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Le best-of 2014 de YouTube montre à quel point Internet s'est institutionnalisé

Andréa Fradin, mis à jour le 12.12.2014 à 10 h 49

... Ou alors l'année était merdique.

Extrait de la vidéo rewind 2014 de YouTube.

Comme chaque année depuis 2010, YouTube produit et diffuse à l'approche de Noël un clip reprenant les vidéos qui ont le plus tourné sur Internet lors des mois écoulés. Un «rewind» fait des tubes et blockbusters de l'année, mais aussi de parodies foireuses tournées à l'arrache sur la caméra de papa (ou, plus moderne, des smartphones), de personnes lambda devenues des célébrités presque malgré elles, grâce à des moments de grâce absurdes captés pile-poil au bon moment. Enfin, ça c'était avant.

Les best-of de YouTube sont en réalité de moins en moins foutraques et de plus en plus surproduits. A l'instar de leurs protagonistes. Le temps et l'énorme popularité de certaines vidéos virales (rappelons ici qu'on parle en centaines de millions de vues) ont érodé les élans foutraques, spontanés, à la prise de vue branlante, pour mieux les cadrer, les normaliser et, fatalement, les lisser. Un peu comme dans une start-up virant grosse entreprise, des process, des métiers se sont greffés à la viralité devenue profession.

En 2014, aucun plan de vidéos maison: tout est léché, calé, parfaitement enchaîné. Aucune vidéo de bébé qui rigole, aucun animal mignon qui se vautre, pas même un chat (tout juste 1 seconde du chien-araignée, acteur pourtant principal de la vidéo la plus virale de l'année) –c'est dire si Internet n'est plus ce qu'il était.

Dans cette vidéo, on revisite les clips des stars internationales, Katy Perry, Nicki Minaj, Pharell; on reproduit le Ice Bucket Challenge, cet acte caritatif qui a vu des célébrités comme Bill Gates ou Neymar se balancer un seau d'eau sur la tête au lieu de donner directement à l'oeuvre visée par cette action (on avoue ne toujours pas avoir compris le principe). 

La séquence de l'ice bucket challenge est d'ailleurs à elle seule symptomatique de la professionnalisation du buzz sur YouTube: elle permet en effet de se focaliser sur les visages qui font le site de vidéos de Google. Les fameux «YouTubers», qui depuis longtemps déjà, ne pratiquent plus leur spécialité en dilettante.

Il y a les YouTubers de l'humour, comme le Français Cyprien, récemment épinglé par L'Express pour ses «liaisons dangereuses avec les marques», pour lesquelles il tournerait des vidéos promotionnelles sans clairement l'annoncer. Les YouTubers beauté, comme Enjoy Phoenix, là encore Française, et également cible de partenariats avec de grandes marques. Les YouTubers musique, comme les par ailleurs excellents Pentatonix (là n'est pas la question), qui font des tournées et vendent leurs morceaux sur Amazon et iTunes.

«Bed Intruder»: le reportage à l'origine du mème et le remix.

Bien sûr, tout cela n'a rien de nouveau.

En 2010, Antoine Dodson, à l'origine du merveilleux mème «Bed Intruder» (voir vidéo ci-contre) a ensuite profité de sa popularité pour la marketer et faire la tournée des plateaux télé.

Avant lui, le papa de David, du célèbrissime «David after dentist», a vendu des tee-shirts, des stickers, au point d'être sévérement critiqué, accusé qu'il était d'exploiter son fils.

L'idée n'est donc pas ici de dire qu'Internet était jusque-là exempt d'une logique mercantile. Mais l'ordre des choses s'est renversé: de vidéos de famille imprévues, de flashs d'informations sur la télévision locale inopinément drôles ensuite récupérés par les marques (ou transformés en marques), nous voici d'ores et déjà avec des bouts d'images produites par des marques.

Les YouTubers, les présentateurs télé Stephen Colbert, John Oliver, Jimmy Kimmel, le bébé monstrueux qui a servi à la promotion du film Devil's Due, prouvent qu'Internet est aujourd'hui parfaitement investi et cerné par les différentes industries en recherche de buzz. Même Frozen, qui a pourtant fait l'objet de milliers de parodies hilarantes filmées à l'avant d'une voiture ou dans des chambres d'enfant, est repris bien mollement dans la vidéo rewind de YouTube.

On est bien loin des «Double rainbows Oh my god» perchés de 2010. Ou de Rebecca Black (oui, c'est bien l'interprète du sublime Friday) qui introduisait en 2011 le top de YouTube. Ou des cuts de vidéos à la qualité immonde du rewind 2012 qui, déjà, avec Gangnam Style et Call me maybe, s'était bien polissé. Même en 2013, alors que le niveau de production montait encore d'un niveau, nous avions droit à cette femme pincée qui appelle à faire de l'exercice en imitant le cheval (le «Prancercise»). Et à des chèvres.

 

Le best-of 2011 de YouTube.

Les séquences humoristiques ne sont d'ailleurs pas les seules à être lissées. En 2011, YouTube consacrait une large part aux images des révolutions arabes dans son best-of. Cette année, aucune trace de Kobané ou de la Syrie. L'actualité n'a pas sa place dans le rewind tout raboté, refait et parfait de YouTube. 

En même temps, on s'y attendait presque, tant aujourd'hui, le premier réflexe devant une  une vidéo YouTube est de se demander s'il ne s'agit pas d'un «fake». D'une contrefaçon marketing. Rappelez-vous cette histoire de twerk enflammé.

L'innocence est passée. Ou alors j'ai vieilli. Ou alors 2014 était une année merdique.

Andréa Fradin
Andréa Fradin (204 articles)
Journaliste
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