La souffrance des enfants trans’

Tomboy, de Céline Sciamma ©Pyramides

Tomboy, de Céline Sciamma ©Pyramides

Un rapport remis au Conseil de l’Europe, qui doit être rendu public prochainement et que Slate s'est procuré, pointe les difficultés de cette population peu visible et méconnue.

Thérapies de normalisation dévastatrices, harcèlement à l’école de la part de leurs camarades voire de la part du corps enseignant, rejet de la famille ou au contraire pression sociale sur les parents qui acceptent la situation de leur enfant: un rapport remis au Conseil de l’Europe, qui doit être rendu public prochainement et que Slate s'est procuré, pointe les difficultés d’une population peu visible et méconnue: celle des enfants trans’. Des enfants qui, selon le rapport –dont l'auteur est Erik Schneider, un psychiatre et psychothérapeute, co-fondateur de Transgender-Luxembourg– «ressentent un décalage entre ce qu’ils se sentent être et les attentes de leur entourage fondées sur le sexe qui leur a été assigné à la naissance».

Il y aurait environ un enfant trans’ pour 500 personnes, selon le rapport. Soit, en France, environ 132.000 personnes et en Europe, près de 1,5 millions. Pour l’instant, la majeure partie de ces enfants reste «invisible», à la fois parce que leurs parents ne connaissent pas cette réalité et sont donc incapables de la détecter, et parce qu’il reste très difficile pour ceux qui en ont conscience de l’accepter et d’emmener leurs enfants chez un spécialiste:

 «Il y a des jeunes trans' mais ils vivent sous le radar», commente Laura Le Prince, membre de la CNCDH et d’HES (Homosexualité et sexualisme).

Cependant, les équipes médicales françaises voient arriver beaucoup plus de familles accompagnées d’enfants, depuis environ «trois ou quatre ans». «Les demandes augmentent, grâce à des reportages notamment qui ont permis de faire passer certaines choses dans les familles. La question trans-identitaire est aussi plus présente dans la société, que ce soit en France ou en Europe», commente le docteur Morel-Journel, chirurgien urologue et sexologue, et membre de la Sofect (Société française d'étude et de prise en charge du transsexualisme) à Lyon.

«Elle disait qu’elle était une fille, elle le répétait encore et encore»

Certains enfants trans s’identifient clairement au sexe opposé, tandis que d’autres ont une «identité de genre» plus fluide, se sentant «appartenir alternativement à l’un, à l’autre, aux deux (sexes)». Pour éviter de tomber dans des catégories rigides, le docteur Erik Schneider, utilise la notion d’«autoperception». Cette notion invite à «rester au plus près du ressenti de l’enfant et de ce qu’il dit de lui-même, sans l’enfermer dans des catégories d’adultes qui lui sont étrangères», en reprenant les mots de l’enfant. 

On «repère» généralement les enfants trans' à la suite de comportements classiques tels que le fait de chaparder pour les «garçons» les vêtements de leur mère ou de leur soeur, d’insister pour être appelés par un prénom différent, ou d’exprimer à répétition et avec insistance une préférence pour les marqueurs sociaux habituellement réservés à l’autre sexe. Mais il n’y a pas de lien systématique, insiste le rapport, entre de tels comportements et «le genre futur» qu’adoptera finalement l’enfant. D’autant que les enfants expriment aussi de manière général beaucoup plus facilement un genre fluide que les adultes, ce qui peut être trompeur.  

Il n’y a pas d’«âge» à partir duquel les enfants trans' expriment leur genre. «C’est à trois ans que Lucy nous a dit pour la première fois qu’elle n’était pas un garçon mais une fille. Au début, mon ex-mari et moi pensions que c’était un bavardage d’enfant et nous lui disions: "non, tu es un garçon"[1], mais elle n’en démordait pas. Elle disait qu’elle était une fille, elle le répétait encore et encore», indique une mère de l’association allemande Trakine, citée dans le rapport.

Taux de suicide deux fois plus élevé

Ces enfants, très souvent, ne sont pas écoutés et leurs souffrances sont déniées, ce qui peut avoir des conséquences dramatiques. «Il existe un risque de suicide lorsqu’un enfant trans’ a l’impression qu’il ne peut pas vivre son moi authentique, qu’il doit étouffer ou ‘tuer’ la partie trans’ de lui-même», indique le Dr Schneider dans son rapport.

Témoignage touchant, une mère rapporte avoir entendu un jour sa fille –à laquelle on avait assigné le sexe masculin à la naissance lui affirmer à 6 ans seulement, qu’elle voulait écrire un livre intitulé Quand je serai grande… je serai une femme ou je serai morte.

67%

des jeunes trans’ de 16 à 26 ans sondés dans une enquête en ligne de l’association Homosexualité et socialisme avaient ainsi «déjà pensé au suicide»

Même si très peu d’études sont disponibles, leur taux de suicide est à coup sûr beaucoup plus élevé que la moyenne des enfants: 67 % des jeunes trans’ de 16 à 26 ans sondés dans une enquête en ligne de l’association Homosexualité et socialisme avaient ainsi «déjà pensé au suicide» et 34 % avaient fait «une ou des tentatives», principalement de 12 à 17 ans (contre en moyenne 15% des jeunes de 15 ans).

La famille, elle, est souvent dépassée. «Il faut se rappeler que la première phrase du médecin à la naissance est "c’est un garçon" ou "c’est une fille’"», souligne Arnaud Alessandrin, docteur en sociologie et spécialiste de la question trans’, pour rappeler la forte polarisation des sociétés autour de deux genres bien distincts, et donc la désorientation des parents face à la perte de ce repère social.

La famille peut par ailleurs devenir l’une des causes principales de souffrance psychologique des enfants. «En particulier, lorsqu’un enfant annonce à ses parents qu’il souhaite faire une transition, il est courant que ceux-ci réagissent par le rejet, le refus de la transition, ainsi que par la violence émotionnelle et/ou physique», relève le rapport, qui a recensé des cas de violence sexuelle de la part de la famille elle-même.

Ces réactions génèrent des tensions et des conflits, mais ceux-ci s’apaisent lorsque la famille est informée, notamment le jour où l’enfant est emmené chez un spécialiste compétent. «Mais après les parents peuvent être au contraire trop pressés et précipiter la transition de l’enfant”, une réaction qui présente également un “risque”», selon le Dr Morel-Journel, chirurgien. D’où la nécessité, selon le rapport, de mieux accompagner les familles et de mettre à disposition des informations claires et précises.

«Les parents font souvent la confusion entre orientation sexuelle et identité de genre», relève Clémence Zamora-Cruz, porte-parole de l’Inter-LGBT, qui elle aussi milite en faveur d’un meilleur accompagnement des parents.

Une «torture horrible» et «quotidienne» à l’école

C’est à l'adolescence, lorsque le corps change, que les souffrances sont les plus aiguës. C’est aussi à l’adolescence que les moqueries des camarades sont les plus blessantes. «Les enfants qui ne se conforment pas aux normes de genre courent un risque particulier d’être harcelés à l’école et d’y subir de la violence psychologique, physique et sexuelle», met en garde le document commandé par le Conseil de l’Europe.

Face à cela, le personnel de l’Education nationale, en France, mais aussi dans la plupart des pays d’Europe, se montre souvent au mieux démuni, au pire fait preuve d’intolérance. «Lorsque des écoles essaient de forcer les jeunes filles trans' à aller dans les toilettes des garçons, elles les exposent à des violences sexuelles», prévient ainsi le docteur Erik Schneider. «Les enseignants considèrent que la question trans' est une question d’adultes, ils considèrent que les enfants trans' n’existent pas», commente Arnaud Alessandrin, qui a co-dirigé l’ouvrage Tableau noir: les transidentités et l'école.

«La question de la transphobie n’est apparue que récemment à l’école et elle apparaît tardivement dans le cursus: il faut attendre le lycée. Elle n’est évoquée qu’à la marge par les associations (Sos homophobie et Contact) dans les interventions en milieu scolaire et ces associations interviennent peu pour des raisons budgétaires», explique-t-il.

Le rapport pointe par ailleurs des cas de harcèlement provenant du corps enseignant lui-même. «Son école n’était pas compréhensive; même quand un docteur les a informés que mon enfant était transgenre, cela n’a fait aucune différence pour eux. Le harcèlement a continué avec la même intensité, non seulement de la part des autres enfants, mais aussi de la part de certains enseignants et du directeur adjoint. A l’âge de quatorze ans, j’ai pris la décision de la retirer du système scolaire à cause de la torture horrible qu’elle subissait quotidiennement de la part des enfants et des adultes», rapporte ainsi une mère.

Des «thérapies» violentes

Comprenant que leur enfant vit un calvaire, certaines familles finissent par se tourner vers le corps médical. Mais les médecins sont rarement tous assez bien formés ni assez conscients des enjeux. Le rapport fait ainsi état de pratiques pour le moins troublantes, appelées «corrections» par l’auteur, telles que l’ordre intimé de s’habiller autrement, ou même de marcher différemment. Une institution proposait par ailleurs à des parents de couper tout contact avec leur enfant pendant plusieurs mois, «pour que l’enfant soit brisé et reconstruit par des professionnels». Deux de ces «thérapies» ont abouti au suicide du «patient», considéré comme malade de sa transidentité.

Hélas, selon le docteur Schneider, contacté par Slate, «il y a peu de témoignages car les enfants ont des réactions post-traumatiques et le système protège les gens qui appliquent ces mesures». Son rapport conclue d'ailleurs:

«Tant que les professionnels de santé ne reconnaissent pas la transidentité comme l’un des facteurs centraux de la suicidalité, cela les empêche de dispenser les soins adéquats aux enfants trans’ suicidaires et donne lieu à des internements psychiatriques d’une durée disproportionnée dans la plupart des cas».

A côté de ces «approches correctrices» subsistent des approches «normalisatrices» moins violentes physiquement mais blessantes psychiquement et tout aussi inefficaces semble-t-il:

«Selon cette approche, il est conseillé au père de développer une relation positive avec l’enfant, et aux parents d’encourager les interactions positives de l’enfant avec ses pairs du même sexe biologique, tout en ignorant les comportements associés au sexe dit “opposé” ou en essayant d’en distraire l’enfant grâce à d’autres activités», explique le rapport. 

«Cette approche est tout aussi problématique que la première dans son principe, commente Erik Schneider. Elle suggère implicitement à l’enfant qu’il ne mérite l’intérêt de ses parents que s’il se conforme aux normes de genre». Avec pour résultat, selon la psychologue Diane Ehrensaft, que les enfants présentent alors des «symptômes d’anxiété, de stress, de détresse, de colère et de dépression».

A l’école, laisser le choix du coming-out à l’enfant

Au contraire de ces méthodes coercitives ou qui nient les demandes répétées de l’enfant, le rapport suggère de recourir à des «approches acceptantes», qui privilégient l’écoute et se «distancient de la pathologisation des identités et des expressions de genre».  

«Selon les approches acceptantes, l’enfant est laissé libre d’explorer quelle expression de genre lui correspond le mieux et la liberté lui est laissée de changer d’avis dans le parcours d’exploration de son identité», explique Erik Schneider.  

A l’école, il convient d’accepter le prénom que les enfants ont choisi, à l’image de la loi argentine de 2012 qui impose ce respect aux institutions. Ainsi, selon une étude américaine menée sur des jeunes trans’ de 15 à 21 ans et citée par le rapport, «les taux de dépression, le sentiment d’insécurité à l’école et de non-appartenance diminuent avec l’augmentation du nombre d’environnements où les jeunes trans’ sont autorisés à utiliser leur prénom correspondant à leur identité de genre»

Comme le prévoit une loi californienne, les enfants trans' doivent par ailleurs avoir le droit de participer aux activités sportives et scolaires, «conformément à leur identité de genre», intime le rapport. «Les écoles ‘bienveillantes’ acceptent la transidentité de l’enfant et vont surtout laisser à l’enfant le choix de la révéler ou non», complète Erik Schneider.

Bloquer la puberté

Plus de tolérance et une meilleure écoute facilitent la vie des enfants trans’, mais peuvent sembler insuffisants face aux transformations du corps, source d’une grande détresse chez ces enfants, comme le montre ce témoignage:

Mon fils a toujours été garçon manqué. Quand sa poitrine a poussé, il se la frappait sans doute pour essayer de la faire rentrer. 

Témoignage d'une mère

«Mon fils a toujours été garçon manqué, il ne jouait pas aux poupées mais adorait le foot, les billes, les petites voitures, bref tous les jeux de garçon!, il s'est aussi toujours senti attiré par le sport (…). Quand sa poitrine a poussé, il se la frappait sans doute pour essayer de la faire rentrer. Son enfance a été heureuse mais son adolescence a été difficile, avec des tentatives de suicide (3 tentatives) et des séjours dans des hôpitaux. Quand les règles sont apparues, il a vécu ça comme la fin du monde. Il ne supportait pas ça, il s'est même privé de manger pour maigrir et là il ne les a pas eues pendant plusieurs mois et il était content mais j'ai eu peur qu'il tombe dans l'anorexie».

Sur le plan médical, de plus en plus de pays ont donc recours à des «bloquants de puberté», dont l’utilisation est sujette à débat dans la communauté médicale quant à la nécessité de leur utilisation, et si oui, à quel moment et dans quelles conditions. 

Au Royaume Uni, en Allemagne, en Belgique et aux Pays Bas, ces traitements qui sont réversibles et arrêtent le développement de la puberté de l’enfant pour lui laisser le temps de choisir sont testés depuis plusieurs années. Ils le sont aussi depuis peu en Italie. Les équipes hollandaises, pionnières en la matière, le recommandent jusqu’à l’âge de 16 ans, et dès l’âge de 10 ou 12 ans.

Soulager la souffrance

Pour le docteur Schneider «il ne faut pas fixer un âge arbitraire. L’important est de regarder les besoins, de regarder comment cette personne s’exprime»

Clémence Zamora-Cruz qui à 6 ans déjà affirmait à son père «ne pas être un garçon», est sur la même ligne: 

«On doit pouvoir donner des bloquants à partir du moment où le corps change et où cela fait souffrir l’enfant. C’est une question de droits et il faut soulager cette souffrance. Cela peut être 12 ans ou 14 ans ou plus tard, il faut le faire à partir du moment où la personne souffre trop».

En France aussi des équipes ont commencé à donner des bloquants de puberté à des mineurs, mais ils sont très peu nombreux, et opèrent en «zone grise», puisqu’il n’existe aucune autorisation de mise sur le marché de ces médicaments pour un tel usage. A Lyon, sept mineurs de 13 à 18 ans en ont ainsi reçu, selon le docteur Morel-Journel, et d’autres mineurs sont aussi pris en charge à Paris et Marseille. Mais ces cas sont très rares, et contrastent avec la très grande majorité de jeunes trans' ou de familles à qui l’on oppose une fin de non-recevoir.

«On est un peu en retard par rapport aux autres pays mais il n’y a pas tant de données que ça. Et ce n’est pas comme l’ablation des amygdales, on ne sait pas ce que ces changements donneront dans 10 ans ou 15 ans. D’un côté, on a envie d’accompagner ces enfants par empathie et de l’autre, il faut bien reconnaître qu’on manque de recul», explique Nicolas Morel-Journel.

Ballet bien réglé de rose et de bleu

Par ailleurs, le chirurgien pointe la nécessité d’une évolution sociétale pour pouvoir sereinement bloquer la puberté de certains enfants, ou commencer une thérapie hormonale avec des hormones du sexe opposé. «On ne peut pas avancer tout seuls, nous médecins, il faut aussi que ces enfants soient intégrés, qu’ils puissent avoir une structure. Que se passera-t-il en effet si on administre des hormones à un enfant et que celui-ci a un problème d’identité sur le plan juridique? On ne peut pas aborder ces question que sous l’angle médical, l’angle juridique et sociétal sont aussi importants. Il faut accélérer les décisions politiques et que les lois puissent être assouplies», plaide le spécialiste, qui ne comprend pas bien la «rigidité» des autorités à vouloir par exemple garder l’inscription du sexe sur la carte d’identité, quand un signe masculin ou féminin sur les papiers ne sélectionne que 50% de la population. «Ce n’est pas très discriminant. Est-ce qu’on en a tant besoin? Cela ressemble plus à un besoin moral», observe-t-il.

Les trans’, encore aujourd’hui, semblent gêner notre modèle sociétal en bouleversant les certitudes acquises sur la différence homme-femme, le genre et le sexe biologique. Ils jettent, comme le notait la philosophe Judith Butler en 1990, un «trouble» dans une société qui a désespérément besoin de repères fixes. 

La figure du «travesti» (qui, en tant que tel, n’a pas forcément une identité de genre différente de celle du sexe qu’on lui a assigné à la naissance, mais est une image qui pointe vers ce «trouble» de l’identité), dérange. Car il révèle la structure imitative du genre, ballet bien réglé de rose et de bleu joué et rejoué chaque jour, et «manifeste ce que nous voudrions oublier», qu’il n'y a «pas d'original», et que «nous vivons dans un monde de copies», pointait la philosophe.

Les enfants trans' dérangent tout autant, mais par leur statut qui est traditionnellement associé à l’enfance de victime «pure», ils appellent la société à plus de tolérance. Ils sont sans doute les plus puissants vecteurs d’un changement des mentalités. Et les plus à même de faire bouger les lignes sur cette question: doit-on forcer des êtres humains à se conformer à tout prix à un habit qui les plonge dans la dépression et le suicide, ou la société doit-elle admettre une plus grande fluidité dans le genre?

1 — Le rapport notait par erreur "non, tu es une fille". Nous avons corrigé pour une meilleure compréhension de l'article. Retourner à l'article

 

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