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Les lundis soirs allemands ont changé de camp

Daniel Vernet, mis à jour le 12.12.2014 à 11 h 46

En 1989, les manifestants s'élevaient pour la liberté contre un régime autoritaire. En 2014, c'est contre l'«islamisation» de l’Allemagne. Un peu comme si Eric Zemmour, au lieu de dédicacer des dizaines de milliers de livres, entraînait derrière lui, tous les lundis soir, des dizaines de milliers de manifestants, des petites bougies à la main, pour sauver l’Occident du suicide.

Les manifestants à l'appel de Pediga, le 8 décembre 2014 à Dresde. REUTERS/Hannibal Hanschke

Les manifestants à l'appel de Pediga, le 8 décembre 2014 à Dresde. REUTERS/Hannibal Hanschke

Ils ont repris la tradition des cortèges du lundi soir, mis à l’honneur en 1989 par les militants des droits de l’homme. Ils crient le même slogan qu’il y a vingt-cinq ans:

«Nous sommes le peuple.»

Le lundi 8 décembre, ils étaient 10.000 dans les rue de Dresde. Mais ils ne manifestent pas pour la liberté contre un régime autoritaire. Ils dénoncent l'«islamisation» de l’Allemagne.

Le mouvement est né dans cette capitale du Land de Saxe, voilà deux mois. Ici, il se nomme «Pegida», l’abréviation allemande pour «patriotes européens contre l’islamisation de l’Occident». Il a essaimé dans d’autres villes allemandes, à l’est comme à l’ouest. A Cologne, il se baptise «Hogesa» (hooligans contre les salafistes), un ramassis d’extrémistes de droite, de délinquants et supporters de football.

A l’inverse, Pegida se veut non-violent. Ses manifestations sont des «promenades» de petits-bourgeois excédés par ce qu’ils considèrent comme des atteintes à l’identité chrétienne de l’Allemagne. Le mouvement a été créé au lendemain d’affrontements entre Kurdes et salafistes à Hanovre et à Celle, en Basse-Saxe, après l’offensive de Da’ech en Irak. A l’origine du mouvement, un individu trouble, Lutz Bachmann, condamné pour coups et blessures et vol avec effraction. Il sait galvaniser la foule, se présente comme un citoyen ordinaire, à l’instar des manifestants venus «du milieu du peuple». «Nous sommes le nouveau mouvement populaire comme en 1989. Nous représentons le soulèvement des gens convenables», disent-ils. Le parti néonazi, NPD, est présent dans ces manifestations mais semble avoir un rôle marginal.

Officiellement, Pegida n’est pas hostile à l’islam mais au radicalisme islamiste. Il n’est pas contre le droit d’asile pour les réfugiés venant de zones de guerre mais contre l'«asile économique», contre le «tourisme social» et la fraude aux prestations sociales. «Les extrémistes islamistes ne constituent pas une race, donc nous ne sommes pas racistes», lit-on sur le site de Pediga.

Pediga dénonce le «crépuscule» de l'Occident né de Mai-68 qui nous aurait amené le «féminisme radical» et la «théorie du genre»

Il faut toutefois écouter les orateurs du mouvement pour saisir son véritable arrière-fond idéologique. Celui-ci n’est pas nouveau dans l’Allemagne d’après la réunification. Ce qui change, c’est qu’il ne s’exprime plus seulement dans des livres à succès –comme Deutschland schafft sich ab de Thilo Sarrazin, par ailleurs membre du Parti social-démocrate (publié en français sous le titre L’Allemagne disparaît par les Editions du Toucan)– mais dans la rue.

Pediga dénonce le «crépuscule» de l’Occident qui aurait commencé en 1968, qui nous aurait amené le «féminisme radical» et la «théorie du genre». Puis on nous a enlevé notre Deutschemark et le sauvetage de l’euro dans les pays laxistes nous a «coûté 30% de notre richesse». Avec l’immigration croît la criminalité. Les réfugiés économiques chassent nos vieux qui doivent quitter leurs maisons de retraite transformées en foyer d’accueil pour les demandeurs d’asile. Tout ça, sous l’impulsion des élites de Bruxelles qui préparent la fin de l’Europe des nations et nous poussent à la guerre avec la Russie parce qu’elles sont achetées par les monarchies pétrolières du Moyen-Orient. C’est comme si Eric Zemmour, au lieu de dédicacer des dizaines de milliers de livres, entraînait derrière lui, tous les lundis soir, des dizaines de milliers de manifestants, des petites bougies à la main, pour sauver l’Occident du suicide.

Les contre-manifestants, à Dresde le 8 décembre 2014. REUTERS/Hannibal Hanschke

Les responsables politiques allemands sont perplexes. Quelle réponse apporter à un mouvement inattendu et apparemment spontané? Le  nouveau parti populiste, anti-euro, Alternative pour l’Allemagne (AfD) appuie les manifestations. La CSU bavaroise craint d’être dépassée sur sa droite, ce qu’elle avait toujours réussi à empêcher. Pour parer à ce danger, elle a cru bon de faire quelques concessions aux opposants à l’immigration. Elle voulait introduire dans son programme l’obligation pour les immigrés de parler allemand, «y compris en famille». Consciente de l’absurdité d’une règle échappant à tout contrôle, elle a fait marche arrière. Mais l’anecdote en dit long sur le désarroi d’un monde politique pris de court.

Une bonne nouvelle cependant: face aux 10.000 «bons Allemands» de Dresde qui protestaient, lundi, contre «le risque d'islamisation» de l’Allemagne, 9.000 manifestants défendaient le droit d’asile et l’accueil des étrangers. Il n’y a pas eu d’incident.

Daniel Vernet
Daniel Vernet (438 articles)
Journaliste
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