Manilève, journaliste à Slate,  spécialiste de pop culture

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The Wire (Sur Ecoute en français) est une série dont la dernière saison s'est achevée il y a déjà 6 ans. Son créateur David Simon y brossait le portrait de Baltimore, ville portuaire américaine, et de ceux qui tentent d'y survivre... Depuis, si elle n'a pas été un succès public, The Wire n'a jamais cessé d'alimenter les discussions, y compris dans les universités. C'est tout l'objet de The Wire, l'Amérique sur écoute: réunir les travaux pluridisciplinaires qui ont analysé cette série comme miroir d’une certaine Amérique. Le livre décrypte la série volontairement réaliste (pessimiste diront les contradicteurs) et sans concession sur les échecs de la société. Difficulté d'intégration à l’ère post-industrielle, faillite du système scolaire, tensions entre les communautés, cynisme des institutions... Le message politique et social de David Simon est sans concession.

Et avec les récentes tragédies aux Etats-Unis, qui ont opposé les communautés noires, les forces de police et le gouvernement, le propos de The Wire est toujours d'actualité.  

Debout-payé

de Gauz

Editions du Nouvel Attila

Recommandé par Quentin Molinier, coordinateur du pôle philo de Nonfiction.fr, partenaire de Slate.fr

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Le vigile a­-t-­il une âme? Hier l’Amérindien, aujourd’hui l’Ivoirien... Les déshumanisés passent, mais la «controverse» des stéréotypes demeure toujours aussi secrètement vivace dans l’imaginaire collectif; d’où l’intérêt quasi salubre de Debout-­payé, le premier roman d’Armand Patrick Gbaka-­Brédé alias Gauz, qui a l’insigne mérite de rappeler que sous son allure impassible, impavide et surtout pas impatiente, le vigile pense! A quoi pense­-t-il? Au chaland pardi! A ses mœurs étranges, ses réflexes nationaux, de classe ou de caste, à ses intentions bonnes ou mauvaises... En chaque spécimen de l’homo consommatus, Ossiri, ex-­étudiant ivoirien devenu vigile sans papiers à son arrivée en France en 1990, trouve matière à théoriser sur les rapports humains. A travers l’histoire de sa famille (élargie), ce mercenaire de la station verticale conte une histoire désopilante et volontiers satirique des Africains à Paris sur trois générations. Un traitement idoine contre le vague (à l’âme) des préjugés. 

Le médicament qui devait sauver l’Afrique

de Guillaume Lachenal

Editions La Découverte

Recommandé par Jean-Yves Nau, journaliste, spécialiste des questions de santé

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Voilà un livre qui, dénonçant un scandale pharmaceutique, vient d’en provoquer un autre, médical. Dans Le médicament qui devait sauver l’Afrique, Guillaume Lachenal, historien de la médecine (université Paris- Diderot) dénonce l’usage massif qui a été fait de la Lomidine® (spécialité de Sanofi-Aventis toujours en vente sous le nom de Pentacarinat®). Il s’agissait, au lendemain de la Seconde Guerre, de campagnes africaines de masse pour prévenir la maladie du sommeil. 

Ancien élève de l’Ecole normale supérieure, l’historien Lachenal prend ici les habits du journaliste. Original, son reportage est aussi accablant. Loin d’attaquer la médecine coloniale dans son ensemble (il lui trouverait même quelques vertus) l’auteur décortique un fragment de ce qu’il nomme «l’empire de la bêtise». Une bêtise assumée, glorifiée, aux accents de Bouvard et Pécuchet. Ce livre n’a guère plu sur les bancs de l’Académie nationale de médecine. Elle vient de dire «son indignation devant une instrumentalisation de l'histoire». Tout en reconnaissant que «certains aspects de la médecine coloniale peuvent être soumis aujourd'hui à une analyse critique rétrospective». C’est très précisément ce à quoi s’emploie, avec talent, M. Lachenal.

Sade. Attaquer le soleil 

d'Annie Le Brun,

Editions Musée d'Orsay/ Gallimard

Catalogue de l'exposition

Recommandé par Stéphanie Plasse, journaliste spécialiste de l'Afrique

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Le musée d'Orsay rend hommage jusqu'au 25 janvier 2015 au marquis de Sade, auteur calomnié et admiré, qui bouleversa l'Histoire en montrant l'homme à la hauteur de sa cruauté en dehors de tous présupposés religieux, idéologiques, moraux et sociaux. Le catalogue de l'exposition, Attaquer le soleil, est à la hauteur de ce bouleversant hommage. Annie Le brun, spécialiste de Sade, nous accompagne dans les tréfonds de l'être humain où les les représentations monstrueuses, dérangeantes, de corps mués par le désir et l'effroi se marient avec les textes de l'écrivain. Les œuvres de Goya, Géricault s'invitent au côté des surréalistes, de Ernst en passant par Man Ray, dans un tourbillon de cruauté infini. 

Tantôt choqué, tantôt curieux, le lecteur se heurte à la frontière entre l'humain et l'inhumain. Attaquer le soleil nous laisse à réfléchir sur les origines de notre culture visuelle contemporaine, sur cette image de ce corps aujourd'hui aux prises avec une marchandisation de plus en plus violente. Et sur la cruauté propre à l'humain, soumise à la violente loi du désir. Comme quand Hegel écrivait, en 1805, avoir découvert dans le regard de tout homme: «la nuit du monde qui s'avance ici à la rencontre de chacun».

Simply Thrilled. The Preposterous Story of Postcard Records

de Simon Goddard, 

Ebury Press, non traduit

Recommandé par Jean-Marie Pottier, rédacteur en chef de Slate.fr

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Ces dernières années, la plupart des labels indépendants de musique britannique ont bénéficié d’un ouvrage sur leur histoire, de Creation à Factory en passant par 4AD. C’est à une aventure plus éphémère, mais tout aussi décisive, que s’est intéressée le journaliste Simon Goddard: Postcard Records, label écossais qui, de 1979 à 1981, tenta d’accoupler la raideur du post-punk à la chaleur de la soul et aux guitares radieuses de la pop sixties, Velvet et Byrds en tête. A la clef, seulement un album et une dizaine de singles, mais qui révélèrent trois groupes écossais, Orange Juice, Josef K et Aztec Camera, et permirent aux Australiens des Go-Betweens de commencer à exporter leur musique. Une histoire que Goddard raconte à partir d’une vingtaine d’entretiens mais sous la forme d’un roman d’apprentissage, façon L’Attrape-cœurs, plus que d’une enquête journalistique. Celui de deux ados de Glasgow, Edwyn Collins et Alan Horne, qui ont quasiment inventé l’indie pop des années 80 depuis leur chambre.

La Méthode Schopenhauer

Irvin Yalom

Editions du livre de poche

Recommandé par Jean-Marc Proust, spécialiste de musique classique

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Quand on est une bille en philo, la lecture des bouquins d’Irvin Yalom est un véritable bonheur. Grâce à lui, j’ai eu l’impression de comprendre Nietzsche ou Spinoza, délicieuses lectures estivales, après avoir buté des années sur leur langage hermétique (bien sûr, j’ai tout oublié depuis). C’est donc merveilleusement hâlé et doté d’un QI haut de gamme que j’ai attaqué La méthode Schopenhauer, paru en septembre. On y suit une psychothérapie de groupe avec intérêt (une gageure), entrecoupée de quelques bribes de la vie de Schopenhauer, pessimiste de haute voltige, et de ses pensées, délivrées par un repenti sexuel qui trouve dans cette philosophie une sérénité inattendue. 

Fort plaisamment écrit, le bouquin se lit frénétiquement, malgré l’aridité du sujet. Et puis, à la plage comme sur les pistes, c’est quand même la classe de dire: «Poussin, t’as pas vu mon Schopenhauer? Merde quoi! Je l’avais rangé à côté du Spinoza.» Cerise sur la philo, l’Alceste schopenhauerien s’appelle Philip Slate.

Identités, la bombe à retardement

de Jean-Claude Kaufmann

Editions Textuel

Recommandé par Charlotte Pudlowski, rédactrice en chef adjointe de Slate.fr

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Le sociologue Jean-Claude Kaufmann, que vous voyez à longueur d’année sur les plateaux télés pour ses analyses des passions du quotidien, des rencontres faites sur Meetic, ou du rapport des femmes à leur sac à main, peut aussi être un sociologue sérieux, un peu moins pop. Mais même alors, il reste un auteur limpide et toujours passionnant. Il l’a montré cette année avec Identités, la bombe à retardement. Un tout petit ouvrage de moins de 100 pages, dans lequel il récapitule comment nous en sommes arrivés là, à essayer de construire notre identité avec tous les outils à disposition: tatouage, religion, nourriture. Comment nous sommes devenus obsédés par la volonté de nous définir, de nous auto-labelliser, pour exister. Comment les sociétés occidentales de plus en plus libérales, en nous imposant de moins en moins de normes, nous a laissé un vide, et l’obligation de faire nos choix par nous-mêmes. Une liberté vertigineuse parfois anxiogène débouchant sur notre obsession identitaire. Sans rien regretter de sociétés plus enfermantes, Kauffman propose une grille de lecture lumineuse pour penser mille questions contemporaines. Notamment celle des jeunes français aspirant au djihad.  

Perv - The sexual deviant in all of us 

de Jesse Bering

Editions Farrar, Straus and Giroux

Recommandé par Peggy Sastre, journaliste scientifique, auteure, traductrice. En 2014, elle a publié Le Sexe des Maladies.

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«Considérer qu'un individu puisse être essentiellement pervers et donc estimer qu'il possède un esprit sciemment immoral parce que son cerveau génère des idées érotiques atypiques ou réagit sexuellement à des objets que d'autres ont estimé sexuellement inappropriés est une attitude moyenâgeuse, par sa stupidité et sa cruauté»

Avec Perv –the sexual deviant in all of us, Jesse Bering fait entrer la question des «déviances sexuelles» dans l'ère des Lumières et montre, dans un livre aussi scientifiquement que littérairement passionnant, qu'il est possible (et même souhaitable) de les étudier dans une optique amorale et de «riposter par la raison» aux diverses polices de la fesse. A une époque où l'échec de la révolution sexuelle n'a peut-être jamais été aussi patent (notamment quant à l'«affranchissement des esprits» décrit par Mikhail Stern, où «l’amour n'est qu’un besoin physiologique qu'il faut satisfaire aussi simplement que la soif et la faim») lire un ouvrage qui conjugue information, déculpabilisation et (surtout) dédramatisation sur un sujet qui panique moralement à peu près tout le monde fait énormément de bien.

Christophe Honoré, Le cinéma nous inachève

dirigé par Jean Cléder et Timothée Picard

Editions Le Bord de l’eau 

Recommandé par Andy Sellitto, coordinateur de la rédaction de Nonfiction.fr, partenaire de Slate.fr

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Qu’on aime ou non le cinéma de Christophe Honoré, on doit reconnaître que l’aspect pluriel de son œuvre –qui alterne entre cinéma, littérature et théâtre et n’hésite pas à croiser les genres– ouvre un champ de recherche particulièrement fécond. Dans cette étude intégralement consacrée au cinéaste, plusieurs chercheurs tentent de définir le style Honoré à partir de quelques éléments récurrents dans son œuvre: les rapports conflictuels à la famille et à la filiation, l’actualisation d’un héritage culturel qui va de La Princesse de Clèves aux Parapluies de Cherbourg, le mélange des genres et des tons, etc.

Ces réflexions, intéressantes et nuancées, sont suivies d’entretiens avec Christophe Honoré qui mettent en perspective les hypothèses émises jusqu’alors, mais ne font jamais de l’auteur une figure d’autorité. Ce qui fait la pertinence de cette étude, c’est précisément ce refus d’imposer une lecture définitive d’une œuvre qui tire sa force de son caractère polymorphe et inclassable.

10:04 

de Ben Lerner

Editions Faber&Faber, non traduit

Recommandé par Pierre Testard, coordinateur du pôle art de Nonfiction.fr, partenaire de Slate.fr

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Après Au départ d’Atocha, son roman de l’exil, voici le roman new-yorkais de Ben Lerner, 10:04, qui n’est pas encore paru en France. Le narrateur, comme l’auteur, s’appelle Ben, vit à Brooklyn, a déjà écrit un livre et se voit proposer une somme à six chiffres par un éditeur important pour mettre en scène l’histoire de son succès. Son monde est anxiogène, menacé par la surconsommation de médicaments, d’alcool et de drogues, la dilatation de son aorte, la potentielle infertilité de son sperme –que sa meilleure amie lui réclame pour tomber enceinte, et les ouragans qui filent tout droit vers New York. Ses passions sont esthétiques: il discute aussi bien du statut des œuvres d’art sans valeur que de l’idée du temps dans Retour vers le futur ou de la poésie de Walt Whitman. Ben Lerner réussit le tour de force de traiter avec humour et finesse la question qui nous terrorise tous: l’être humain peut-il encore (pro)créer et survivre dans un monde qui n’a plus qu’un fétiche, l’argent?

Les Hommes en trop; La malédiction des chrétiens d’Orient

de Jean-François Colosimo

Editions Fayard

Recommandé par Henri Tincq, journaliste spécialiste des questions religieuses

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Le christianisme va t-il mourir à l’endroit même où il est né? Jean-François Colosimo, brillant théologien et éditeur, arpente depuis l’enfance les terres d’Orient dont il partage la foi orthodoxe et contemple le désastre d’une chrétienté contemporaine du Christ, bien antérieure à l’islam, victime aujourd’hui de toutes les tragédies de la région et du terrorisme de Daech. «Leurs sanctuaires sont devenus ossuaires», dit l’auteur dans l’une des formules éblouissantes qui émaillent son texte. Si le monde lève enfin les yeux sur le sort des chrétiens d’Orient, rien ne leur fera oublier l’indifférence de l’Europe, latine et barbare, à l’égard de cette chrétienté byzantine, du sac de Constantinople au génocide des chrétiens arméniens, à l’éradication de toute vie chrétienne en Turquie, à l’exode des coptes d’Egypte, des maronites du Liban, des chaldéens d’Irak. L’auteur accuse l’Occident de s’être toujours pensé «comme l’unique et vraie civilisation» et d’avoir fait de l’Orient «son obscure arrière-cour», abandonnant, malgré les terribles dettes de l’histoire, les chrétiens de cette région, devenus «les hommes en trop», à une irrémédiable destruction. 

Le Soleil

de Jean Hubert Gailliot

Editions de l'Olivier

Recommandé par Louise Tourret, journaliste spécialiste des questions d'éducation. En 2014, elle a publié Mères, libérez-vous! co-écrit avec Marie-Caroline Missir.

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Cette année j’ai eu de la chance, j’ai fait partie du jury littéraire du prix Wepler et j’ai pu lire une partie non négligeable de la production de la rentrée littéraire 2014. Le jury a distingué Le Soleil de Jean Hubert Gailliot et je suis ravie d’avoir l’occasion de dire ici à quel point j’ai aimé ce livre. Le style est parfait et il y a une vraie aventure, celle d’un mystérieux héros parti pour de mystérieuses raisons, à la recherche d’un mystérieux manuscrit introuvable intitulé Le Soleil.

Sous le même parallèle, au beau milieu de la Méditerranée, depuis les îles éoliennes jusqu’à Formentera en passant par Palerme, plusieurs intrigues se nouent autour de l’énigme du manuscrit. Une énigme de celle qui vous tient jusqu’à la dernière page et qui vous fait éteindre la lumière très tard. Tous les ingrédients du plaisir littéraire (et tout cas du mien) sont donc réunis dans ce bouquin. Et puis, je n’aurais rien dit si je n’ajoutais pas que cette énigme est littéraire et que le récit nous fait voyager dans tout le XXème siècle: les surréalistes Ezra Pound, Man Ray et le plasticien Cy Twombly sont des personnages de l’intrigue et Gailliot, en parlant si bien, nous donne aussi envie de les (re)découvrir et de lire encore davantage.

Requiem pour une révolution

De Robert Littell

Editions Baker Street

Recommandé par Daniel Vernet, journaliste spécialiste des questions internationales

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Une grande fresque où les personnages de roman côtoient les chefs de la Révolution russe, jusqu'à la mort de Staline, disparu avec les illusions révolutionnaires. Immigré aux Etats-Unis où il a fui l'antisémitisme du tsarisme, le héros revient à la veille du soulèvement bolchévique en Russie où il traverse tous les avatars du communisme. L'idéalisme, la critique, le doute et enfin l'opposition: à travers les aventures d'Alexander Til, le destin d'innombrables militants et compagnons de route qui ont été broyés par une des plus grandes utopies politiques.

 

La Promesse de l'aube 

de Romain Gary, illustré par Joan Sfar

Editions Futuropolis/Gallimard

Recommandé par Bérengère Viennot, traductrice 

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Romain Gary a sorti un nouveau livre.  Ça s’appelle La promesse de l’aube, et ça raconte l’histoire de sa mère.

Bon, d’accord. Joan Sfar a sorti un nouveau livre. Ça s’appelle La promesse de l’aube et c’est l’histoire de la mère de Romain Gary. 

Il la raconte en criblant les pages du roman (sorti en 1960) de dessins constellés d’yeux perçants et de femmes, jeunes et vieilles, toutes belles à en crever. Son trait si juste se marie à merveille avec l’autodérision poétique et mâtinée de tendresse cynique du vieux petit garçon qui avait juré qu’il déposerait un jour, aux pieds de sa mère, un monde plus juste et plus beau, parce qu’elle était l’incarnation de l’amour et qu’elle méritait tout ce qu’elle attendait de lui. On ne peut que tirer son chapeau à Joan Sfar: pour avoir eu l'insolence de penser qu’il pouvait bonifier un chef d’œuvre, et pour y être parvenu. 

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