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La Palestine veut marquer des points grâce au football

Marie de Vergès, mis à jour le 11.12.2014 à 22 h 17

Pour la première fois de son histoire, la sélection participera en janvier à la Coupe d'Asie des nations en Australie. Une catharsis après le récent conflit à Gaza et un moyen d'affirmation politique et identitaire face à Israël.

Le sélectionneur de l'équipe de Palestine, Ahmed al Hassan. Photo: Marie de Vergès.

Le sélectionneur de l'équipe de Palestine, Ahmed al Hassan. Photo: Marie de Vergès.

Ramallah (Territoires palestiniens)

Deux symboles palestiniens s’étaient donné rendez-vous, le 8 décembre au soir, dans un grand hôtel de Ramallah. L’un, Mohammed Assaf, idole de la jeunesse locale depuis sa victoire en 2013 à l’émission panarabe de télé-crochet Arab Idol, était venu chanter à la gloire de l’autre, l’équipe «nationale» de football. Devant une salle bondée agitant frénétiquement des drapeaux, le jeune homme à la voix d’or et au sourire de play-boy a généreusement décliné son répertoire pour célébrer les victoires passées et à venir du onze palestinien.

Il fallait au moins ça pour dire la fierté des amoureux du ballon rond: la sélection palestinienne a beau pointer au 113e rang mondial, elle vient d’être sacrée «équipe de l’année» par la confédération asiatique, sa zone de rattachement. Surtout, pour la première fois de son histoire, elle s’est qualifiée pour la Coupe d’Asie, en janvier, en Australie. Outsider du tournoi, elle disputera son premier match dans un mois tout juste, face au Japon.

Quelle trajectoire pour une équipe reconnue dès 1998 par la Fédération internationale de football (Fifa) mais qui faillit bel et bien disparaître dans les cendres de la deuxième intifada! «Imaginez que début 2008, il n’y avait rien. Plus de compétition, pas de stade... Voir la Palestine en Australie en 2015, c’est absolument inimaginable», s’étonne encore Jérôme Champagne, conseiller de la Fédération palestinienne pour le développement du football depuis les prémices de l’aventure. «Pour être honnête, quand j’ai commencé à les aider, je n’aurais jamais cru que ça pourrait déboucher là», insiste le Français, aujourd’hui candidat à la succession de Sepp Blatter à la tête de la Fifa.

Dans l’intervalle, en 2009, le football est devenu professionnel. Une petite révolution menée sous la houlette de Djibril Rajoub, le légendaire patron de la «fédé». Carrure imposante et regard irascible, l’homme est l’ancien «Monsieur sécurité» de Yasser Arafat et l’une des figures les plus influentes de la scène politique palestinienne. Présidant depuis six ans aux destinées du ballon rond en Palestine, il sait user de sa poigne et de son entregent pour accompagner cette mutation.

Résultat? Les saisons de la «West Bank Premier League» vont désormais jusqu’à leur terme. Des pelouses artificielles ont éclos un peu partout en Cisjordanie. Et dans son nouveau stade Fayçal Husseini d’Al Ram, près de Ramallah, la Palestine peut enfin jouer «chez elle» des matchs de compétition internationale. Finies, les rencontres à domicile disputées sur des terrains de la Jordanie ou du Qatar, devant un public clairsemé.

Des supporters de l'équipe de football de Palestine. Photo: Marie de Vergès.

Des joueurs retenus par les barrages routiers

La Palestine ose aujourd’hui se rêver en véritable nation du football. Un pari audacieux tant sa pratique dans un territoire sous occupation israélienne relève souvent du sport de combat. Il n’est pas rare qu’un joueur rate un match pour avoir été retenu à un checkpoint. Arrêté au retour d’un camp d’entraînement au Qatar à cause de liens supposés avec une cellule terroriste, l’attaquant Sameh Maraba vient de passer huit mois en détention. Libéré en début de semaine, il verra son équipe partir sans lui en Australie.

«Les Israéliens n’ont que le mot "sécurité" à la bouche. La vérité, c’est qu’ils refusent de nous voir connectés au monde à travers le football», accuse Mona Dabdoob, une cadre de la fédération. Une médiation est en cours entre Palestiniens et Israéliens sous les auspices de la Fifa, sans avancée pour l’instant.

Fin novembre, les forces de sécurité israéliennes ont fait irruption dans les locaux de la fédération pour des contrôles. Condamnée par la Fifa, cette descente a crispé un peu plus les relations entre les deux parties. «Notre exigence est pourtant simple, poursuit Mona Dabdoob. Nos joueurs doivent pouvoir se déplacer librement et disposer des mêmes droits qu’un Messi ou un Ronaldo.»

En attendant, l’entraîneur compose. Avec une politique de permis imprévisible à la frontière et aux barrages routiers qui l’oblige, avant chaque rencontre, à dresser une liste de joueurs longue comme le bras. Avec les faiblesses d’une équipe dont le mental et la rigueur sont régulièrement affectés par les événements. 

«Le moral et le physique en ont pris un coup»

La dernière guerre à Gaza a laissé des traces. Huit membres de la sélection viennent de la bande côtière, vivier traditionnel du foot palestinien. Pendant tout l’été, ils ont suivi avec effarement les bombardements qui touchaient leurs quartiers. Le temps du conflit, les sessions d’entraînement ont été mises en sommeil.

«Le moral et la forme physique de nos joueurs en ont pris un gros coup», soupire le coach assistant, Saeb Jendeya. L’ancien capitaine de l’équipe sait de quoi il parle. Lui-même est originaire de Gaza et a vu sa maison partiellement détruite dans une frappe. «Notre participation à cette coupe d’Asie est un exploit, souligne-t-il, et l’occasion inespérée de se tourner vers l’avenir.» Un genre de catharsis, donc, tout autant qu’une manifestation politique.

Al-Fidae («les combattants», en arabe), le surnom de la sélection nationale, n’ignore rien du rôle qui lui échoit. «Tous les jours, raconte l’entraîneur Ahmed al Hassan, je leur répète la même chose: vous n’êtes pas des joueurs comme les autres mais des messagers de notre cause.» Assis sur un banc, il a délaissé pour quelques instants l’entraînement qui se déroule ce matin là au stade d’Al Bireh, dans la banlieue de Ramallah. Au loin, sous le soleil encore chaud de décembre, les joueurs enchaînent les exercices physiques dans une ambiance bon enfant. «Leur mission, continue al Hassan, est tout autant de hisser les couleurs du pays que de conduire l’équipe le plus loin possible.»

L'ambitieux Djibril Rajoub

Le onze palestinien saura-t-il créer la surprise en Australie? La compétition s’annonce des plus ardues pour une équipe placée dans un groupe qui compte le Japon, champion sortant, et l’Irak, vainqueur en 2007. Mais dans le cœur des supporters, l’essentiel est déjà là. «Enfin, nous allons avoir la chance de participer à un événement sportif majeur comme une nation à part entière», se félicite Bassil Mikdadi, rédacteur du blog Football Palestine. Ce fan de la première heure aime souligner combien l’équipe est «représentative de l’identité palestinienne». «C’est sans doute le seul organisme national qui réunit des Palestiniens de Gaza, de Cisjordanie, de villes à l’intérieur de la ligne verte, des résidents de camps de réfugiés et des membres de la diaspora en Europe et aux Etats-Unis», détaille-t-il.

Le foot comme passion, comme emblème et comme instrument politique… De cette combinaison rêvée, Djibril Rajoub fait son miel. L’impétueux profite de toutes les tribunes pour réclamer à la Fifa un «carton rouge» contre Israël. Une sortie logique en sa qualité de président de «fédé». Une tactique aussi, sans doute, pour ce prétendant de moins en moins officieux à la succession de Mahmoud Abbas à la tête de l’Autorité palestinienne, quand l’heure de la relève aura sonné.

Marie de Vergès
Marie de Vergès (4 articles)
Journaliste
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