Histoire / Égalités

Le sein de Marie-Antoinette n'a pas servi de modèle à une coupe de champagne

Temps de lecture : 3 min

Ce mythe est une illustration de la légende de la femme-récipient.

Avant la coupe de champagne modelée sur la poitrine de Kate Moss, il y aurait eu celle créée d’après le sein de Marie-Antoinette. Sauf qu'il s’agit probablement d’un mythe, raconte Claire Cursillo dans un article sur le site Eater (repéré par Reader). Un mythe qui a participé et participe encore à réduire les femmes à l’état d’objet dévoué aux hommes.

Concernant la reine Marie-Antoinette, Marilyn Yalom, chercheuse au Clayman Institute pour la Recherche sur le Genre de Stanford, affirme:

«90% de ce que vous entendez à propos d’elle est une hyperbole ou est inventé [...]»

La croyance autour de la coupe de champagne vient peut-être d'une autre légende, qui raconte que le roi Louis XVI, époux de Marie-Antoinette, aurait demandé au dessinateur et graveur Jean-Jacques Lagrenée (alias Le Jeune), de créer un «bol-sein» parfait en céramique pour le lait. Mais il n'existe aucune preuve selon laquelle la Reine aurait prêté son sein comme modèle.

Marie-Antoinette n’est qu’un exemple d’une longue liste de femmes célèbres dont on raconte que leur sein aurait servi de base à une coupe de champagne, fait pour lequel il n’existe aucun indice: Hélène de Troie, Joséphine de Beauharnais, Diane de Poitiers, la maîtresse d’Henri II, ou encore madame de Pompadour et madame du Barry, toutes deux maîtresses de Louis XV.

Claire Cursillo, qui a elle-même fait réaliser un verre moulé sur son sein, l’affirme: le résultat ne ressemble pas du tout à la forme parfaite de la coupe de champagne.

En fait, la forme de cette coupe remonterait au XVIIe siècle, lorsque la France et l’Angleterre ont découvert le vin pétillant qui allait devenir le champagne. En 1621, un décret sur l’interdiction des fours à bois en Angleterre a forcé les fabriquants à produire des récipients en verre plus robustes. L’un d’entre eux a commencé à fortifier des verres avec de l’oxyde de plomb. Comme ces derniers étaient plus lourds, leur tige a été raccourcie. La coupe du vin mousseux a été conçue plus petite que celle de la bière ou du cidre parce qu’il s’agissait d’une boisson plus chère, qui contenait un pourcentage d’alcool plus élevé et se consommait donc en petite quantité.

Mais alors, pourquoi ces légendes ? Toutes les femmes célèbres dont on a dit que leurs seins avaient inspiré une coupe à champagne «[...] étaient toutes les amantes d’hommes puissants, et principalement définies par cette association». Ces mythes ont donc été un moyen, pendant des siècles, de leur accoler une image décadente et de les réduire à leur corps, explique Claire Cursillo.

En fait, depuis l’Antiquité, le lait maternel fait l’objet de fantasmes. Les mythologies grecques, romaines et égyptiennes, lui ont attribué des pouvoirs surnaturels. Au Moyen-Age, associé à l’image de la mère dévouée, il représentait une nourriture à la fois matérielle et spirituelle, mais aussi le symbole de la fertilité. Marilyn Yalom explique:

«La poitrine elle-même, si vous la regardez comme une forme qui ressemble à un récipient, contient un liquide qui était essentiel pour l’alimentation des bébés. Les seins deviennent séparés du corps, et adorés en eux-mêmes, de la même manière que le pénis de l’homme est séparé du corps masculin à l’époque des Grecs anciens.»

Pourtant, l’art n’a pas représenté que des seins gonflés et prêts à nourrir des enfants. Adrienne Mayor, historienne en science antique à Stanford, note ainsi:

«Dans les canons occidentaux, les poitrines des femmes sont bien représentées lorsqu’elles sont utilisées comme des récipients pour donner de la force physique aux hommes. Mais si ce n’est pas le cas, elles feraient mieux d’être blanc crème, rondes et joyeuses –pas si différentes des standards que nous avons aujourd’hui des prétendues poitrines “parfaites” [...]»

Encore aujourd’hui, les produits de la culture de masse associent le sein a un récipient. En témoigne l’existence des bongs à bière en forme de sein, ou des «breastaurants» à bière, des établissements dans lesquels les serveuses sont habillées de façon à mettre en valeur leurs attributs physiques. Et les mythes comme celui de Marie-Antoinette sont tenaces. Claire Cursillo observe:

«Il est facile, dans notre culture, de continuer à imaginer les femmes comme des récipients, comme des objets, leurs corps comme des fontaines dont les hommes peuvent tirer la force, le pouvoir, et l’accomplissement physique.»

Slate.fr

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